Depuis plusieurs années, nous vous proposons sur ActuaBD deux tops érotiques : celui qui concerne les 5 meilleurs albums Hentai que nous avons publié la semaine dernière, et un second qui recense le meilleur de la production européenne publiée sur le marché francophone.
Un marché dont la tendance se poursuit depuis 2022, à savoir un abandon presque complet du secteur érotique de la part des grands éditeurs. Glénat qui avait été l’un des leaders en ce domaine avec par exemple Marie-Gabrielle de Saint-Eutrope de Pichard ou la collection du Marquis s’est complètement désengagée après l’affaire Vivès et l’arrêt de la collection Porn’Pop. Comme l’année dernière, le plus grand éditeur mainstream a réduit la voilure du genre à son strict minimum, à savoir un ouvrage patrimonial autour de Leone Frollo en co-édition avec Lo Scarabeo. Quant à Delcourt, leur production érotique s’est recentrée autour de deux ouvrages patrimoniaux, mais non des moindres ! On vous en reparle en fin d’article.
La production de nouveautés s’est donc une fois de plus resserrée autour de Tabou et La Musardine, les deux maisons d’éditions qui ont fait de la bande dessinée érotique leur fond de commerce. Attention, il ne faut pas considérer cela péjorativement, tout d’abord car les deux éditeurs cherchent constamment à innover et à maintenir une qualité certaine dans leur production, tout en tenant compte que le marché s’est durci ces dernières années (pas de mauvais esprit, s’il vous plaît) à cause d’un retour marqué de la pudibonderie sociale.
Une troisième maison continue de faire de la résistance et c’est l’un de ses titres que nous souhaitons d’emblée saluer. La collection BD Cul qui a migré en 2022 des Requins Marteaux au Monte-en-l’air continue d’afficher un espace de liberté artistique aux auteurs, de Florence Cestac à Léo Quievreux pour ne citer qu’eux. Deux ouvrages sont parus cette année : Touche à la Femme Blanche ! et Big Bang Cunni. Ce dernier titre a enthousiasmé Romain Garnier qui écrivait : « Chloé Wary signe un excellent titre de la collection BD-CUL. Son dessin au feutre, empli de couleurs vives et chaudes, au découpage parfaitement rythmé, donne à lire un récit à la fois satirique, drôle, et en même temps propice à une réflexion salutaire sur la sexualité contemporaine. Car oui, vous ne l’imaginiez peut-être pas, mais « BDCUL, c’est bien plus profond qu’on pourrait le croire » ! »
Un érotisme ouvert à tous
Comme pour beaucoup de choses, l’érotisme devient dangereux dès qu’il est stigmatisé. Le fait de ne pas en parler, de le mettre au ban de la production standard de la bande dessinée, ne fait que renforcer les clivages. Bien entendu, la liberté des uns s’arrête là où commencent celles des autres, et tout le monde doit être respecté. Mais ce respect doit être mutuel, laissant alors la possibilité de celles et ceux qui souhaitent en lire ou en parler, de pouvoir le faire sans en être conspués.
Une philosophie que suit donc les éditions Monte-en-l’air avec la collection BD Cul, en permettant à des auteurs "installés" de pouvoir laisser libre cours à leur créativité artistique. Une démarche qu’a parfaitement intégré également la maison d’édition la Musardine, avec son label de bande dessinée Dynamite. Ils ont ainsi publié ce qui reste sans doute comme le meilleur album érotique de l’année, à savoir Fièvres un collectif d’auteur aussi divers que variés, au sein duquel on retrouve par exemple Luigi Critone qui dessine la fameuse série du Scorpion. Citons encore le peintre Urbinno qui a d’ailleurs publié un magnifique premier album érotique cette année, intitulé Visions en bleu. Sans oublier les autres auteurs de ce collectif Fièvres : Octavie Delvaux, Apollonia Saintclair, Chéri, Inès Allahverdian, Janevsky, Michelle Reviglio, Chloé Cavalier & Raven.
