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Favori de la rédaction
16 mai 2026
Les lecteurs de Pilote connaissaient désormais le visage de Gotlib : Alexis l’avait dessiné dans ce petit médaillon en haut de la page où on le voit sourire derrière ses lunettes noires. En 1968, année de ce volume de l’intégrale de ses œuvres publiées par le créateur de Gai Luron conjointement entre Fluide Glacial et Dargaud, Gotlib vient de lancer sa Rubrique-à-Brac, René Goscinny l’encourageant à poursuivre seul le principe des Dingodossiers. De son côté, le directeur de Pilote a tant à faire !...
Mais Gotlib hésite à marcher dans les pas du scénariste d’Astérix. Celui-ci, dont Lucky Luke vient de rejoindre le journal, doit désormais composer — avec son allure de notaire impeccablement tiré à quatre épingles — avec les chevelus de la rédaction qui réclament – c’est dans dans l’air du temps- davantage d’autogestion. Cette tension va profondément bouleverser l’hebdomadaire d’Astérix et d’Obélix et de Tanguy et Laverdure. Bientôt apparaîtront dans l’Hebdomadaire qui s’amuse à réfléchir les « Pages d’actualité », destinées à ressouder l’équipe autour d’un projet collectif.
Mais pour Goscinny, violemment mis en cause par une partie de la rédaction dans des conditions peu élégantes pendant ces jours de folie qui vont embraser Paris, c’est déjà la fin d’un cycle. Il prendra progressivement ses distances avec Pilote, au moment même où se multiplient ses projets cinématographiques — l’année 1968 est celle de la sortie d’Astérix et Cléopâtre.
Gotlib, lui, est au sommet de son art. Cette intégrale, qui suit sa production presque au jour le jour dans cette période faste, permet de mesurer l’extraordinaire liberté de son inspiration. Grâce au travail d’orfèvre de Jean-Louis Gauthey — épaulé par Ariane Gotlib — les pages ont été retrouvées à partir des originaux ou d’imprimés minutieusement restaurés afin de restituer au plus près la création initiale. On voit alors les gags se répondre d’une publication à l’autre, les obsessions se prolonger, les idées rebondir…
Il n’existe d’ailleurs plus pour Gotlib de véritable frontière créative entre Pilote, un hebdomadaire alors destiné surtout à des lycéens potaches version Grand Duduche, et Vaillant/Pif, dont la ligne éditoriale semble hésiter sur le public auquel elle s’adresse, tiraillée entre les délires surréalistes du Concombre masqué et les aventures volontiers moralisatrices et socialisantes de Rahan. Bientôt, on lira Corto Maltese dans ce qui est en train de muter en Pif Gadget.
Pour l’heure s’impose une réalité nouvelle : les héros récurrents dont les auteurs sont quasiment anonymisés, à quelques exceptions près, s’effacent progressivement pour laisser la place à l’émergence des auteurs-stars. On parle désormais de Gotlib ou de Reiser, bientôt de Bretécher, Lauzier, Tardi ou Bilal davantage que de leurs personnages. De son côté, Vaillant/Pif demeure attaché aux rendez-vous héroïques hebdomadaires : Rahan, Docteur Justice, Le Grêlé 7-13, Pif & Hercule..., même si les récits deviennent de plus en plus éclatés et décousus. Gotlib continue à tracer le chemin de son Droopy. Dans moins d’une décennie cependant, il passera sous la bannière d’un nouveau magazine créé par son auteur : Fluide Glacial.
Le volume de l’année 1968 de cette belle intégrale est donc un document historique, certes, mais aussi une formidable machine à entraîner les zygomatiques des lecteurs vers une nouvelle conception de l’humour.
Par Didier PASAMONIK
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Gotlib – Œuvres complètes 1968 – Par Gotlib – Coédition Dargaud / Fluide Glacial
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