Fièvres : la force d’un collectif au service de l’érotisme

Par Charles-Louis DETOURNAY Excellent 20 avril 2025 
On l'attendait impatiemment, car Fièvres s'imposait déjà sur papier comme l'un des événements de la bande dessinée érotique de l'année ! Et nous sommes loin d'être déçus : les styles sont variés, les autrices et auteurs nombreux mais tout autant impliqués, bref tout ce que l'on attend d'un collectif sur un sujet aussi brûlant : une réussite de Dynamite (La Musardine).

Le concept de l’album collectif reste aussi rare qu’intéressant dans le marché actuel de la bande dessinée. Intéressant car le lecteur peut découvrir des auteurs qu’il ne connaît pas forcément, et se passionner par exemple pour une autre forme graphique ou narrative. Le collectif est alors synonyme de découverte tout en profitant d’autres auteurs dont on peut être déjà fan.

Pour autant, le concept reste marginal au sein de la production car il est compliqué de faire coïncider le planning de tous les auteurs autour d’une seule date de sortie. Enrico Marini nous l’expliquait encore le week-end dernier au festival de Tournai, il est en train de mettre les bouchées doubles pour terminer à temps son prochain album des Aigles de Rome, car il s’est investi avec plaisir dans une histoire courte, accumulant dès lors un certain retard. Et c’est justement ce type d’expérience qui intéresse et fait vibrer les auteurs dans ce marché où les magazines de BD se sont réduit comme peau de chagrin : avoir l’occasion de sortir parfois de leur zone de confort, afin de faire évoluer leurs styles ou leurs thématiques.

Fièvres : la force d'un collectif au service de l'érotisme
Inès Allahverdian

Des collectifs précédents se sont focalisés sur des thématiques fortes comme la dénonciation des viols chez Des ronds dans l’O, la dictature birmane chez Carabas, la Résistance au Lombard, le 11 septembre chez Casterman, la toxicomanie chez Futuropolis, les événements du 7 octobre ainsi que la vie dans les prisons chez Delcourt, etc. Mais aussi des sujets historiques comme la Première Guerre mondiale à la Gouttière entre autres ou les grandes actualités de France info chez Futuropolis.

Chéri

Les sujets sont parfois moins sombres (Quelques jours en France chez Casterman) ou visent directement le divertissement comme les récents collectifs parus chez Phileas (2050 et Le Crime parfait) ainsi que ceux autour de la thématique du Western chez Grand Angle : Go West Young Man, Indians et Law Men of The West. Sans oublier les numéros thématiques de Métal Hurlant qui rassemblent maintenant différents auteurs autour d’une thématique commune. Bref, le genre gagne en extension !

Urbinno

Au-delà de certaines anthologies publiées justement par La Musardine (tiens, tiens) comme par exemple celle centrée sur la fellation, l’idée du collectif en bande dessinée érotique demeure également peu commune... Si on fait exception de Premières fois publié chez Delcourt en 2008, au sein duquel une série d’autrices et d’auteurs en vue avaient chacun dessiné une des courtes histoires scénarisée par Sibylline, racontant ainsi des témoignages qu’elle avait recueillis.

Michelle Reviglio

Un ouvrage qui a été justement le déclencheur de ce nouveau collectif. Comme nous l’explique Nicolas Cartelet : « L’idée de proposer une adaptation en BD des textes d’Octavie Delvaux flottait depuis longtemps à La Musardine. On en discutait avec notre libraire Maxime Spira, qui notait qu’un titre comme Premières fois, pourtant daté de 2008, continuait de se vendre en 2025 et constituait une porte d’entrée dans la BD érotique pour de nombreux lecteurs. C’est ainsi qu’on s’est dit : pourquoi ne pas rassembler un collectif d’artistes autour des nouvelles d’Octavie ? »

Octavie Delvaux est une des principales autrices contemporaines de La Musardine, maison d’édition spécialisée dans l’érotisme et dont Dynamite (ainsi que ses autres labels et collections) ne sont que le versant "bande dessinée". L’écrivaine a publié près d’une vingtaine d’ouvrages, comme Sex in the kitchen ains que toute une série de livres de nouvelles, dont Punir d’aimer qui bénéficie d’un même visuel de couverture que Fièvres, à savoir celui réalisé par Apolonia Saintclair.

