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Crepax, entre vice et vertu

Par Charles-Louis DETOURNAY Excellent 7 décembre 2025 
Pour notre plus grand bonheur, Delcourt et sa collection Erotix continuent de proposer des incontournables de la bande dessinée érotique, complétés de récits inédits en français. Et cette fois, il s'agit d'un plus sulfureux et déstabilisant des récits du grand maître Guido Crepax, à savoir l'adaptation de Justine, certainement l'un plus grands romans du Marquis de Sade, mais aussi celui qui fut le plus censuré à son époque.

Guido Crepax est sans conteste le plus exploratoires des maîtres italiens du neuvième art. Ces expérimentations sont graphiques, dans le dessin, les perspectives,... Mais le grand public reconnaît également son style dans son trait ultrafin et essentiellement son découpage qui multiplie les cadrages, comme si notre œil virevoltait d’un zoom à l’autre lors d’une situation qui dépasserait nos sens.

Cette exploration ne s’est bien entendu pas limitée à la bande dessinée érotique. On la retrouve essentiellement dans Valentina, une œuvre-phare par trop méconnue de notre côté des Alpes et dont on attend impatiemment la suite de l’intégrale chez Dargaud-Champaka. Au-delà de cette série mythique que Crepax a poursuivi tout au long de sa carrière, le maître italien a réalisé bien d’autres albums et s’est progressivement de plus en plus intéressé au domaine de l’érotisme, et plus spécifiquement au sado-maso.

Crepax, entre vice et vertu
Justine, un monument du sado-maso, mais surtout une pierre angulaire dans l’œuvre de Crepax.

C’est d’ailleurs avec un premier recueil que nous avions intitulé Crepax et sa Bible du sadomasochisme que Delcourt avait (enfin) commencé sa réédition de l’auteur italien dans ce format que nous encensons depuis plus de deux ans. En effet, ces rééditions à forte pagination (plus de deux cents pages pour chaque volume) permettent non seulement de remettre en librairie des trésors incontournables de la bande dessinée érotique, mais surtout d’en profiter pour enfin traduire (souvent pour la première fois) en français des œuvres d’auteurs reconnus, mais malheureusement restés inédits en France jusquà présent. Et au rayon des récits inédits, mais diablement intéressant, Crepax reste certainement l’un des plus mal servis de ce côté-ci de la frontière, c’est dire notre enthousiasme à chacun volume qui sort !

Mais n’allons pas trop vite en besogne et commençons par la pièce de résistance de cet imposant volume, à savoir Justine sous-titré « Les Malheurs de la vertu » par le Marquis de Sade. Sans entrer dans de trop longues explications, rappelons juste que le plus célèbre des marquis embastillés a composé cette œuvre comme deux miroirs qui se renvoient leurs images pour la même conclusion : la vertu n’est pas toujours récompensée, le vice n’est pas toujours puni. Ainsi imagine-t-il deux sœurs, séparées à l’âge de 13 ans ; la vertueuse s’appelle Justine, la plus vicieuse se dénomme Juliette. Mais c’est à Justine que Crepax va s’intéresser, et surtout aux tourments dont elle ne cesse d’être victime.

Les affres de Justine

Si Histoire d’O et Emmanuelle restent les deux récits érotiques de Crepax les plus connus des lecteurs, on peut saluer l’initiative de Delcourt de mettre ainsi à l’avant-plan le méconnu Justine après avoir déjà consacré un volume à chacun des précités. C’est à la fin des années 1970, au sommet de son art, que l’auteur italien s’attèle cette adaptation fleuve (près de 150 planches). Chronologiquement, Crepax profite de son travail sur Histoire d’O et Emmanuelle pour insuffler la force nécessaire à ce sulfureux récit. Il n’est cette fois plus question de dames de la haute qui arpentent la voie des plaisirs et de la domination consentie, mais bien du parcours d’une jeune femme des plus vertueuses, dont la beauté, la candeur et la pudeur sont mises à mal par toutes les personnes qu’elle rencontre.

L’adaptation du roman le plus décrié du Marquis de Sade (il ne cessa de le réécrire pendant toute sa vie) donne à Crepax l’occasion de montrer toute la dextérité qu’il a acquise depuis le début de sa carrière. Les visages évoques des passions diverses et exacerbées, comme le démontre cette couverture à caractère si peu commercial ; la finesse et la justesse du trait sont sans égale à cette époque ; mais surtout la composition des pages sont perpétuellement changeantes afin de casser toute lassitude au gré de cette longue lecture, tout en amplifiant le contenu des scènes. Il s’agit parfois des découpages multiples avec des cadrages zoomés caractéristiques du maître italien, mais aussi de grandes pleines pages, ou alors de cases successives mais à fond perdu pour évoquer l’abandon des sens. Techniquement, artistiquement, ou concernant le contenu, Justine reste l’un des chefs-d’œuvre de Crepax qu’il faut absolument lire si vous vous intéressez à la bande dessinée érotique.

