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Excellent
11 avril 2025
Des racines sociales et un regard citoyen
« Le potager et la cuisine sont pour moi des métaphores de la vie », nous expliquait Wauter Mannaert lors de notre première rencontre. À l’origine de la série, il y a son expérience de travailleur social auprès des adolescents, mais aussi sa conscience écologique nourrie par les scandales alimentaires et les mobilisations citoyennes. Inspiré par un fait divers réel – le sabotage d’un champ d’OGM, en Belgique, par des militants écologistes – l’auteur a conçu Yasmina comme une héroïne de son temps : une gamine vive, vegan, qui cuisine pour résister et milite avec une cuillère en bois à la main.
Ce choix n’est pas gratuit.
« Je voulais que Yasmina soit une fille maghrébine, parce que Bruxelles est une ville cosmopolite. Elle est juste une gamine passionnée, à l’image de la société dans laquelle je vis »
, souligne-t-il lors de notre discussion.
T. 1 : Master-classe – Quand la cuisine devient militante
Dans Master-classe, Yasmina rêve de transformer son école en laboratoire culinaire. Elle veut convaincre ses camarades de signer une pétition pour troquer une heure de maths et d’anglais contre des ateliers de jardinage et de cuisine. Hélas, la sauce ne prend pas tout de suite… Parallèlement, son père Omran, fraîchement licencié de la baraque à frites où il bossait, tente de se réinventer avec un food-truck écolo. Tous deux devront faire preuve de créativité et de solidarité pour imposer une nouvelle vision de l’alimentation.
Ce premier opus donne le ton : graphisme expressif, dialogues savoureux, narration fluide. Mais surtout, Yasmina assume un message éthique sans lourdeur.
« Ce que je voulais, c’est raconter une histoire d’aventure sans être prosélyte. Mais la manière dont on mange, c’est un sujet politique, même quand on ne le veut pas »
, précise Mannaert.
T. 2 : Un potager pour l’humanité – L’heure des désillusions
Forte de son succès viral, Yasmina obtient enfin ce qu’elle réclamait : des cours alternatifs à l’école. Mais entre élèves dissipés, cantinière rétrograde et potager ravagé par des lapins, la réalité ne tarde pas à la rattraper. Ce tome explore avec finesse les résistances au changement et les tensions entre convictions personnelles et dynamique collective. En arrière-plan, les personnages secondaires comme Marco et Cyril – le duo comique formé par deux agriculteurs aux visions opposées – incarnent des débats très actuels sur les modèles agricoles. Par ailleurs, l’auteur a été marqué par la Grève étudiante pour le climat :
« Les jeunes qui se mobilisent comme Greta Thunberg m’inspirent. Mais j’ai aussi vu les réactions politiques, surtout du côté néerlandophone, et cela m’a poussé à réfléchir à la manière de mieux faire passer les messages ».
T. 3 : Les plantes contre-attaquent ! – Nature et science en tension
Dans cet ultime volet, Mannaert pousse le curseur plus loin en introduisant une invention d’Amaryllis – une scientifique vivant dans le même immeuble que notre héroïne – capable de faire pousser les plantes à vitesse grand V. Tentation de jouer à l’apprenti sorcier ou vraie solution écologique ? Le récit bascule dans une douce science-fiction, entre guérilla verte et dérives technologiques. Yasmina et ses amis mènent une guérilla verte à base de bombes à graines pour reverdir la ville. Un mystérieux personnage détourne la technologie d’Amaryllis pour des usages plus troubles… Si la série garde son ton farfelu et enjoué, elle n’élude pas la question des dérives scientifiques ni la complexité des luttes écologistes en milieu urbain. Ce troisième tome interroge notamment la place de la biodiversité dans nos cités, et la manière dont l’homme tente – parfois maladroitement – de dompter la nature.
Un trait expressif et des personnages lumineux
Le style Mannaert, énergique, arrondi, coloré, à mi-chemin entre la ligne claire et le dessin de presse, donne vie à un monde foisonnant où les émotions circulent librement. Les visages sont expressifs, les décors bruxellois fourmillent de détails, et le cadrage dynamique épouse parfaitement le ton de chaque scène. Yasmina, quant à elle, s’affirme comme une héroïne moderne et inspirante : déterminée, altruiste, mais jamais idéalisée. Elle doute, trébuche, râle, mais se relève toujours.
Une galerie de personnages vivants et savoureux
L’une des grandes réussites de la série, c’est sa galerie de personnages secondaires hauts en couleur. Marco et Cyril, « les meilleurs ennemis du monde », incarnent à la fois le choc des générations et des modèles agricoles. Amaryllis apporte une touche de science fantaisiste, tandis qu’Omran illustre les défis d’un père célibataire en reconversion.
Mannaert l’assume :
« Dans Tintin, les personnages secondaires sont souvent plus colorés que le héros. Yasmina a du caractère, mais autour d’elle gravitent des figures archétypales, parfois caricaturales, qui incarnent les débats de société. »
Une série jeunesse exigeante et enthousiasmante
Au fil des tomes, Yasmina devient plus qu’un simple plaidoyer pour une alimentation saine. Elle explore la difficulté de changer les mentalités, les limites des réseaux sociaux comme levier de mobilisation, la place des enfants dans les débats écologiques, la transmission intergénérationnelle et la tension entre innovation et bon sens. Et pourtant, jamais la série ne devient pesante : son humour, sa tendresse et son sens du collectif en font un modèle d’équilibre. Mannaert n’assène pas : il ouvre des pistes, invite à réfléchir, à discuter, à s’engager à son échelle.
« Je ne pense pas que tout le monde doive cultiver son potager, mais chaque personne qui change ses habitudes est moins prête à accepter que les industriels fassent n’importe quoi avec notre alimentation »
, rappelle-t-il.
Bien que la série aurait dû se poursuivre avec un quatrième, voire un cinquième tome, Wauter Mannaert livre une trilogie cohérente, généreuse et malicieuse, qui sait parler aux jeunes sans les infantiliser.
À la fois écolo, sociale et profondément humaine, Yasmina s’impose comme une BD jeunesse contemporaine essentielle pour tous les jeunes gourmands... et pour les adultes qui ont encore un peu d’appétit pour le changement.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
À lire sur ActuaBD.com :
Yasmina - Trois délicieuses aventures de Yasmina, par Wauter Mannaert, éditions Dargaud. Album paru le 4 avril 2025. 160 pages, 202 x 273 mm. 25 euros.
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