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Les Yôkai, aussi parfois appelés Ayakashi, Mononoke, ou encore Bakemono, sont très difficiles à définir en termes simples. L’appellation est, en effet, très générale, et regroupe l’ensemble des créatures fantastiques, fantomatiques, et liminales de notre monde. Il est difficile de recenser la première mention ou apparition des Yôkai dans la culture populaire, car il est probable que les légendes de ces monstres aient existé avant même les premiers écrits retrouvés. Cependant, si les créatures étranges ont toujours existé, on peut tout de même recenser certaines catégories spécifiques de Yôkai, qui ont influencé le monde littéraire et culturel jusqu’à nos jours. Dans ce dossier, nous vous proposons donc de nous attarder sur quelques catégories majeures de Yôkai, leurs représentations, et leurs significations.
Les animaux
Parmi les Yôkai, une catégorie très connue est celle des animaux. En effet, les Japonais ont prêté aux animaux de nombreux pouvoirs, souvent de transformation. Parmi les plus connus, on peut citer le tanuki, ou chien viverrin en français. Au Japon, le tanuki est présent partout, notamment par l’intermédiaire de statuettes en terre cuite appelées shigaraki-yaki. Ces statuettes porte-bonheur sont visibles à l’entrée de beaucoup de restaurants traditionnels, car la superstition veut qu’elles apportent chance et prospérité.
Dans les légendes, le tanuki est un farceur, qui se transforme souvent pour berner les humains au travers d’illusions. Ce trait revient également dans les mangas et anime modernes, par l’utilisation d’un outil très spécifique, une feuille apposée sur le front. Le personnage de Mameda dans le manga Uchi no Shishō wa Shippo ga Nai par exemple, est représenté de cette façon. Les amateurs de jeux vidéo penseront également aux objets de la saga Animal Crossing, représentés par des feuilles dans l’inventaire des joueurs. En effet, le gérant de magasin Tom Nook, ainsi que ses neveux Méli et Mélo, sont des tanukis.
Mais le tanuki est loin d’être le seul métamorphe de cette liste. Citons donc son rival de toujours, le renard kitsune. Principalement connu pour son apparition dans la série Naruto, sous les traits du démon à neuf queues Kyûbi, le kitsune est l’une des figures les plus changeantes de la littérature et du paysage culturel japonais (approprié pour un animal métamorphe !)
On lui associe plusieurs pouvoirs, dont un feu spirituel appelé kitsune-bi (littéralement « feu de renard ») et la capacité de métamorphose qui lui sert souvent à se transformer en femme. Le renard adopte plusieurs visages, tantôt vu comme une figure bienveillante intégrée à la religion shinto, tantôt comme un monstre sanguinaire. En effet, le kitsune bienveillant, parfois appelé Zenko, est vu comme un messager de la déesse du riz et du commerce Inari, dont les temples sont nombreux au Japon. Le temple Fushimi Inari Taisha à Kyôto en est le principal exemple, ses milliers de portes Torii rouges ayant fait le tour des réseaux sociaux.
En revanche, le kitsune Yakô est un être maléfique et sauvage. Utilisant leurs pouvoirs de possession pour importuner les mortels, ils sont plus proches du Kyûbi sanguinaire représenté dans Naruto.
Encore à ce jour, on représente les kitsunes de plusieurs manières, tantôt bénéfiques, tantôt maléfiques. Lorsqu’ils sont plus dans le mignon kawaii, les kitsunes peuvent prendre la forme d’une petite fille comme dans Sewayaki Senko-San ou Konohana Kitan. À l’inverse, Kurama de Naruto, ou le démon-renard de Chainsaw Man prennent des apparences bien plus bestiales et monstrueuses. Le kitsune est probablement le Yôkai le plus connu de cette liste, ne serait-ce que par la variété des formes qu’il peut emprunter. Tantôt dieu, tantôt bête sauvage, tantôt monstre, il a alimenté l’imaginaire collectif depuis des siècles, et il est probable que cette évolution continue pendant encore longtemps !
