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À la question que lui posait un jeune fan, Alain Levy, en 1968 : « Allez-vous faire un Astérixland ? », René Goscinny répondait dubitativement : « Oh ! je ne pense pas, je ne sais pas, vous savez, je ne suis pas Walt Disney, nous sommes en France, nous ne sommes pas en Amérique, il y a des choses qu’on peut faire là-bas qu’on ne peut pas faire ici et puis je n’ai pas l’âme d’un industriel, non pas que ça soit péjoratif, c’est très bien d’avoir l’âme d’un industriel, mais enfin je me vois assez mal en train de gérer des histoires d’Astérixland... Maintenant, il ne faut pas préjuger de l’avenir, on ne sait jamais. » [1]
La prudence de René Goscinny s’explique : quelques expériences avaient préfiguré l’actuel Parc Astérix parisien. En 1967, dans les Alpes-Maritimes, à l’entrée de Nice, un pseudo-parc Astérix avait été construit. Les auteurs avaient donné leur autorisation sans trop y regarder de près et ce prétendu parc, composé de bâtisses construites à la hâte avec des toits de paille, n’avait pas grand-chose à voir avec l’univers du petit Gaulois. Heureusement, l’affaire a tourné court, au grand soulagement des auteurs.
La même année, du côté d’Orléans, a lieu une expérience un peu plus encourageante : le parc Floralix esquisse sur trois hectares un village gaulois avec huttes de chaume et maison du barde sur pilotis, un temple et un camp romain abritant des stands où sont vendues des spécialités locales. Une grande statue d’Astérix trône en plein centre. Les organisateurs arrivent à faire mousser l’événement pendant six mois. Au camp romain, une discothèque et plusieurs tavernes accueillent les vedettes de l’époque : Michel Polnareff et Pierre Perret. Paris Match lui consacre même un numéro spécial. On imprime des cartes postales souvenir... Cet événement temporaire, qui connaît son petit succès, donne à réfléchir, mais cela n’a encore rien à voir avec le modèle américain indépassable de Walt Disney.
« L’album L’Odyssée d’Astérix étant terminé et prêt à imprimer, nous décidons, avec mon épouse et mon collaborateur, d’aller pour le plaisir à Disneyland en Californie, et nous découvrons avec joie le monde enchanteur du fameux parc de loisirs, raconte Albert Uderzo. C’est le gigantisme américain à l’état pur, ces attractions fabuleuses comme cette maison hantée où apparaissent tout à coup des fantômes drolatiques qui ne sont pas là pour vous effrayer mais pour vous montrer la science des concepteurs américains dans le domaine très particulier de l’holographie... » [2]
Le créateur d’Astérix est sous le charme : la magie du grand Disney agit encore sur lui !
De retour à Paris, Albert Uderzo formule ce rêve fou : pourquoi ne pas créer en France un parc à thème dans l’esprit de Disney ? Contrairement à René Goscinny, il pense la chose à sa portée. Mais nous sommes en 1981 : « ...la France est symbolisée par une rose rouge et les groupes financiers ont des hésitations et des oursins dans les poches. » [3] Les Éditions Albert René commandent une étude à un bureau américain spécialisé dans ce domaine. Mais ces travaux préliminaires ne rassurent pas pour autant les investisseurs. Le secteur des grands parcs de loisirs français reste alors largement à inventer et les expériences qui se multiplient dans les années 1980, comme Mirapolis à Cergy-Pontoise (là où nos Saoudiens s’apprêtent à réunir les sept Dragon Balls !), vont bientôt montrer combien l’exercice peut être périlleux.
Opiniâtre, Albert Uderzo finit par boucler son tour de table quatre ans plus tard. Le parc est construit à 38 kilomètres de Paris, près d’Ermenonville et de l’aéroport de Roissy, sur la commune de Plailly, dans l’Oise. Alors que le projet concurrent de Disneyland à Marne-la-Vallée obtient toutes les autorisations possibles avec, en prime, deux échangeurs autoroutiers, une gare de RER et, plus tard, une gare TGV, les investisseurs du Parc Astérix doivent mettre la main à la poche pour financer leur propre accès à l’autoroute A1.
« Le comble, Disney prévient les tour-opérateurs : s’ils travaillent avec le Parc Astérix, ils n’auront pas la clientèle de Disney. Du coup, la première année sera difficile... », racontera plus tard Uderzo avec un brin d’amertume. [4]
Un défi colossal
Une fois étudiés les aspects financiers et techniques, notamment le circuit de déplacement du public, le sens de la circulation, le temps de passage minimum à chaque attraction, les seuils d’engorgement sur les voies d’accès et dans les parkings, l’équipe passe à la conception.
Albert Uderzo rassemble une bande de joyeux drilles : l’animateur de télévision et réalisateur Pierre Tchernia, le dessinateur Marcel Gotlib, la « voix d’Astérix », le comédien Roger Carel, l’acteur Gérard Hernandez, ainsi que Fred, le créateur de Philémon. Ils participent à la définition de l’esprit du parc, avec le souci de conserver l’humour de Goscinny et Uderzo dans un univers qui doit désormais se visiter physiquement.
Les travaux commencent en 1987. Avec ses 22 hectares ouverts au public au milieu d’une vaste emprise forestière, le Parc Astérix représente alors un investissement de quelque 850 millions de francs. L’objectif est ambitieux : attirer deux millions de visiteurs par an. Le parc est inauguré le 27 avril 1989 en présence du ministre de la Culture Jack Lang et ouvre officiellement ses portes au grand public trois jours plus tard, le 30 avril 1989.
Dès cette première journée, l’affluence provoque des embouteillages sur l’autoroute A1.