Janevsky

Pour réaliser cet album collectif, l’éditeur a demandé à des artistes d’adapter l’une des nouvelles d’Octavie Delvaux : « Je suis allé chercher chacun des auteurs, dont certains faisaient déjà partie de l’écurie Dynamite. Tous ont très bien réagi et se sont montrés enthousiastes. Bien sûr, faire appel à des dessinateurs qui ne viennent pas de l’érotisme est un moyen d’ouvrir une porte à des lecteurs pas forcément habitués au genre. Toutes proportions gardées, "Fièvres" se veut un album grand public. »

Raven

C’est sans doute la première surprise qui saute aux yeux lorsqu’on entame la lecture de Fièvres : retrouver le graphisme enlevé de Luigi Critone, à qui l’on doit entre autres Aldobrando, Je, François Villon ou la reprise du Scorpion. Certes, il n’est pas nouveau qu’un auteur réaliste installé se laisse aller à l’érotisme avec talent et succès, on pense notamment à Loisel avec Troubles fêtes à la fin des années 1980. Mais l’époque était beaucoup plus décomplexée qu’aujour’hui.

Saluons donc l’implication et une forme de courage de la part de Critone qui réalise là une histoire à mi-chemin entre l’humour coquin et une forme de témoignage social, le tout amplifié par des organes à l’impressionnante démesure. Le petit texte d’introduction de chaque histoire permet d’ailleurs de présenter chaque artiste, et ainsi d’apprendre pour ceux qui l’ignorait que Critone avait déjà démontré son goût pour l’érotisme via une exposition chez Barbier et un artbook publié à cette occasion.

Luigi Critone - Fièvres - Dynamite

Chaque artiste qui a participé à ce collectif, mériterait un paragraphe, tant l’ensemble déborde à la fois de sensibilité, de sensualité et d’implication. On retrouve ainsi Inès Allahverdian au graphisme à la fois doux et réaliste, le peintre Urbinno qui vient de publier Visions en bleu, Chéri qui nous a tant séduit avec Symposium puis La Sève, Michelle Reviglio dont le récent Goldie nous avait beaucoup plu, Chloé Cavalier au trait plus léger toujours évocateur, le talentueux Janevsky qui laisse cette fois parler la couleur, ainsi que le couple Raven qui revient à la bande dessinée pour notre plus grand plaisir. Heureusement, les planches que nous vous présentons dans cet article, restent la plus belle des démonstrations.

L’ouvrage de plus de 120 pages se terminent en apothéose, avec le récit illustré par Apollonia Saintclair, la fameuse et mystérieuse dessinatrice qui autoédite Ink is my blood depuis 2017, des recueils de dessins érotiques à l’incomparable force. Elle se surpasse ici, en passant par la narration tout en maintenant son style, c’est à dire avec un dessin par page qui décrit la bestialité de certaines relations. On comprend, si c’était nécessaire, tout la liberté dont ont bénéficié ces autrices et auteurs, afin d’attirer le contenu des nouvelles dans leurs univers, ce qui contribue grandement à la réussite du projet.

Apollonia Saintclair

« J’avais peur que certains artistes soient intimidés à l’idée d’adapter des textes de littérature, commente Nicolas Cartelet. Qu’ils n’osent pas couper ou modifier ce qu’avait fait l’écrivaine. Ça n’a pas été le cas : tous sont repartis des textes originaux et en ont proposé une version qui leur était personnelle et que nous avons validée avec Octavie. Les dessinateurs du recueil sont donc aussi les co-scénaristes de leur nouvelle. »

En adaptant à la bande dessinée érotique, un concept que la maison d’édition appliquait déjà à la littérature, à savoir des collectifs d’auteurs, La Musardine réalise un coup plus que gagnant : le label nous fait découvrir (ou redécouvrir pour les habitués) des artistes au talent évident, tout en amenant à ce domaine des signatures confirmées.

Le résultat reste fort dans la narration et les thématiques, tout en nous faisant profiter d’un large éventail de styles graphiques qui évitent toute lassitude.

Chloé Cavalier - Fièvres - Dynamite

Par Charles-Louis DETOURNAY

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Code EAN : 9782382099117

Bande dessinée érotique réservée à un public adulte et averti.
Fièvres - par Octavie Delvaux, Urbinno, Luigi Critone, Apollonia Saintclair, Chéri, Inès Allahverdian, Janevsky, Michelle Reviglio, Chloé Cavalier & Raven - Dynamite (La Musardine)

Sur le même sujet, lire :
– notre précédente interview de Nicolas Cartelet : « Nous ne sommes plus aujourd’hui dans l’âge d’or de la BD érotique »
– Premières fois - par Sibylline et 10 auteurs - Delcourt

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