Arco d’Ugo Bienvenu, héritier français de Miyazaki ?

Par Romain GARNIER Kelian NGUYEN Favori de la rédaction 6 octobre 2025 
Ugo Bienvenu, auteur de bande dessinée (Préférence Système, Total, Malavalle, Paiement accepté), est aussi réalisateur. Son premier film, Arco, déjà présenté au Festival de Cannes 2025, a également remporté le Cristal du long métrage au Festival du film d’animation d’Annecy en juin dernier, une récompense mondialement reconnue comme le prix le plus prestigieux du cinéma d’animation. Une distinction amplement méritée pour une œuvre originale qui revisite les thèmes chers à l’artiste : la transmission, l’intelligence artificielle et l’écologie. Le film sortira dans les salles obscures le 22 octobre 2025.

Nous sommes en 2932. Arco, un petit garçon de dix ans, s’enfuit de chez lui pour braver un interdit : il prend son envol avec la combinaison arc-en-ciel de sa garde-sœur. Ce saut dans le vide ne lui sera autorisé qu’à partir de ses douze ans. Pourtant, l’envie de découvrir le pouvoir de voyager dans le temps et de rencontrer les dinosaures s’est faite trop grande. Son manque de maîtrise le conduit en 2075, où il s’échoue dans une forêt. Il est trouvé blessé par Iris, une jeune fille en quête de repères. Dans les environs, trois hommes un peu louches recherchent aussi ce jeune garçon tombé du ciel.

Iris vit avec son petit frère, un bébé, gardé par un robot-majordome — signature de l’univers d’Ugo Bienvenu — prénommé Mikki. Leurs parents croulent sous le travail en ville et ne sont présents que le week-end. Le reste du temps, la technologie holographique leur permet de manger virtuellement avec leurs enfants, d’échanger ou de leur raconter des histoires.

Arco, lui, cherche à rejoindre son époque et ses parents. Problèmes : sa tenue est abîmée, et le cristal nécessaire au voyage dans le temps est impossible à retrouver.

Quand Mikki rencontre Miyazaki : au pays d’Ugo Bienvenu

Ce qui frappe dès les premières images, c’est l’inspiration graphique on ne peut plus claire : Hayao Miyazaki (réalisateur de Le Voyage de Chihiro, Mon Voisin Totoro, Nausicaä et la Vallée du vent, etc.). L’animation, en 2D numérique sur matte paintings réalisés à la main, s’en rapproche. L’auteur, souvent comparé au maître japonais dans ses BD, assume ici pleinement cette filiation. Son univers graphique, ses textures, ses personnages emblématiques et ses thématiques de prédilection caractérisent ce premier long métrage ambitieux, maîtrisé, habité, doté d’une âme...

Arco, un brûlot écologiste

Scénaristiquement, Ugo Bienvenu et son compagnon de route Félix de Givry, co-scénariste, misent sur un récit pleinement porté par ses personnages : Arco, Iris et le robot Mikki. Certaines ficelles scénaristiques se laissent entrevoir, mais les échanges entre les protagonistes assurent la progression du récit, notamment face à un trio de « méchants » ambigus, à la fois comiques et crédibles.

À noter que Mikki est un personnage emblématique et récurrent de l’auteur. En 2018, Ugo Bienvenu réalise pour l’artiste Antoine Kogut le clip Sphere of Existence, dans lequel apparaît pour la première fois le robot Mikki. On le retrouve ensuite dans ses bandes dessinées comme Total, Préférence Système ou Le Journal de Mikki. Lorsqu’il participe brièvement au comité de rédaction qui ressuscite la mythique revue Métal Hurlant, il réalise la couverture du premier numéro de cette nouvelle aventure éditoriale et y dessine le personnage de Mikki.

Cette nounou 2.0 permet d’aborder l’un des thèmes principaux de la carrière d’Ugo Bienvenu : la filiation. D’abord celle entre parents et enfants, la volonté de faire grandir et de laisser une trace. Mais sa particularité mécanique impose aussi à ce monde hyperconnecté une réflexion sur la conservation et la transmission des savoirs et du vivant.

Les biomes environnants jouent un rôle prépondérant. Tout au long du film, les paysages sont savamment mis en avant, toujours merveilleux dans leur exposition ; ils envahissent l’espace comme pour remettre l’homme à sa place.