Enfin, concluons le trio des animaux métamorphes avec le chat, Neko en japonais, et plus particulièrement sa version maléfique bakeneko, ou nekomata dans certaines versions (mais on les appellera bakeneko ici pour simplifier). La croyance autour du bakeneko veut qu’un chat vivant plus de douze ans gagnerait une seconde queue, et serait doué d’intelligence. De plus, la légende voulait que cette transformation était plus susceptible de se produire si le chat possédait une longue queue, ce qui aurait mené les Japonais à raccourcir la queue des chats domestiques. Et c’est à travers cette sélection génétique qu’est apparu le bobtail japonais, espèce qu’on retrouve aujourd’hui dans les maneki-neko, statuettes porteuses de chance et de bonne fortune.
Étonnamment, les légendes sur les bakenekos sont parmi les plus horrifiques et les plus dérangeantes, faisant passer la créature d’un animal magique à un vrai monstre. En effet, les bakenekos pouvaient apparaître après la mort violente ou la maltraitance d’un chat, qui reprendrait vie pour se venger.
Les chats ont également été associés à la prostitution des quartiers rouges japonais, à travers le terme Neko, qui se rapproche de l’expression Neru ko, ou « jeune femme endormie/allongée », euphémisme désignant les courtisanes. Ne serait-ce que phonétiquement, les bakenekos, et les chats de façon plus générale, ont ainsi été associés à la féminité. Cette association semble commune à beaucoup de cultures, dès l’Égypte antique, les femmes étaient associées aux chats à travers la déesse Sekhmet, et encore aujourd’hui, l’archétype de la « Cat Lady » est omniprésent sur la toile.
Et bien entendu, cette association a trouvé son chemin dans les mangas et anime contemporains. La nekomimi ou catgirl par exemple, est un archétype indissociable de l’isekai, du harem ou de l’Heroic Fantasy en général. Blair dans Soul Eater, Rem Galleu de How NOT to Summon a Demon Lord, Shizuka Nekonome dans Rosario + Vampire, autant d’exemples que vous trouverez chez votre libraire manga le plus proche.
Mais le bakeneko n’adopte pas toujours une forme humaine. Il peut rester sous sa forme animale, par exemple comme Happy de Fairy Tail ou Anzu dans son film éponyme. Nos amis félins sont ainsi omniprésents, sous plusieurs formes permettant une grande variété de tons. Du plus mignon au plus horrifique, les chats continuent ainsi à occuper une place de choix dans notre culture.
Les Tsukumogamis
Là où bien des animaux ont acquis des pouvoir magiques pour devenir des Yôkai, ils ne sont cependant pas les seuls. Ici, parlons des tsukumogamis, une catégorie de Yôkai rassemblant des objets qui ont pris vie.
Le terme « tsukumogami » signifie littéralement « esprit de 99 ans », pour désigner l’origine de ces objets. Contrairement aux animaux qui doivent souvent avoir des critères spécifiques pour se transformer (une mort violente pour un bakeneko par exemple), la croyance veut que tout objet ayant existé pendant un siècle se transforme en tsukumogami.
Généralement plus humoristiques que leurs homologues bestiaux, ils sont vus comme des farceurs plus susceptibles de jeter des objets à la figure des curieux, plutôt que de véritables esprits vengeurs. Donnons ainsi une liste non exhaustive de quelques-uns des tsukumogamis les plus connus.
Le Kasa-obake : certainement le plus icônique des tsukumogamis, le kasa-obake est cependant bien plus moderne que beaucoup de ses comparses. En effet, ce grand parapluie sautillant sur une seule jambe n’est recensé dans aucune légende ni aucun conte traditionnel.
