Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Cela relève presque de la plaisanterie. Comment imaginer que le Japon, qui a tissé d’étroits liens avec la France et possède une forte culture de la bande dessinée, ait pu dédaigner à ce point l’une des plus célèbres séries francophones ? Certains répondent que le Japon était déjà autosuffisant en matière de production locale, d’autres que « les Japonais n’ont rien compris au génie de Goscinny et d’Uderzo ! » Mais la réponse est un peu plus compliquée que cela. Enquêtons.
Lorsqu’elles tentent d’introduire Astérix au Japon, les éditions Futabasha (qui publieront plus tard Crayon Shin-chan ou Mes Voisins les Yamada) sont ambitieuses. Comme l’écrit Takanori Uno dans l’édition Atlas d’Astérix : « [Le] projet était de proposer au public japonais une série de huit albums (jusqu’à Astérix chez les Bretons) ». Mais, encore aujourd’hui, seuls les trois premiers volumes ont vu le jour au Japon : Astérix le Gaulois, La Serpe d’or et Astérix chez les Goths. Parus en 1974, les albums ont été diffusés dans une indifférence quasi totale et la série a vite été abandonnée. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Takanori Uno écrit :
En 1974, l’année de la publication d’Astérix au Japon, son éditeur mettait régulièrement de la publicité pour les albums du Gaulois dans les pages de son magazine « Manga Action », tandis qu’Astérix y était prépublié. Notre héros apparaît sur la couverture du numéro du 25 juillet 1974 aux côtés de Lone Wolf and Cub de Kojima et de Folles passions de Kamimura, deux des auteurs les plus célèbres de l’époque !
La raison de cet échec ? Un manque de familiarité des lecteurs japonais avec le monde occidental. Selon la professeure Misako Nemoto dans son article « Astérix au Japon », « Astérix ne pouvait et ne peut avoir que des lecteurs intellectuels au Japon, des lecteurs familiers tout d’abord avec l’histoire romaine, mais aussi avec la France et ses caractéristiques. » Là où les Européens ont, dès leur plus jeune âge, abordé l’Antiquité gallo-romaine à l’école, les élèves japonais étudient très peu le sujet dans leur cursus. De même que très peu d’élèves français apprennent l’histoire du Japon en cours. Au Japon, Astérix s’est adressé au mauvais public : la série visait les plus jeunes, alors que sa compréhension supposait une certaine familiarité avec l’Antiquité gallo-romaine et la culture française.
De manière générale, Astérix semble avoir été considéré au Japon avant tout comme un support pédagogique. Un petit feuillet joint au livre s’adresse spécifiquement aux enseignants :
En ce début de printemps, j’espère que vous tous, chers enseignants, êtes en excellente santé et de bonne humeur.
Nous avons le plaisir d’annoncer la parution des séries Astérix et Lucky Luke de Goscinny, Uderzo et Morris, traduites par les professeurs Hidekazu Matsubara, Shun’ichi Niikura et Kôji Nishimoto, sous la direction du professeur Kazuo Watanabé. Le premier volume de ces séries est désormais disponible.
Par conséquent, je serais honoré si vous preniez le temps de le lire et de me faire part de vos aimables commentaires.
Cette idée est même renforcée par la présence du script français complet à la fin de l’album, sûrement destiné à celles et ceux qui apprenaient le français et appréciaient d’avoir la version originale sous la main pour effectuer des comparaisons. Astérix n’avait donc pas été pensé comme un manga facile à lire, mais comme un véritable support pédagogique !
Notons également la présence de nombreux jeux de mots difficilement traduisibles en japonais, qui constituent, comme on le sait, l’un des ingrédients essentiels de la potion magique de la BD. Ceux sur les patronymes, pour commencer : Astérix, Obélix, Panoramix, passe encore, car les termes auxquels ils renvoient existent en japonais et les lecteurs peuvent éventuellement deviner le jeu de mots. Mais quand il s’agit de traduire Idéfix, Cétautomatix ou, plus encore, Ocatarinetabellatchitchix, c’est une autre paire de manches !
C’est un souci qu’ont également connu les Schtroumpfs, comme l’explique un article du blog de LVD : « la VJ souffre d’un gros probleme... exit le langage Schtroumpf !! Par exemple, si en francais on avait ‘Je schtroumpferais bien de la salsepareille’, en japonais ca donne ‘Je mangerais bien de la salsepareille’ ». Les séries de BD françaises, si étroitement liées au langage, sont parfois bien difficiles à exporter hors de la francophonie…
Astérix a donc eu bien du mal à s’implanter au Japon et, même avec la mondialisation, il y a peu de chances que le petit Gaulois y fasse un retour triomphal. Mais il pourra tout de même se vanter d’avoir eu le « Dieu des mangas », Osamu Tezuka en personne, pour lui écrire une postface ! On lit à la fin de l’album :
Dans le hall du prestigieux restaurant parisien « La Tour d’Argent », un autographe d’Astérix était exposé aux côtés de celui du regretté président de Gaulle et d’autres personnalités. Désormais, Astérix a conquis toute la France de la bande dessinée, à l’image de la domination romaine.
Cette bande dessinée est d’une qualité exceptionnelle. Je vous invite à examiner attentivement chaque détail et chaque gag. Alors que le Japon continue de produire en masse des œuvres bâclées et de piètre qualité au nom du divertissement, de magnifiques chefs-d’œuvre voient le jour à l’étranger avec une aisance déconcertante. Savourez l’essence même d’une bande dessinée classique.
Visiblement, le maître était loin d’apprécier l’évolution de la production japonaise d’alors ! Déjà à l’époque, il reconnaissait le talent du duo Goscinny-Uderzo. Heureuse surprise que de voir ces figures clés du 9e art français et japonais réunies dans un seul et même album !
Aujourd’hui, le public japonais n’a toujours pas mordu à l’hameçon et il est peu probable qu’un autre éditeur tente à nouveau une percée. On ne trouve presque plus d’exemplaires de cette édition originale en circulation, et ceux-ci possèdent désormais avant tout une valeur historique et documentaire. Ces trois volumes constituent cependant la trace singulière d’un temps où Astérix avait tenté de s’implanter au Japon.
Bien que les ventes n’aient pas été au rendez-vous, il est très probable que quelques étudiants japonais aient appris le français, au moins en partie, grâce aux aventures du petit Gaulois. Peut-être sont-ils aujourd’hui éditeurs de mangas…
Par Akira OIKAWA
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Astérix le Gaulois (version japonaise), paru aux éditions Futabasha le 15 février 1974.
Participez à la discussion