En adaptant à la bande dessinée érotique, un concept que la maison d’édition appliquait déjà à la littérature, à savoir des collectifs d’auteurs, La Musardine réalise un coup plus que gagnant : le label nous fait découvrir (ou redécouvrir pour les habitués) des artistes au talent évident, tout en amenant à ce domaine des signatures confirmées. Le résultat reste fort dans la narration et les thématiques, tout en nous faisant profiter d’un large éventail de styles graphiques qui évitent toute lassitude. Pour vous en rendre par vous-mêmes, allez jeter un œil sur les divers styles contenus dans cet album Fièvres->art35646], car il serait réducteur de se baser uniquement sur les extraits ci-dessus et dessous.
Le multivers de Manolo Carot
Le meilleur exemple de cette année pour démontrer que s’impliquer dans la bande dessinée érotique n’empêche pas de faire carrière en dehors du genre, reste celui de Manolo Carot également connu sous le pseudo de Man. Il a publié trois albums érotiques, répartis chez Tabou et La Musardine, et ce sont surtout les recueils de ses histoires parues dans le magazine de La Poudre aux rêves qui nous ont particulièrement plu.
HistoireSEXtraordinaires et Des Vices et des os sont deux intégrales de format réduit en noir et blanc et à petits prix. En mêlant SF, humour, autodérision et construction narrative méticuleuse, le tout dans un registre très sexuel, Manolo Carot a vraiment créé deux univers aussi délirants que détonants. Allez (re)lire notre article pour vous faire votre propre idée !
La vague espagnole
Manolo Carot n’est pas le seul ibérique à briller dans le genre. Voilà une dizaine d’année qu’Erich Hartmann réexplore à sa manière le Moyen-Âge ainsi que ses contes et légendes. Débutée en Espagne en 2000, il avait fallu attendre 2013 pour que le public francophone découvre cette série des Orgies barbares chez Tabou. Avouons-le tout net, nous ne sommes pas tombés de notre chaise au début de la parution de la série : certes le dessin n’était pas maladroit, mais il nous semblait que le pitch de base tenait sur le string d’une de ces barbares (dé-)vêtues pour autre chose que le combat.
Pourtant, lors de la parution du tome 3, nous étions finalement... enchantés ! Non que la thématique ait été modifiée, mais parce que Erich Hartmann nous régalait avec des textes ciselés où il place une bonne dose d’humour qui cohabite parfaitement avec ses grandes cases. Il est certainement aidé par la verve de Master Tabou lui-même, l’éditeur sachant qu’un bon dessin n’est pas/plus suffisant pour valider la réussite d’un ouvrage, même érotique.
En 2002, nous avions placé le précédent tome 7 d’Orgies Barbares au sein de notre top érotique de l’année, nous sommes donc heureux de saluer le tome 8 de la même manière. La grande qualité d’Hartmann est de pouvoir inventer de réelles histoires d’Heroïc Fantasy sans tomber dans le pastiche ni le simplement grivois. Fort des dialogues souvent bien troussés, l’ensemble donne un vrai pendant à l’érotisme débridé des saynètes, ce qui procure une véritable heure de lecture : on en redemande ! Alors que côté graphique, Hartmann nous comble avec des personnages magnifiquement réalisés. De plus, les quelques pépites humoristiques rajoutent une savoureuse couche complémentaire, difficile d’en demander plus.
Autre production transpyrénéenne haute en couleurs, La Liste salue le retour d’Ikna à l’érotique. Ce one-shot oblong de cent pages met en scène un jeune quadra qui rencontre dans les bas-fonds de Tokyo une étrange oracle : elle a le pouvoir de lui faire rencontrer à nouveau les femmes qu’il a manquées dans sa jeunesse... Mais avec quelles conséquences ?!