Il semblerait que le kasa-obake ait été en réalité inventé au cours de la période Edo (1603-1868), afin d’apporter un vent de fraîcheur aux histoires de fantômes déjà existant. Tout comme le monstre de Frankenstein ou Dracula, des figures aujourd’hui indissociables du folklore occidental et ayant connu de multiples réécritures, le kasa-obake serait alors le fruit de nombreux auteurs. Le pari semble réussi, car le kasa-obake fait aujourd’hui partie de nombreuses œuvres, dont la plus célèbre adaptation est Kitaro le Repoussant par Shigeru Mizuki.
Le Biwa-bokuboku : Le biwa-bokuboku est un tsukumogami bien plus ancient que son collègue parapluie. Ancré dans la religion shinto, le biwa-bokuboku est inspiré du biwa, un luth japonais ressemblant légèrement au oud arabe.
Tout comme le kasa-obake, il est dit qu’un luth biwa abandonné pendant plus de cent ans prendrait vie, afin de chanter sa plainte. Servant de morale pour encourager les habitants à bien s’occuper de leurs outils et de leurs possessions, le biwa-bokuboku porte un message métaphorique. Semblable à d’autres tsukumogamis comme le bakezôri, une sandale de paille ayant pris vie, le biwa-bokuboku évoque les conséquences de l’abandon.
Rappelons que ces légendes avaient lieu dans le contexte particulier japonais, une île hostile et régulièrement battue par les éléments. Le commerce international n’était pas aussi présent qu’en Europe, et cet isolement a naturellement mené à des quotidiens relativement sobres. Si l’on ajoute les interdits religieux du shintoïsme puis du bouddhisme au cours de l’Histoire nippone, on comprend alors mieux l’importance de préserver ses possessions actuelles, pour pouvoir potentiellement les confier à ses descendants. Finalement, telle est peut-être la morale des tsukumogamis.
Les fantômes Yûrei
Nous avons ainsi vu que les animaux et les objets peuvent aisément se transformer en Yôkai selon les circonstances. Mais bien entendu, la question se pose : qu’en est-il des Hommes ? Que se passe-t-il lorsqu’un humain traverse la fine barrière entre notre monde et l’autre ? Techniquement, les fantômes humains, dits Yûrei, ne sont pas à proprement parler des Yôkai, mais ils sont tout aussi énigmatiques. Les traces d’un mort sur Terre sont souvent signes de malédiction, la preuve que l’âme n’a pas pu monter au ciel. Explorons quelques exemples de ces regrets ensemble.
Yuki-Onna : L’une des fantômes les plus connues, la Yuki-onna n’est ni plus ni moins que la personnification de l’hiver. Décrite comme une grande femme pâle aux longs cheveux, vêtue d’un kimono blanc, elle est l’une des Yôkai à l’esthétique la plus reconnaissable.
Apparaissant pour la première fois dans la légende du bûcheron Minokichi, elle est présentée comme un esprit sans pitié qui gèle le mentor du protagoniste. Cependant, Yuki-onna est un personnage ambigu, capable d’une grande cruauté mais aussi d’une certaine douceur. Tout comme l’hiver qu’elle représente, elle a plusieurs facettes morales. Elle peut être une tempête de neige mortelle engloutissant des villages entiers, ou un esprit bénéfique guidant les voyageurs perdus.
Côté manga, nos lecteurs les plus avides auront sûrement fait le lien, mais la Yuki-onna a participé à établir l’un des archétypes les plus connus de l’industrie, la kuudere. Ce terme combinant les onomatopées « cool/cold », prononcé kuuru en japonais, et deredere, qui désigne un amour tendre, la kuudere désigne ces personnages féminins distants au premier abord (le lexique du manga ici).
Mizure Shirayuki dans le manga Rosario + Vampire est littéralement une yuki-onna, et également une kuudere. Rei Ayanami dans Neon Genesis Evangelion, Violet Evergarden dans son anime éponyme, ou Giyu dans Demon Slayer pour l’équivalent masculin, toutes et tous sont des kuudere.
