On vous appelle « Le parrain des comics hongkongais », comment le prenez-vous ?
Tony Wong : Ça me réjouit et je me sens respecté.
On vous compare également à Stan Lee. Comme lui, vous faites des apparitions caméo dans des films, comme Dragon Tiger Gate, l’adaptation de votre série phare 小流氓 - Little Rascals (Les Jeunes Vauriens).
Tony Wong : Je suis admiratif. Stan Lee m’a influencé, et il reste une source d’inspiration pour moi aujourd’hui.
Vous avez créé votre société d’édition à dix-sept ans. Pouvez-vous nous parler de vos débuts ?
Tony Wong : À six ans, je lisais beaucoup de bandes dessinées humoristiques, edes strips quotidiens comme Old Master Q. J’ai commencé à en dessiner dès huit ans, et à en publier à dix ans. À treize ans, je suis devenu un auteur à plein temps.
Cela nous semble très précoce. Était-il courant de commencer aussi jeune ?
Tony Wong : Les gens étaient très pauvres dans les années 60. On se lançait jeune dans la vie active. Dans mon cas, ma famille se portait bien, mon père était un commerçant prospère, mais j’avais une passion. C’était époque où les premiers magazines de BD humoristiques se lançaient, comme Crazy World. Je leur ai d’ailleurs proposé mes premières planches, et certaines ont été publiées dans leurs pages !
Qu’est-ce qui vous a poussé vers les histoires d’arts martiaux, qui commençaient à devenir populaire au cinéma ?
Tony Wong : J’avais toujours plein d’idées de nouvelles histoires en tête, inspirées de thèmes qu’on retrouvait dans les romans populaires, ou les séries japonaises qu’on voyait à la télévision. Je les dessinais et les envoyais aux éditeurs, qui les publiaient et vendaient en kiosque. Je me suis alors dit que je pouvais tout éditer moi-même et j’ai créé ma première maison d’édition, Diamond, en 1969. C’est là que j’ai publié le premier épisode de Little Rascals, qui était une BD très différente de la plupart des autres productions.
En quoi Little Rascals était-il différent ?
Tony Wong : Little Rascals était une histoire purement hongkongaise, avec plusieurs personnages principaux (au lieu d’un seul héros). Parmi eux, il y a Petit Tigre, qui vient de la Chine continentale, et qui rencontre deux ados de Hong-Kong. Puis, son frère et un autre ado rejoignent la bande. En fait, c’est un peu ma propre histoire : je suis né à Jiangmen, une petite ville de la province du Canton. J’ai immigré à six ans pour retrouver mon père à Hong Kong.
Qui étaient vos lecteurs ? Comment avez-vous rassemblé autant de générations de lecteurs qui commençaient votre histoire en cours de route, alors que ces dernières ont duré plusieurs décennies ?
Tony Wong : Mes scénarios fonctionnaient par cycles. Les héros combattaient des méchants dans un quartier précis, puis l’action changeait de quartier, avec de nouveaux adversaires à combattre. Ensuite, l’action s’est déplacée au Japon, en Thaïlande... C’était un feuilleton que l’on pouvait suivre, même si on le prenait en cours de route.
Alan Wan : On pouvait aussi demander aux amis de prêter d’anciens numéros de la série. Sinon, on pouvait les trouver en boutique d’occasion. Mais ce qui préoccupait d’abord le lecteur, c’était de savoir ce qu’il arriverait au prochain numéro. Je pensais toujours à la suite des histoires, j’en discutais avec les autres assistants, mais avec aussi des fans très fidèles qui me suggéraient des idées. Je consulte encore aujourd’hui les forums consacrés à mes séries.
Comment organisiez-vous votre équipe pour publier plusieurs séries de 32 pages par semaine ?
Tony Wong : Je m’étais lancé dans une production hebdomadaire et c’était tout nouveau à l’époque. Jusqu’alors, les plupart des publications étaient mensuelles, voire trimestrielles. Pour atteindre le niveau de production requis par un tel rythme, j’ai d’abord été influencé par les comics américains, où les tâches sont réparties entre plusieurs artistes. Dans mon cas, mes assistants assuraient des tâches spécialisées, comme les dialogues, les décors, les coiffures, les muscles… On avait une équipe de quinze personnes par publication.
Des productions hebdomadaires, on ne vous a pas pris pour un fou ?
Tony Wong : Oui, personne ne pensait que c’était possible !
Alan Wan : Je me souviens, quand j’étais enfant, nous attendions plusieurs semaines pour connaitre la suite de nos BD en petit format. Les comics conçus par Tony Wong, en grand format, étaient une révolution bienvenue.
Quel est votre rôle dans un tel studio ? Vous voyez-vous comme un chef d’orchestre, par exemple ?
Tony Wong : Je m’occupe de l’histoire et du design des personnages. Avec mon studio, j’ai appris à diriger une équipe, et j’ai pu lancer de nouveaux titres avec des artistes parfois très jeunes. Certains débutaient à 13 ans !