Iris vit sur la planète Terre en 2075. Une époque où les catastrophes climatiques se multiplient et se succèdent, conséquences des transformations provoquées par l’espèce humaine. Les enjeux de préservation des écosystèmes sont centraux, au point d’être le moteur même de l’intrigue. La famille d’Arco est missionnée pour voyager dans le temps afin de récolter des espèces vivantes à étudier sur une autre planète — à l’image de Wall-E, où plus rien ne pousse sur Terre.

Un récit sur la technologie

Dans le film Arco, certaines technologies offrent une protection partielle contre les destructions. Alors qu’une tempête ravage la cité où vit Iris, chaque maison est dotée d’un dôme de protection avec son propre microclimat. Ainsi, au cœur du cyclone, une habitante arrose sereinement son jardin, tandis que d’autres profitent d’une lumière artificielle pour bronzer sur leurs chaises longues. Plus tard dans le récit, surgissant de nulle part, un gigantesque incendie ravage la région. Il apparaît sans crier gare, symbole de la normalisation des catastrophes naturelles.

Le film dénonce également l’absurdité des excès technophiles : ceux qui croient pouvoir neutraliser les menaces de mère Nature tout en refusant de reconnaître sa réalité. Un monde en péril dont les adultes semblent vouloir se détacher, dissimulés derrière leurs lunettes teintées.

Cet attrait pour mère Nature, la dénonciation de ce qu’on lui fait subir sans discernement, sont autant de points communs entre le style d’Hayao Miyazaki et celui d’Ugo Bienvenu. Le Français installe toutefois son intrigue dans un univers technocentré et réflexif : celui d’un futur où technologie et nature peuvent cohabiter harmonieusement, à condition d’écouter les messages du vivant.

Une bande originale d’une grande légèreté

On relèvera enfin une bande originale qui, en cohérence avec le reste des influences du film, rappelle une fois encore les créations musicales de Joe Hisaishi, compositeur « attitré » des œuvres du maître des studios Ghibli. Ici, Arnaud Toulon, à la baguette de la bande originale d’Arco, opte toutefois pour des compositions plus légères, accompagnant l’image comme une douce berceuse sans jamais chercher à occuper le premier plan.

Ugo Bienvenu, artiste protéiforme

Âgé de 38 ans, Ugo Bienvenu a déjà un long parcours artistique derrière lui. Diplômé de l’École Estienne, formé aux Gobelins, puis passé par l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, il réalise entre 2010 et 2015 des clips et courts métrages.

En 2014, il signe sa première bande dessinée, une adaptation de Sukkwan Island, roman de l’Étasunien David Vann. En 2017, il publie Paiement accepté, avant de connaître un véritable succès deux ans plus tard avec Préférence Système. Ce titre lui permet de remporter le Grand Prix de la Critique de l’ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée), avant de figurer dans la sélection du FIBD d’Angoulême en 2020.

Entre-temps, il cofonde en 2018 une société de production, Remembers, spécialisée dans l’animation 2D, ainsi qu’une maison d’édition, Les Réalistes. Celle-ci propose des bandes dessinées dans un format compact, peu courant dans la création franco-belge, et rassemble des artistes souvent partagés entre le monde de l’animation et celui de la BD. Ugo Bienvenu y publie Premium +, ainsi que son premier titre en tant que scénariste : Malavalle.

L’auteur répond également à l’appel des Requins Marteaux en publiant B.0, comme un Dieu dans la célèbre collection BD-CUL, où il explore autrement son goût pour la science-fiction. Dans le monde de la mode et de la musique, l’artiste multiplie les collaborations et travaille notamment avec la marque de luxe Hermès, pour laquelle il réalise des films publicitaires et illustre plusieurs de ses fameux « carrés » (Space Derby, Hermès on the Beach, Pony Pit Stop).

Une carrière de véritable touche-à-tout dont les différents éléments forment une œuvre : une fresque futuriste, acerbe et hyperconnectée sur notre temps.

Le Art-Book du film sort à la fin du mois : à ajouter à sa liste au Père Noël

Par Romain GARNIER Kelian NGUYEN

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Code EAN : 9782207185629
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