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Dubitatif
18 septembre 2025
La couverture de l’ouvrage que le scénariste présente comme « un travail d’historien » donne le ton. Aux couleurs du drapeau nazi, une jeune cadre marche au pas de l’oie dans une croix gammée (ça fait vendre…) enserrée dans un cercle. Tel un hamster dans sa roue, cette employée court à la productivité (Rat race...), pensant être libre de ses faits et gestes. Sans le savoir, elle est en réalité manipulée par son manager qui applique les règles introduites par les nazis dans les années 1930, et reproduites aujourd’hui dans le monde du travail...
Florence est une jeune cadre qui travaille pour la société Appal (référence à peine transparente à la marque à la pomme). Elle se sent mal dans son entreprise depuis quelques temps, mais ne sait pas trop ce qui lui arrive tant son manager la leurre. Il lui fait subir une pression énorme tout en lui faisant croire qu’elle est totalement maitresse de ses faits et gestes. Alors qu’un soir elle se confie à une amie qui exerçait le même métier qu’elle, Florence prend conscience de la réalité de ce qu’elle vit au travail. L’amie, qui a échappé de peu au burn-out, lui tend un livre et lui explique que tout est expliqué dedans. Ce livre, c’est … Libres d’obéir de Johann Chapoutot.
La bande dessinée est alors séquencée en sept chapitres, tous introduits par un épisode qui prend place dans l’entreprise de Florence. Au fil de la lecture qu’elle fait du livre de l’historien et des échanges qu’elle a avec son amie, Florence prend peu à peu conscience que les techniques et les règles mises en place au sein de son entreprise sont calquées sur celles créées et mises en œuvre sous le Troisième Reich par Reinhard Höhn, un jeune universitaire entré dans le parti nazi et qui applique au monde de l’entreprise les idées biologico-racistes et guerrières du national-socialisme.
Ainsi, celui qui est qualifié comme le « Josef Mengele du droit » et qui a échappé à la justice et à la dénazification de l’Allemagne, serait devenu la référence dans le monde du management durant les Trente Glorieuses. Son influence serait telle qu’aujourd’hui encore, on appliquerait au sein des entreprises les techniques nazies, même sans le savoir. Effondrée après cette révélation, l’amie de Florence conclut dans le dernier tiers de l’album qu’« à cause de lui, nous vivons encore dans le monde des nazis… ».
Dans le fond et dans la forme cet ouvrage pose au mieux des questions, au pire des problèmes. La première difficulté réside dans le fait que Johann Chapoutot y expose de manière assez brute et non distanciée les théories nazies. Une fois les chapitres introduits par l’histoire de la jeune Florence, ce sont les idées nazies sur la « communauté du peuple », la « race », la biologie, la guerre… qui sont relatées et rendues intelligibles et (trop) facilement accessibles à tous les lecteurs. Nul besoin dès lors de lire Mein Kampf ou tout autre traité politique nazi, il suffit de lire ce précipité pour se faire une opinion, bonne ou mauvaise, de ce qu’a été le nazisme.
On y retrouve ensuite toutes les critiques des que les sociologues et les historiens ont pu faire de l’essai, défauts certainement amplifiés par la version BD. La méthode appliquée par Johann Chapoutot est largement criticable du point de vue de la science historique. Il n’est pas question ici de remettre en cause la biographie qu’il fait de Höhn et encore moins sa grande connaissance de l’idéologie nazie.
En revanche, faire du cas de Höhn une généralité appliquée au monde de l’entreprise et du management en général procède, nous semble-t-il, d’une méthode révisionniste. L’historien donne l’impression de partir d’un postulat de départ et de lire les sources en fonction de celui-ci pour en tirer uniquement les conclusions qui appuient le postulat d’origine. Rappelons tout de même que le management existait bien avant l’avènement du nazisme. Aurait-on aujourd’hui l’idée de dire que les médecins nazis (puisque Chapoutot compare Höhn à Mengele) qui ont œuvré dans les grandes universités et les camps de concentration sur des cobayes humains, influencent toute la médecine contemporaine ?
Un travail d’historien se doit de respecter une méthodologie dans laquelle l’objectivité occupe une place importante. Johann Chapoutot n’est plus objectif depuis longtemps, en témoignent ses déclarations lors d’une conférence publique à l’Institut La Boétie que l’on peut voir sur YouTube dans laquelle il loue en introduction de son propos « l’exigence intellectuelle que l’on voit […] dans le niveau des responsables politiques de la France insoumise » [sic]. Libres d’obéir ressemble plus à un manifeste politique, désormais adapté en BD accessible à un large public, qu’à un véritable travail d’historien.
On répondra à raison que tout individu dispose de sa liberté d’opinion et que chacun est libre de s’engager dans le parti ou dans la voie politique qu’il entend. Certes. Mais lorsque l’on fait passer des idées pour des vérités absolues, on tend vers ce que l’on critique le plus : la falsification, l’intolérance et le danger. Critiquer les dérives du capitalisme à outrance et les violences de l’ultra-libéralisme est une chose ; le faire avec objectivité et crédibilité en est une autre.
Dans la forme, le livre pose également question. S’agit-il vraiment d’une bande dessinée ou est-on en présence, en dehors des passages mettant en scène Florence dans son entreprise, d’une succession de pictogrammes qui illustrent les thèses nazies ? La lecture est rendue parfois compliquée pour les profanes , tant dans la difficulté du texte que par une mise en page qui n’invite pas forcément à lire les cases dans l’ordre voulu par les auteurs. Des illustrations et des termes restent douteux, comme continuer de parler d’« euthanasie » pour parler de l’élimination pure et simple des handicapés, ou d’associer à cet assassinat le dessin d’un revolver alors que ces derniers ont été gazés dans des salles qui furent les prototypes des chambres à gaz utilisées ensuite contre les Juifs d’Europe. Le talent de Philippe Girard est un peu gâché par ces choix graphiques.
La lecture du début de l’épilogue redonne un peu d’estime pour le livre dans la mesure où l’on nous renseigne sur la fin de Höhn, sur les réactions en Allemagne et sur la dénonciation de ses idées dans le cadre de la chasse aux nazis dans les années 1970. Höhn perd en influence. De nouvelles écoles de management ouvrent, avec de nouvelles idées qui concurrencent celles du nazi.
C’était cependant sans compter sur la toute dernière phrase de l’ouvrage qui assène l’idée que « la véritable manière d’être libre, c’est de désobéir ». Dans un climat insurrectionnel comme celui que connait la France aujourd’hui, on aurait jugé plus opportun et plus efficace de vouloir développer un esprit critique raisonné plutôt que de promouvoir une désobéissance aveugle et manipulée…
Par Romain BLANDRE
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Libres d’obéir - Par Johann Chapoutot et Philippe Girard - Casterman
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