Bonjour Mathilde, vous publiez votre second album, Kilomètre zéro - Le chemin du bonheur, un an après le premier. Pouvez-vous nous raconter comment s’est faite la rencontre avec la romancière Maud Ankaoua ? Connaissiez-vous déjà le projet ou est-ce une proposition qui vous a été faite ? L’envie de participer à cette aventure venait-elle de vous, ou s’est-elle imposée au fil des échanges ?
Mathilde Ducrest : La rencontre avec Maud Ankaoua a été, disons, un peu orchestrée. À l’origine, son éditrice cherchait à adapter son roman Kilomètre zéro en bande dessinée, sans avoir encore de maison d’édition définie. Un appel a été lancé à plusieurs éditeurs BD, dont Casterman. C’est à ce moment-là que Charlotte Gallimard, qui venait tout juste de recevoir mes planches du précédent album, a pensé que mon univers graphique — mes couleurs, ma manière de mettre en scène la nature — pouvait correspondre à l’esprit du roman.
Elle m’a alors proposé de lire le livre, sans engagement, pour voir s’il me parlait. C’était essentiel pour moi de m’y retrouver, de sentir une connexion sincère avec le récit. Je crois que, dans une adaptation, s’il n’y a pas de résonance personnelle, cela ne fonctionne pas. Heureusement, ce lien s’est fait très naturellement. J’ai tout de suite vu comment le texte pouvait vivre en images, et j’ai accepté.
S’en est suivie une phase de négociation un peu plus longue, car d’autres maisons étaient intéressées. Pour Maud, qui ne connaissait pas l’univers de la bande dessinée, il a fallu un temps de réflexion. Finalement, elle a choisi de collaborer avec nous. Et même si nous ne connaissions pas le travail l’une de l’autre, la collaboration s’est avérée fluide et intuitive. Il y avait une vraie écoute, aucun compromis n’a été contraint, et cela se ressent, je pense, dans l’album.
L’album met en scène le parcours initiatique de Maëlle, une jeune femme qui part au Népal pour aider une amie malade, mais qui entreprend aussi, en creux, une quête personnelle de sens. À travers elle, le récit aborde des thématiques très actuelles : le besoin de retour à l’essentiel, la reconnexion à soi, ou encore le lâcher-prise face aux pressions du quotidien. Ces thèmes trouvent-ils un écho particulier en vous ? Et si oui, de quelle manière résonnent-ils dans votre propre parcours ?
Oui, ce sont des thématiques qui me parlent profondément. J’ai l’impression que ma génération, et celles qui suivent, ont cette chance de pouvoir remettre en question leur mode de vie, de réfléchir à la place qu’on accorde au travail, au bien-être, à l’équilibre personnel. Ce n’était pas aussi évident pour nos parents, qui valorisaient avant tout la stabilité financière et professionnelle, parfois au détriment de l’épanouissement personnel.
Aujourd’hui, on ose davantage se demander si l’on est heureux dans ce qu’on fait, si notre environnement de travail nous convient. Et même lorsqu’on exerce un métier passion, il peut y avoir un déséquilibre : la passion peut devenir envahissante, comme peuvent l’être la vie de famille ou d’autres engagements. Tout est une question de priorités et d’équilibre.
Dans le livre, il y a une scène avec le bol, les pierres, les graviers et le sable, qui m’a particulièrement marquée. Elle m’a poussée à m’interroger sur mes propres choix : est-ce que je place vraiment mes priorités là où je le pense ? Est-ce que je vis en accord avec ce que je crois essentiel ? Pas toujours, et c’est justement ce genre de question qui est salutaire.
La santé mentale, le burn-out, la sensation de saturation… tout cela s’installe souvent de manière insidieuse. On minimise les signaux, on pense que ça passera. Mais ce mal-être peut être le signe d’un profond décalage entre notre rythme de vie et ce qui nous convient vraiment. Le plus difficile, c’est d’accepter qu’un changement est nécessaire, surtout lorsqu’il implique de renoncer à une image idéalisée de soi-même ou d’un avenir qu’on s’était imaginé.
Faire ce pas vers un changement, sans garantie que ce sera mieux, demande du courage. Mais rester dans un inconfort familier, simplement parce qu’il est rassurant, peut aussi nous éloigner de ce qui nous rendrait véritablement heureux. C’est pour cela que je trouve précieux qu’un livre comme Kilomètre zéro puisse offrir des clés, rappeler des choses essentielles, et nous inviter à confronter nos idées à la réalité de nos choix.
Dans le livre, plusieurs notions se croisent, notamment celle du lâcher-prise et celle des enseignements que l’on croit connaître mais dont le sens profond ne se révèle qu’avec le temps ou l’expérience. Un autre fil conducteur intéressant est le dialogue entre la science dite cartésienne et des approches plus alternatives, comme l’illustre par exemple l’expérience du scientifique japonais sur la mémoire de l’eau. Était-ce une thématique que vous souhaitiez intégrer dès le départ dans l’adaptation, ou est-ce un axe qui s’est imposé au fil du travail ?
