Très bon
17 mars 2026
Publiée en 1944, Gigi est une des plus célèbres œuvres de Colette (1873-1954). Ses multiples adaptations au cinéma (comment oublier la robe en satin blanc de Leslie Caron dans la comédie musicale de Vincente Minelli ?), comme au théâtre en passant par la télévision en témoignent. La nouvelle fait aujourd’hui ses premiers pas dans le roman graphique grâce aux pinceaux de Claire Bouilhac et Catel Muller.
Une nouvelle adaptation soignée
Les deux autrices poursuivent chez Dargaud leur travail d’adaptations littéraires, commencé avec La Princesse de Clèves, (2019) le célèbre roman de Madame de La Fayette, publié anonymement en 1678, et poursuivi avec Indiana (2023) d’après l’œuvre de Georges Sand (1832).
Fidélité au texte et reconstitution soignée du Paris de la Belle Époque : les lecteurs de Colette ne seront pas dépaysés. Et ils y trouveront la finesse du verbe d’une écrivaine qui savait aborder des sujets graves sur un ton léger.
Incisive peinture des mœurs
Gigi est une jeune femme, 15 ans à peine, promise à un avenir peu enviable : celui d’une courtisane, demi-mondaine ou cocotte comme on les appelait alors, d’une prostituée de luxe pour le dire prosaïquement. Sa mère, chanteuse, s’en occupant peu, sa tante et sa grand-mère (madame Alvarez) ont pris en charge son éducation. Entendons : la préparer à se faire une place dans le monde, y rencontrer un homme riche qui en fera une femme entretenue. Le milieu des courtisanes avait déjà inspiré Colette (Chéri, 1920).
La jeunesse de Gigi est un atout mais cela ne suffira pas, souligne sa tante Alicia, qui procède à une inspection de l’adolescente avec la précision intrusive d’un maquignon dans un marché de bestiaux. Il lui faudra aussi savoir se tenir droite, tenir un couteau (« On n’avance pas l’index sur le dos de la lame en découpant sa nourriture »), découper des ortolans, reconnaître les pierres précieuses et en connaître la valeur, savoir choisir un cigare pour un homme, toute une série de bonnes manières très codées. Or, la nature de Gigi, joyeuse, turbulente, spontanée, s’oppose à cette éducation rigide. Elle se jette sur les bonbons et adore se promener en De Dion-Bouton. Surtout, elle cherche l’amour plus que la fortune et la sécurité qui lui sont promises par ses éducatrices.
Écho à la jeunesse de Colette
Le trouvera-t-elle auprès de Gaston Lachaille, mondain en vue, à la tête d’une entreprise sucrière, dont les déboires amoureux font le bonheur des colonnes du Gil-Blas, grand quotidien de l’époque ?
Tel est l’enjeu de ce texte, qui fait écho à la propre adolescence de Colette lorsqu’elle rencontra Henry Gauthier-Villars (« Willy ») de quatorze ans son aîné. En ce sens, Gigi est comme un avatar de la série Claudine. Et sa fin, plutôt heureuse, surprend au regard de la période durant laquelle la nouvelle a été écrite. Comme un pendant joyeux à La Dame aux camélias (Alexandre Dumas fils, 1848). Son succès, immédiat, a surpris l’écrivaine : « Force m’est de reconnaître qu’avec Gigi j’ai dû, comme disent les dentistes, "toucher un nerf". »
Il faut relire ce texte, qui aborde le sort incertain et précaire de ces cocottes, en profitant de cette belle adaptation pour en mesurer à la fois une forme de désuétude et sa lecture fine d’une époque. Et se délecter des délicieux traits d’esprit, si parisiens, qui s’y trouvent :
- « Le téléphone n’est vraiment utile qu’aux hommes qui font de grosses affaires ou aux femmes qui ont quelque chose à dissimuler. »
– « Le mariage ne nous est pas interdit. Au lieu de se marier déjà, il arrive qu’on se marie enfin. »
Nouvelle graphique ?
Ce roman graphique joue pleinement du duo à quatre mains : scénario écrit conjointement par Claire Bouilhac et Catel Muller, cette dernière dessinant le prologue et l’épilogue où figure Colette, la première se chargeant de donner des traits à Gigi et son entourage. Dessins proches sans être semblables qui figurent un intéressant effet miroir en rappelant brièvement les circonstances de l’écriture de la nouvelle en conclusion de l’ouvrage.
Question : Gigi étant une nouvelle, à l’appellation « roman graphique » ne faudrait-il pas préférer celle d’un nouveau genre : la nouvelle graphique ?
Par Jean-Marc PROUST
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Gigi - Par Catel, Claire Bouilhac, d’après Colette - Ed. Dargaud - 26,95€ - 152 pages