L’esthétique manga associée généralement à ces personnages des tons de couleur froids, du blanc ou du blond très clair pour Violet Evergarden par exemple, et le bleu, comme les cheveux de Rei. Souvent, la kuudere est en compétition avec son équivalent le plus célèbre, la tsundere tout feu tout flamme (souvent associée au rouge d’ailleurs).
Cette opposition se voit très souvent dans les œuvres de type Isekai, qui jouent régulièrement sur cette opposition de personnages. L’esthétique froide, les couleurs bleu et blanc, et la thématique hivernale de Yuki-onna semblent avoir ainsi influencé plusieurs archétypes de l’industrie du manga et des anime. Vous saurez ainsi la prochaine fois que vous verrez une kuudere dans un manga, qu’un spectre de glace a façonné ses traits.
Yotsuya Kaidan
Mais parmi les fantômes japonais, il en existe un qui domine la culture populaire et la littérature. À l’origine un personnage de théâtre, il a fini par devenir une icône de l’horreur qui a même inspiré Sadako Yamamura du film The Ring.
Yotsuka Kaidan, c’est l’histoire d’Oiwa, jeune femme de l’ère Bunsei (1818-1830) promise au samuraï errant Iemon. Cependant, suite à la jalousie d’une autre femme, Oiwa est défigurée par un onguent, poussant Iemon à vouloir mettre fin à leur relation. Oiwa se suicide alors, et son esprit vengeur met sa vengeance à exécution, en manipulant les différents personnages et les poussant à s’entretuer.
Considérée comme l’une des histoires de vengeance les plus viscérales et poignantes jamais écrites de la dramaturgie japonaise, la pièce a posé les bases de beaucoup d’histoires de fantômes qui viendront ensuite.
Le succès de Yotsuya Kaidan s’explique entre autres par la justesse de son propos, un point de vue presque féministe où les rôles s’inversent et où la victime Oiwa devient la chasseuse. La pièce fut également acclamée pour ses effets spéciaux, impressionnants pour l’époque. La scène la plus connue de la pièce représente Oiwa émergeant d’une lanterne pour punir ceux qui ont bafoué son honneur, ce qui nécessite un système complexe de poulies et de faux décors. Cette scène a par ailleurs inspiré nombre d’adaptations, principalement visuelles par les artistes d’estampes ukiyo-e de l’époque (on vous parlera de l’ukiyo-e un jour, pas de panique).
Particulièrement reconnaissable grâce à son œil gauche enflé et tombant à cause d’un onguent empoisonné qu’elle applique sur son visage, Oiwa a une esthétique très reconnaissable qui a participé à établir son importance dans la culture japonaise.
Son influence se fait même ressentir de nos jours, Oiwa ayant directement inspiré le personnage de Sadako dans la série de films The Ring. Quoi de plus terrifiant qu’un fantôme vengeur émergeant d’une lanterne ? Oh, pas grand-chose… si ce n’est celui qui se tient juste derrière vous...
Nous avons ainsi vu la myriade de différents Yôkai présents dans le folklore et la culture japonaise. Du point de vue occidental, il est en réalité très difficile de réaliser exactement à quel point les Yôkai sont importants dans l’imaginaire collectif. Là où on peut les réduire à des fantômes ou des monstres de contes de fées, les Yôkai sont en réalité bien plus ancrés que cela dans les légendes japonaises. Le renard Kitsune par exemple, est vu comme un messager divin sous certaines de ses formes. L’araignée Tsuchigumo est l’antagoniste principal de plusieurs pièces de théâtre japonaises, un véritable monstre doué de conscience et non un animal possédé.
Les Yôkai sont bien plus que de simples créatures fantastiques, étant en réalité de véritables piliers culturels qui ont façonné le paysage local japonais. Alors profitons de ces créatures, qui se tiennent sur la ligne si fine entre imaginaire et réalité.
Par Akira OIKAWA
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