Cette thématique s’est construite au fil de l’adaptation, en dialogue étroit avec Maud. Certaines scènes ou personnages du roman n’ont pas été conservés pour des raisons de rythme ou de lisibilité, mais d’autres, comme l’expérience sur la mémoire de l’eau, se sont naturellement imposées, notamment pour leur potentiel graphique. J’ai tout de suite visualisé cette scène : dessiner l’eau, la glace, les contrastes entre pureté et altération — cela me parlait beaucoup.
Même si cette expérience n’est pas validée par les sciences dures, elle ouvre des perspectives intéressantes sur le pouvoir de l’intention et du “mindset”. Je crois profondément qu’un état d’esprit positif influence notre manière de traverser les épreuves. Ce n’est pas une question de nier les difficultés ou de sombrer dans un optimisme naïf, mais plutôt d’accueillir ce qui est, sans résistance inutile, et de chercher les ressources en soi — et autour de soi — pour avancer.
Dans le livre, cela résonne particulièrement à travers la question de la maladie. Le rapport à la santé, au burn-out, à la dépression ou même au cancer, y est abordé avec beaucoup de justesse. Des études le montrent : les personnes qui conservent une forme de confiance, d’espérance, guérissent mieux ou affrontent mieux la maladie. Cela ne signifie pas qu’il faut refouler la peur ou les émotions négatives, mais les reconnaître sans leur donner toute la place.
Enfin, un autre aspect fondamental du livre, c’est l’importance de l’entourage. On vit dans une société où l’on est souvent isolé, chacun dans son coin. Mais dans les moments difficiles, être soutenu, faire partie d’un cercle bienveillant, c’est essentiel. Comme on peut être là pour les autres, on a aussi besoin, parfois, qu’on soit là pour nous. Ce sont des choses qu’on ne nous a pas forcément apprises, mais que ce genre de récit permet de remettre au cœur de nos vies.
Avant de travailler sur cette adaptation, connaissiez-vous déjà l’expérience des pierres – cette métaphore visuelle utilisée dans le livre pour illustrer la hiérarchisation des priorités ? Ou l’avez-vous découverte à cette occasion ?
Non, je ne connaissais pas cette métaphore des pierres, pas plus que l’expérience de l’eau ou des cristaux de glace. Le livre regorge de notions issues du développement personnel, souvent considérées comme des enseignements de base, mais que je découvrais pour la première fois. Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est leur forme très imagée — comme cette histoire de pierres — qui rend ces concepts concrets et faciles à visualiser. On peut presque se projeter physiquement dans l’exercice, et c’est ce qui, à mon sens, les rend aussi percutants.
Vous évoquiez les choix qui ont été faits pour adapter le roman en bande dessinée. Concrètement, qui s’est chargé de cette adaptation ? Était-ce un travail collaboratif entre vous et Maud Ankaoua, ou bien avez-vous pris seule en main la transposition du texte en scénario graphique ?
C’est moi qui ai entièrement réalisé l’adaptation. Maud m’a tout de suite confié qu’elle ne se sentait pas capable de réécrire son propre texte. Elle connaissait parfaitement son roman, bien sûr, mais elle ne savait ni par où commencer, ni comment faire des coupes, ni quels personnages ou enseignements conserver.
Elle m’a donc donné carte blanche, en me proposant de lui soumettre une première version, sur laquelle nous pourrions ensuite échanger. Elle tenait à ce que certains passages ou enseignements essentiels soient préservés, ce qui était tout à fait naturel. Mais en dehors de ces repères importants, elle m’a laissé une grande liberté. Nous avons ensuite procédé à quelques ajustements ensemble, mais l’ensemble s’est fait de manière fluide et rapide.
Quelles thématiques vous ont particulièrement touchée ou inspirée dans l’œuvre originale ? Et, à travers cette adaptation en BD, qu’avez-vous souhaité mettre en avant, en lien avec votre univers artistique et ce que vous aimez transmettre à vos lecteurs ?
Plusieurs thématiques du livre m’ont particulièrement touchée, et j’ai eu envie de les mettre en valeur dans l’adaptation. L’une des plus fortes, à mes yeux, est celle de l’ego. J’ai trouvé très intéressant de le représenter comme un personnage à part entière, presque comme un enfant intérieur : cet ego qui réagit, qui se sent menacé, qui a peur. Cette approche rend les choses très concrètes et accessibles.