Mais les débuts sont plus compliqués que prévu. Puis, le 12 avril 1992, Euro Disney ouvre à Marne-la-Vallée avec des moyens sans commune mesure. Le Gaulois doit affronter la souris sur son propre terrain.
Le Parc Astérix s’adapte progressivement aux attentes du public, multiplie les nouvelles attractions et trouve finalement la voie du succès. L’investissement personnel d’Albert Uderzo reste important : le dessinateur réalise notamment des dessins préparatoires pour certaines attractions et veille à la fidélité de l’univers graphique.
Paradoxalement, la concurrence de Disney finit aussi par favoriser Astérix : elle habitue les Français aux grands parcs à thème et contribue à installer durablement cette forme de loisirs dans les habitudes familiales.
La Compagnie des Alpes entre dans le village
Un tournant décisif intervient en 2002. La Compagnie des Alpes prend le contrôle de Grévin & Compagnie, société qui possède notamment le Parc Astérix et le musée Grévin. Créée en 1989 autour de l’exploitation des domaines skiables, la Compagnie des Alpes est alors contrôlée par la Caisse des dépôts et consignations.
Avec cette acquisition, elle change d’échelle dans le secteur des loisirs. Aujourd’hui, elle exploite douze parcs en France et en Europe et se présente comme le quatrième opérateur européen du secteur, avec près de 10,6 millions de visiteurs.
Son emprise capitalistique est particulièrement forte : elle détient 100 % de Grévin & Compagnie, 100 % du Musée Grévin, 100 % de France Miniature, 100 % de Belpark, qui exploite Bellewaerde en Belgique, avec des participations majoritaire dans Familypark en Autriche et dans le Futuroscope.
Le Parc Astérix n’est donc pas une simple participation dans son portefeuille : par l’intermédiaire de Grévin & Compagnie, il est entièrement contrôlé par le groupe. La CDA apporte ainsi au village gaulois la puissance financière, l’ingénierie et l’expérience d’un véritable groupe européen du loisir.
Cette histoire explique une particularité économique essentielle : la Compagnie des Alpes possède le Parc Astérix, mais elle ne possède pas Astérix. Les personnages, leur univers et la propriété intellectuelle restent entre les mains des Éditions Albert René, aujourd’hui intégrées au groupe Hachette Livre. [Un contrat de licence avait été signé dès 1986] pour permettre à Grévin & Compagnie d’exploiter les personnages et l’univers de la bande dessinée dans des parcs à thème en France comme à l’étranger.
Un avenant signé en 1996 fixe la redevance versée aux Éditions Albert René à 3 % du chiffre d’affaires hors taxes du Parc Astérix, avec un minimum forfaitaire de 1,7 million d’euros. Autrement dit, plus le parc vend des billets, des repas et des produits dérivés, plus la potion profite également aux ayants droit de Goscinny et Uderzo. [5]
Près de trois millions de visiteurs
Trente-six ans après son ouverture, le changement d’échelle est spectaculaire. En 2025, le Parc Astérix a accueilli 2,9 millions de visiteurs, un record historique, ce qui conforte sa position de deuxième parc d’attractions le plus fréquenté de France, derrière Disneyland Paris.
L’établissement est désormais loin du parc de 22 hectares de 1989. Il s’étend sur 37 hectares, auxquels s’ajoutent 29 hectares de parkings. Il compte 50 attractions et spectacles, 36 points de restauration, 13 boutiques de souvenirs, 17 salles de réunion, un auditorium et deux amphithéâtres. Surtout, le Parc Astérix dispose aujourd’hui de trois hôtels permettant de transformer une simple journée d’attractions en séjour touristique.
La Compagnie des Alpes a annoncé un plan d’investissement de 250 millions d’euros pour le Parc Astérix à l’horizon 2030. Un nouvel hôtel de 300 chambres est notamment prévu. Son ambition affichée est d’augmenter sa capacité totale d’environ 20 %.
Astérix chez les Goths
En avril 2025, le groupe a acquis 100 % d’Event Park GmbH, la société qui possède et exploite Belantis, près de Leipzig, en Allemagne : plus de 80 hectares, dont 41 hectares de réserves foncières disponibles pour de futurs développements. Le parc deviendra le Parc Astérix Allemagne à l’horizon 2030-2031, avec un objectif de 900 000 visiteurs par an. Normal pour le deuxième marché mondial des albums d’Astérix : environ 130 millions d’albums y ont été vendus...
Un premier pas a été franchi récemment, le 27 mai 2026 avec l’ouverture d’Idéfix Abenteuerland], Une attraction familiale comprenant quatre nouvelles attractions. La Compagnie des Alpes y a investi environ 5 millions d’euros.
Comme le dit René Goscinny, qui aurait eu 100 ans cette année : « Il ne faut pas préjuger de l’avenir ».
Par Didier PASAMONIK
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
– LIRE LA 1E PARTIE : - Le riche business des parcs d’attraction : Dragon Ball en France ? (1ère partie)
– LIRE LA 2E PARTIE : Disneyland Paris : le modèle indépassable du marché français des parcs à thème (2e partie)
– LIRE LA 3E PARTIE : Parcs d’attractions : la potion magique du Parc Astérix (3e partie)
– LIRE LA 4E ET DERNIERE PARTIE : Parcs d’attractions : Naruto va-t-il sauver le Parc Spirou ?
[1] Librairie Goscinny ! 2005-2013 - Intégrale du bulletin - Annexes inédites et chouettes souvenirs. La déviation, 2025.
[2] Albert Uderzo se raconte..., Stock, Paris, 2008.
[3] Idem.
[4] Interview d’Albert Uderzo in CaseMate n°20, octobre 2009.
[5] Idem.
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