Outre le format de l’album qui nous a totalement conquis, permettant de réaliser de grandes cases de 30 cm de large, nous avons apprécié ces thématiques assez universelles (les remords liés à notre jeunesse) passé par le crible d’un récit érotique sans afficher une sexualité débridée à toutes les pages. Le tout est servi par un dessin réaliste ultradynamique et de magnifiques couleurs. À découvrir sans tarder !
L’envers du décor
Si la bande dessinée érotique a dû se réinventer ces dernières années, c’est entre autres à cause de l’avènement d’internet et de la sexualité hard disponible gratuitement en quelques clics. Il fallait donc s’y intéresser d’une façon ou l’autre, qu’il s’agisse du phénomène de société ou de ce qu’il cache comme réalité. Même si cela a déjà été adroitement évoqué par des précédents albums, Sugarpop paru cette année a fait montre de qualités particulières en ce domaine.
En effet, Sugarpop explore le monde des camgirls sans vraiment tenter de les glorifier, ni de les conspuer. Au scénario et au dessin de cette histoire, le croate Damjan Stanich (qui vit en Italie) met en scène une jeune femme qui se croit assez forte pour triompher de toutes les épreuves afin de satisfaire son besoin de reconnaissance. L’intérêt de ce one-shot est de vouloir comprendre le parcours et les motivations de ces femmes qui s’exhibent quotidiennement, sans les victimiser non plus. Avec des hauts et des bas, Stanich compose un tableau passionnant de cette vie via et derrière les écrans.
Son dessin réaliste sert le propos : il ne tente pas d’adoucir ou d’aseptiser cet univers de fantasmes et parfois d’abus, au contraire il montre les doutes, les larmes et les émotions de ces femmes (et hommes) confrontés à ces radicaux choix de vie. Les couleurs de l’italienne Gea Ferraris apportent cohérence et une note bienvenue de légèreté à l’ensemble, car l’héroïne se revendique comme une artiste qui mêle le pop art au X. Si le propos reste assez hard, l’aspect psychologique est suffisamment mis en avant pour en faire le véritable moteur du récit : une belle trouvaille de La Musardine, concernant la thématique sensible des travailleuses du sexe également évoquée dans le second tome de Susie chez le même éditeur.
À la pointe de l’épée
Nous restons en Italie avec le lancement de la nouvelle série de Trif & Celestini : La Duelliste. Les chantres de l’érotisme soft nous entraîne cette fois dans le XVIIIe siècle et la passion des duels qui enflamme la cour de Louis XV. Sans "pomper" sur La Rose de Versailles, cette série met en scène une jeune femme prénommée Françoise, qui désire prendre des cours d’escrime avant de venger son père décédé lors d’un duel. Mais comme les filles ne portent pas d’épée (c’est bien connu), la donzelle doit se déguiser en homme afin de tenter de persuader l’ancien maître d’armes de feu son père, de lui enseigner les plus redoutables bottes.
Point de détour, on a adoré cette nouvelle série de Trif & Celestini ! Pourquoi ? Parce que le genre érotique ne doit pas se limiter à une sarabande de corps qui s’enfilent à qui mieux mieux ; il est tout à fait possible (et louable) de réaliser une bonne histoire mêlé à de l’érotisme sans que le stupre agresse le lecteur à chaque page.
Le fond historique de 1754, les personnages et les rebondissements sont magnifiquement mis en avant par le graphisme de Trif et les couleurs de Celestini. Le dessinateur étant également son propre scénariste, il sait jouer des dialogues lorsque c’est nécessaire (tout en ajoutant quelques termes de vieux français, sans doute glissés par Master Tabou), tout en jouant des silences également. Plus qu’un récit érotique, il s’agit d’une véritable réussite qui combine Histoire et personnages bien campés. L’une des perles de l’année !
Kiff total !
« L’Espagne ! l’Italie ! Il n’y a plus d’auteurs français pour défendre la gaudriole hexagonale ?! » Si, il y a Max Sulfur ! Enfin, on pense qu’il est français car l’auteur reste si discret pour protéger son anonymat qu’il est difficile d’en être certain... et on ne fera rien pour lever ce Tabou car sa série Kiff reste l’un de nos coups de cœur absolu de ces dernières années ! La preuve : tous les albums ont intégré notre top érotique chaque année.