Les folles compositions de Crepax dans "Justine"

150 pages rares ou inédites en français

L’ouvrage pourrait se limiter à cet ambitieux récit, mais comme indiqué précédemment, Delcourt en profite pour adjoindre des récits méconnus ou inédits en français, ce qui démultiplie l’intérêt de l’ouvrage en question. Voici les compléments que l’on retrouve cette fois-ci et qui composent la moitié des trois cents pages de ce recueil :

Francesca, ou plutôt sa belle-mère
  • Francesca est un long récit de 74 pages que Crepax a réalisé plus tardivement, au début des années 1990. Coincée entre son père et sa jeune belle-mère qu’elle ne porte pas dans son cœur, la jeune Francesca nourrit un amour secret pour son professeur de fac, de quoi le suivre en Syrie pour des fouilles archéologiques. Sans être érotique, Francesca est un récit qui rassemble beaucoup d’éléments chers à Crepax : une jeune héroïne, les fantasmes, la mode, les motos et les voitures comme dans Neutron, les tenues féminines, les rêves, son magnifique trait sans oublier un découpage inventif pour ne pas dire expérimental. C’est sans doute ce qui a déstabilisé le lectorat de la revue où paraissait la série, car Francesca n’a pas été à son terme. Si on regrette de ne pas avoir plus d’éléments à ce propos dans le dossier introductif de l’ouvrage, notre petite frustration fond en découvrant cette pépite de Crepax que nous avons énormément appréciée.
Crepax reprend dans "Giuletta" une composition bien connue d’Emmanuelle
  • Le second récit intitulé « Giuletta » est en réalité la réédition de Juliette paru en 1990 chez Magic Strip et réalisée vers le milieu des années 1980. L’éditeur n’a pas traduit le titre en "Juliette", sans doute pour éviter un amalgame avec l’anti-héroïne de Sade, à savoir la sœur de Justine qui donne son titre au présent ouvrage. Il ne s’agit pourtant pas ici du célèbre marquis, mais bien de la Juliette de Roméo... Le bellâtre est d’ailleurs bien présent, mais Crepax réinvente le récit en imaginant une Juliette/Giuletta en grande et belle journaliste moderne, qui peine à prendre une décision concernant son Roméo : lui courir derrière, le larguer, l’aimer ou le détester ? Toutes ces passions se mélangent dans le récit, comme les pensées dans la tête de Juliette. Graphiquement parlant, Crepax se rapproche là d’Anita avec un récit couleur où la mode joue un rôle important. L’auteur fait d’ailleurs référence à ses autres égéries, en réimaginant une célèbre planche d’Emmanuelle, et en intégrant Valentina. Un récit qui plaira surtout aux fans de cette dernière, dans la construction (ou déconstruction) narrative ainsi que le lien entre Roméo et Philippe/Neutron.
Valentina apparaît dans "Giuletta"
  • De mode, il est encore question dans le troisième récit intitulé Becky Lee et sous-titré Les Aventures d’un mannequin, une histoire inédite en français et réalisée un peu avant Giuletta. On reste dans la même veine que cette précédente histoire : un recueil d’histoires courtes en couleurs dans un style légèrement érotique. Ces mini-récits, souvent oniriques, sont l’occasion pour Crepax d’essayer différentes constructions de planches, toujours innovantes, et de jouer sur le contraste entre le noir et la couleur.
Becky Lee
  • Enfin, comme à chaque fois au sein de cette collection, l’ouvrage se termine sur un cahier graphique reprenant des illustrations tirées de portfolios et de calendriers. On y retrouve des variations autour de Casanova et de la mode. Concernant cette dernière thématique, Crepax analyse le lien entre la femme et l’animal, exactement tel qu’il le réalise dans Becky Lee. Comme quoi, tout se rejoint !

Vous l’aurez compris, si on fait exception de la couverture, nous sommes complètement tombés sous le charme de cet ouvrage imposant, tant pour l’importance que revêt le récit de Justine dans l’œuvre de Crepax, que pour les récits complémentaires qui sont enfin édités ou réédités en français. Nous avons hâte de vous parler prochainement d’autres ouvrages tirés de cette collection.

Par Charles-Louis DETOURNAY

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Code EAN : 9782413075776

Bande dessinée érotique réservée à un public adulte et averti.

Justine et autres récits entre vice et vertu - Par Guido Crepax - Delcourt

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Tous les visuels sont © Éditions Delcourt, 2025 - Guido Crepax.

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