Excellent
10 novembre 2025
En Gaugolerie règne le Grand Gogaule. À son service, on trouve sa milice politique et des bonnes mœurs, les Missionnaires, qui veillent dans les rues à l’application de l’ordre phallocratique. Dans la rue, sur un banc, se trouvent Jess et Blix, un jeune couple d’amoureux. Jess pratique l’onanisme, tant sur elle-même que sur Blix, jusqu’à un orgasme conjoint.
Malchance, un groupe de missionnaires passait par là. On leur annonce qu’ils sont en état d’arrestation pour « violence sur phallus et jouissance sans recours à la pénétration », autrement dit « outrage éjaculatoire ». Blix est sermonné, invité à ne pas laisser son phallus être maîtrisé par des terroristes féministes et à ne surtout pas s’adonner au cunnilingus. Le jeune couple parvient à s’enfuir.
Passant par dessus un mur, et alors qu’ils sont pourchassés, ils atterrissent sur la propriété d’une église où servent les amis de la Chatterie. Une dispute éclate entre Jess et Blix, ce dernier affirmant que lécher une femme ne relève pas des valeurs de la gaugolerie. Jess accuse la propagande viriliste de lui avoir retourné le cerveau. Leur chemin se sépare.
Jess est recueillie par les amis de la Chatterie qui rassemble en réalité des résistantes à l’ordre phallocratique et prône la révulvution. Mené par Maximilia, avec pour devise « Veni, cunni, vici », le groupe antigogaulerie fomente en préparant des tanks et fusils armés de cyprine (sécrétion vaginale féminine). Quant à Blix, il est présenté au Grand Gogaule afin de le remettre sur le droit chemin. La guerre des sexes est aux portes de la Gogaulerie.
Pour la fin de la phallocratie et une égalité sexuelle
Pour ainsi dire, Big Bang Cunni suinte le politique à chaque page. Chloé Wary semble avoir pris beaucoup de plaisir à élaborer son récit, comme ses planches. D’un point de vue graphique, le propos politique de dénonciation de la domination masculine sur les pratiques sexuelles, passe par de multiples références. Les Missionnaires, qui ont des vêtements tout à fait ridicules - notamment un slip moule-bite infâme -, sont aux couleurs des États-Unis avec un chapeau, un pantalon et des bottes de cow-boy, laissant peu de place à toute autre interprétation. Ajoutez à cela un Grand Gogaule, qui n’est pas sans rappeler Donald Trump, et qui vante des abonnements sur « Make your phallus great again ! ».
Des choix graphiques qui résonnent évidemment avec la réalité de ce que vivent les femmes aux États-Unis, où leurs droits reproducteurs ont été remis en cause, où un membre du gouvernement américain soutient ouvertement des pasteurs remettant en cause le droit de vote des femmes, où le féminisme - la recherche de l’égalité entre les hommes et les femmes dans toutes les sphères d’une société - est assimilé à un extrémisme par l’extrême-droite américaine. Si les États-Unis sont la tête de pont d’une contre-révolution antiféministe, la France est bien présente dans ce BD-CUL où se développent également des mouvements anti-féministes.
Cela passe par d’autres mises en scène graphiques avec des affiches très drôles : « Non au phallus mou - adoptez le slip » avec une cocarde tricolore (probable référence humoristique au slip français) ou « Le Général de la Gaule aurait-il livré la gogaulerie aux féministes ? No way ! ». On relèvera aussi des références à des hommes politiques de notre pays au détour de certaines pages (« Parce que c’est notre testi story » hurle le Grand Gogaule, debout sur son bureau, ou lorsqu’il déclenche son arme d’érection massive, il éructe « La Gogaulerie, tu l’aimes ou tu la quittes », sans parler des références à Gégé et Manu...).
Révulvution urbaine
Le cadre géographique donné aux mises en scène de cette guerre des sexes est l’espace urbain. Un espace où le sexe féminin peut se retrouver à tout moment en danger. Le fait d’un espace public où se déploie l’ordre phallique, comme un écho au monde réel où tant de femmes affirment se sentir en danger dans la rue avec l’angoisse de devoir toujours veiller sur ses arrières, sans parler du harcèlement de rue.
Ce projet d’occupation masculine de l’espace public est incarné par la politique du Grand Gogaule : « Institution du permis d’éjaculation publique à vie pour tous les Gogaules arrivés à maturité ! ». Quant aux Missionnaires, ils veillent à ce que les femmes ne se rassemblent pas en non-mixité dans l’espace public et que les vêtements portés ne soient ni trop courts, ni trop couvrants.
Ce cadre urbain, évidemment constitué d’immeubles phalliques, renvoie aussi à la culture artistique qui s’y déploie. En cela, Chloé Wary s’amuse à mobiliser une culture populaire et urbaine (foot, breakdance, rap, banlieues) qu’elle affectionne et qu’elle met régulièrement en scène dans plusieurs de ses précédents albums.
Dans Big Bang Cunni, le rap est abondamment employé dans son sens originel, c’est-à-dire une forme artistique contestataire. Maximilia se donne ainsi en concert au sein de l’église et multiplie, avec ses comparses résistantes, les saillies dans ses textes à l’encontre de la phallocratie. De nombreux jeux de mots amusants y pullulent.
Le renversement des symboles
Dans cet album, Chloé Wary traduit son manifeste pour l’égalité des droits sexuels et civiques entre hommes et femmes par une révolte symbolique et un renversement des symboles. En premier lieu, on trouve l’église des amis de la Chatterie. Cheville ouvrière, pour ne pas dire temple, du patriarcat, les religions ont historiquement imposé aux femmes de se soumettre aux hommes au nom d’une transcendance, polythéiste comme monothéiste. En faisant de l’église un espace dédié au plaisir féminin, l’autrice procède à un remplacement de la phallocratie par une vulvocratie.
À son tour, le rap contestataire, est investie par les femmes, lui qui est historiquement l’apanage des hommes avec, justement, sa tendance à objectiver les femmes. Au pays de la Gogaulerie, le rap reste donc l’apanage des dominés, en l’occurrence les femmes. Enfin, on assiste à des représentations militaires du sexe féminin, avec une imagerie mélangeant poses de gangsta rap et de guérilla urbaine. Il existe une longue histoire de femmes militaires (Boadicée, Jeanne d’Arc, Fu Hao, Dihya, les Mino du Dahomey, troupes kurdes, révolutionnaires française...) avec au départ un mythe qui a été celui des Amazones.
Il n’en reste pas moins que l’armée a été, dans l’histoire humaine, une pratique monopolisée par les hommes, censée incarnée leur virilité et leur accession au statut d’homme. Dans Big Bang Cunni, ces diverses représentations placent symboliquement les femmes sur un pied d’égalité avec les hommes et leurs confèrent une position constante d’agentivité. Car être une femme, c’est aussi être l’héritière d’une longue histoire de lutes pour les droits humains.
Vous l’aurez compris, Chloé Wary signe un excellent titre de la collection BD-CUL. Son dessin au feutre, empli de couleurs vives et chaudes, au découpage parfaitement rythmé, donne à lire un récit à la fois satirique, drôle, et en même temps propice à une réflexion salutaire sur la sexualité contemporaine. Car oui, vous ne l’imaginiez peut-être pas, mais « BDCUL, c’est bien plus profond qu’on pourrait le croire » !
Par Romain GARNIER
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Big Bang Cunni - Par Chloé Wary - Éd. Le Monte-en-l’air - Collection BD-CUL - Parution : 14 février 2025 -13 x 18 cm - 200 pages - 16 euros.