Ce tome 4 ne déroge pas à la règle : à contre-courant des tendances actuelles, Kiff présentent des héroïnes qui prennent l’initiative, même si l’on comprend dès le premier coup d’œil que rien n’est réaliste dans cet univers. Le talent de Max Sulfur est de maintenir son concept de base (un pensionnat d’élèves lubriques) tout en continuant de l’adapter par petites touches. Il s’agit cette fois d’un récit au long cours à la place de l’alternance des saynètes. Les va-et-vient entre les sévices du prof de latin et les confidences de la mystérieuse nouvelle élève permettent de maintenir un excellent tempo, sans se tirer la bourre. Au contraire, tout cela s’intercale avec réussite, donnant à l’ensemble un récit très structuré et qui contient un maximum de scènes érotiques. Une mécanique de précision bien huilée et qui permet de profiter d’un des meilleurs récits de l’année.
Au final, personne ne se prend au sérieux avec Kiff, à commencer par l’auteur lui-même, même s’il s’applique réellement pour maintenir un graphisme au diapason de ses héroïnes : travaillé, provocant et humoristique. Bref imparable !
Quelques perles patrimoniales
Nous refermons cette revue de l’année avec un coup de chapeau à deux excellentes initiatives qui redonnent un coup de projecteur sur des monuments de la bande dessinée érotique. Sans surprise et comme nous vous en avons déjà parlé précédemment, la collection Erotix continue de profiter de la réédition de best-sellers signés par des auteurs emblématiques de la bande dessinée érotique, pour agrémenter l’ouvrage de plusieurs récits inédits ou méconnus en français.
En 2025, c’est le grand maître Crepax qui était à l’honneur plus de 500 pages réédités dans deux volumes distincts. Nous vous avons parlé de Justine, nous reviendrons sur Emmanuelle dans quelques jours. Au-delà de l’importance de maintenir ses titres emblématiques à la disposition du public, l’éditeur nous gratifie surtout de récits rares, épuisés ou inédits : une véritable manne pour les amateurs de bande dessinée érotique patrimoniale !
Une fois n’est pas coutume, notre coup de coeur patrimonial va pourtant à la Musardine, avec cette magnifique réédition de Morceaux choisis de la Belle et la bête, un magnifique conte érotique illustré par Nicole Claveloux.
Tout d’abord parce que la grande majorité du public actuel n’a sans doute jamais eu connaissance de sa première édition, parue en 2003. Et puis parce qu’il permet de dévoiler les talents de la grande Nicole Claveloux dans le domaine de l’érotisme, elle qui est plus connue dans le registre de la littérature enfantine. Enfin, outre la fabrication de l’ouvrage et le talent indéniable de son autrice, le ton de l’ensemble reste d’une étonnante modernité, démontrant même son intemporalité par le biais de ce conte dont les origines remontent aux débuts de notre ère.
Lisez ce livre, ou du moins lisez notre article pour en savoir plus. Car comme tous les ouvrages précités, nous n’avons fait que résumer leurs teneurs et leurs qualités tout en devant opérer une sélection sur les planches présentées. En allant lire les articles concernés, vous vous ferez donc une meilleure idée de leur contenu.
C’est ainsi que nous tournons la page 2025 de notre rubrique érotique qui rassemble de plus en plus d’adeptes et nous vous en remercions. Nous reviendrons dans quelques jours avec les meilleures intégrales parues en 2025, avant de continuer à vous chroniquer régulièrement les sorties marquantes en ce domaine.
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Lire également nos précédents articles :
– Les meilleures bandes dessinées érotiques de 2024
– Bande dessinée érotique : Le top de 2023
– Le top des dix incontournables de l’année 2022
– Top des 10 albums érotiques de l’année 2021