Alan Wan : Comme moi, par exemple ! J’ai commencé à travailler comme assistant à 14 ans. Autour de moi, je ne disais pas que je travaillais dans la BD. Les adultes ne pensaient pas qu’il y avait de l’avenir dans le secteur. C’est grâce à Tony Wong que cette image a changé. Il a créé un véritable empire de presse. Il était son propre éditeur, son propre imprimeur, il a produit des magazines pour la télévision... il a tout fait !
La censure vous a-t-elle affecté comme cela est arrivé à Taïwan et en Corée ?
Tony Wong : Nous avons été inquiétés, mais sans jamais atteindre les niveaux de censures vus à Taïwan et en Corée. En 1975, certains politiciens ont commencé à dire qu’ils voulaient « protéger les jeunes lecteurs », car beaucoup de comics devenaient plus violents et érotiques. Je cherchais à éviter une régulation trop stricte. Il a fallu trouver des compromis, par exemple en supprimant les scènes érotiques et/ou en changeant les titres. Little Rascals, par exemple, est devenue Oriental Heroes (龍虎門, littéralement la Porte du dragon tigre). Dans les années 1980 et 1990, beaucoup de magazines pour adultes (pas seulement de BD) présentaient un contenu très érotique et violent. Il a fallu faire beaucoup de lobbying pour éviter trop de contraintes. Cela a créé la classification des titres en trois catégories : les journaux tous publics, les journaux pour adultes, vendus sous blister opaque avec un bandeau « interdit aux mineurs ». Enfin, il y a la troisième catégorie, celle des publications interdites pour pornographie.
Alan Wan : Je me souviens qu’en 1975, Tony Wong a organisé une conférence de presse pour annoncer qu’il appliquerait à ses magazines les mêmes règles que celles utilisées pour la télévision. Cette autorégulation a satisfait le gouvernement, et a permis au marché de croître de manière spectaculaire.
Vous avez aussi créé une branche américaine, n’est-ce pas ?
Alan Wan : C’est un projet que j’ai mené en 1985 et 1986. Les comics de Tony Wong s’exportaient déjà en Asie, à Taïwan, à Singapour… En parallèle, Bruce Lee et Jacky Chan étaient devenus des icônes mondiales. Au même moment, une partie de la famille de Tony Wong s’était installée à Los Angeles. Nous avons donc tenté d’entrer sur le marché américain avec des histoires créées spécifiquement pour ce marché. Nous avons engagé le scénariste Mike Baron afin de réécrire les histoires, car nous ne pouvions pas reprendre les premiers épisodes des années 1960 tels quels. Puis, nous avons redessiné les planches dans le sens de lecture occidental, de gauche vers la droite. Nous avions quatre titres, publiés sous le label « Jademan Comics », qui ont rencontré beaucoup de succès sur la côte ouest, principalement auprès du lectorat vietnamien et mexicain. Tony Wong est même allé deux fois à la Comiccon de San Diego. Mais après quatre années, les ventes ont malheureusement baissé, les séries n’avaient plus autant de succès.
Aujourd’hui le paysage BD n’est plus le même. L’âge d’or des Hong-Kong Comics est derrière nous. Quelles en sont les raisons d’après vous ?
Tony Wong : D’abord, l’arrivée des smartphones a complètement bouleversé le monde de l’édition. Pour un coût réduit, le public a maintenant accès à beaucoup de formes de divertissement. Ensuite, les comics de Hong-Kong sont restés coincés dans des genres particuliers, comme les arts martiaux. Or, sur smartphone, on lit des genres et des styles beaucoup plus variés. Et on trouve aussi des œuvres piratées gratuitement, même si ce n’est pas légal…
Les pouvoirs publics soutiennent-ils l’industrie ?
Tony Wong : Il existe un programme ambitieux pour développer de nouvelles IP, à la fois pour le marché intérieur, et pour le marché international. Le gouvernement essaye aussi de promouvoir la culture des bandes dessinées de Hong-Kong à l’étranger. Par exemple, il y aura la semaine de la culture hongkongaise en Corée cet automne, qui parlera de nos classiques comme Old Master Q, Little Rascals... La BD est maintenant vue et perçue comme une culture à part entière, et non comme un simple divertissement indigne d’intérêt.
Êtes-vous toujours actif ?
Tony Wong : Je publie encore un titre hebdomadaire en kiosque, en m’appuyant sur une équipe d’une quinzaine de personnes. Je travaille aussi sur un nouveau titre mensuel de 150 pages, dont le premier numéro sera publié cet automne.
Auriez-vous un message pour vos lecteurs français et européens ?
Tony Wong : J’espère que l’an prochain, vous pourrez lire mes nouvelles créations sur smartphone. J’expérimente actuellement avec une IA pour produire une série au format webtoon, avec des images, du son, et des textes traduits en plusieurs langues. Utiliser l’IA ne me pose pas de problème personnel. Le numérique a affaibli notre marché, je veux l’utiliser pour rebooter nos bandes dessinées et trouver de nouveaux lecteurs.
Par Kamille KATZ
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Interview réalisé avec le concours de Pierre Séry.
Remerciements à MM. Tony Wong et Alan Wan pour avoir répondu à nos questions.
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