J’ai également été marquée par la métaphore de l’enfant que nous portons en nous. Par exemple, lorsque Maëlle panique face à un pont parfaitement solide, ce n’est pas la réalité qui est menaçante, mais la peur, irrationnelle, qui surgit de l’intérieur. Et dans ces moments-là, il faut apprendre à se rassurer soi-même, comme on rassurerait un enfant — à se tendre la main intérieurement. Cela m’a beaucoup parlé, notamment en lien avec la gestion des émotions et des traumatismes : parfois, une situation anodine réactive une blessure ancienne, et les réactions nous submergent avant même qu’on ait pu les comprendre. Ce sont des thèmes universels qui résonnent avec mon travail artistique : l’introspection, la vulnérabilité, et cette idée que nous avons tous en nous les ressources pour nous accompagner dans les passages difficiles.
À l’image de sa réaction face au personnage de Matteo dans le récit, comment avez-vous abordé la gestion des émotions ou des relations interpersonnelles dans cette adaptation ?
La réaction de Maëlle face à Matteo m’a beaucoup parlé. Elle agit sous le coup de l’émotion, sans même en avoir pleinement conscience. C’est un réflexe de protection, un rejet immédiat lié à des blessures passées. Ce que j’ai trouvé très juste, c’est cette idée que, même si l’on n’est pas responsable des épreuves qu’on a traversées, on reste responsable de la manière dont elles influencent nos relations futures.
C’est un travail difficile mais essentiel : reconnaître que la douleur ne justifie pas que l’on se ferme aux autres indéfiniment. Il ne s’agit pas de nier ce qu’on a vécu, mais d’accepter qu’il faut parfois lâcher prise pour avancer. Et cela vaut aussi pour les relations amoureuses : on peut avoir vécu des déceptions, des rejets, mais cela ne doit pas définir nos attentes ou nourrir une forme de résignation.
Dans le livre, quand Maëlle se dit qu’elle s’est fait avoir, que « c’est toujours la même chose », c’est un réflexe que beaucoup partagent. Mais à un moment, il faut se demander ce qu’on cherche réellement : une explication ou une validation ? Si quelqu’un ne nous rappelle pas, c’est que cette personne ne souhaite pas poursuivre. Et ce n’est pas un drame. C’est même une chance, car cela permet de faire de la place pour une relation plus juste, plus sincère. En somme, apprendre à se détacher de ce besoin d’être validé par l’autre, c’est aussi retrouver son pouvoir personnel.
Pour conclure, parlons de votre travail graphique. Avez-vous abordé cet album avec la même technique que pour votre précédent livre, ou avez-vous fait évoluer votre approche ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre processus de création ?
J’ai travaillé de manière assez similaire à mon précédent album, toujours en numérique, sur iPad Pro avec l’application Procreate. Cela dit, je perçois une réelle évolution entre les deux ouvrages. Kilomètre zéro me semble plus fluide, plus abouti dans le trait, et pourtant, j’ai eu moins de temps pour le réaliser.
Combien de temps avez-vous consacré à la réalisation de cet album ?
J’ai eu un délai de neuf mois pour réaliser cet album.
Et pour votre précédent album, combien de temps aviez-vous eu pour le réaliser ?
Pour mon premier album, Fragile, j’avais eu environ un an et demi, en comptant l’ensemble du processus. Sur Kilomètre zéro, j’ai eu neuf mois seulement, depuis la phase de réécriture jusqu’à la finalisation. C’était donc un rythme bien plus soutenu.
Cela dit, ce qui est formidable avec le dessin, c’est qu’on progresse à force de pratiquer. Comme pour le sport, le cerveau développe une mémoire, une rapidité d’exécution, une capacité à trouver des solutions plus vite — que ce soit pour la composition, la narration ou la mise en scène. J’ai senti cette fluidité accrue sur le deuxième album. Si j’avais dû le réaliser en premier, l’expérience aurait sans doute été très différente. Mais il y a une forme de progression naturelle, et c’est aussi ce qui me plaît dans ce parcours.
Quels sont vos projets à venir ?
En ce moment, je travaille sur une histoire originale, mais elle en est encore à un stade très embryonnaire. J’ai les thématiques, quelques fragments de texte, mais rien encore de structuré. Il me faut encore écrire un scénario complet et cohérent.
Parallèlement, je réfléchis à un autre projet avec Casterman : une nouvelle adaptation littéraire, mais cette fois-ci, d’un ouvrage que je choisirais moi-même. Ce serait une adaptation plus libre, plus interprétative, puisqu’elle viendrait de notre propre initiative. Plusieurs pistes sont à l’étude pour le moment, mais rien n’est encore arrêté. En tout cas, j’ai vraiment apprécié l’exercice de l’adaptation et j’aimerais y revenir, en prenant davantage de temps cette fois.
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En médaillon : Mathilde Ducrest
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
Kilomètre zéro - Le chemin du bonheur - Par Mathilde Ducrest, d’après le récit de Maud Ankaoua - éditions Casterman. Sortie le 14 mai 2025. 22.1 x 28.8 cm. 152 pages, couleur. 21,50 €.