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Excellent
14 avril 2026
Le Pékin souterrain, la Chine des bas-fonds, où se trame l’histoire invisible de ce pouvoir parallèle qui irrigue les provinces : voilà le filigrane de ce roman graphique. Xi Jinping, né en juin 1953, fils d’un dirigeant broyé par la Révolution culturelle de Mao Zedong, émerge des ruines familiales pour gravir les échelons jusqu’au sommet absolu, couronné en octobre 2022, d’un troisième mandat reconductible. Comme un écho shakespearien, il redoute le poignard de ses camarades, tandis que le « petit peuple », tel une armée d’arbres feuillus en marche, pourrait bien le prendre à son propre piège et l’étouffer à son tour.
Du Pékin souterrain à l’empire des ombres
Le récit déroule le film d’une vie, de la naissance à l’apogée, posant en filigrane la société chinoise d’aujourd’hui : une progression fulgurante dans l’industrie de pointe et le commerce mondial, sous la griffe d’un appareil policier implacable. Eric Meyer reconstitue cette trajectoire en une traversée du désert, confronté au vide abyssal des informations indépendantes. Les données officielles, filtrées à l’extrême, exaltent les vertus du leader pour en faire un demi-dieu justifiant le pouvoir à vie. Pour humaniser ce portrait, il puise chez des historiens, diplomates, chercheurs et simples résidents, en Chine comme ailleurs, rendant admirablement crédible ce que la censure occulte, par la justesse des passages choisis.
Gianluca Costantini, militant des droits humains, lauréat du prix « Art et droits de l’homme » d’Amnesty International pour Libye, et complice d’Ai Weiwei dans un autre album, affûte son crayon avec une astuce poétique. Ses traits rappellent les brochures de propagande maoïste des années 1960-1970 et les premières bandes dessinées de l’ère Deng Xiaoping. Ce choix n’est pas anodin ; il subvertit l’esthétique du Petit Livre rouge pour mieux disséquer le régime qui l’imite : diviser pour régner, purges sanglantes, répression des oppositions, recueils de citations à mémoriser et toute-puissance des polices secrètes.
Contradictions d’un règne sous haute surveillance
À l’ère d’Internet et du Covid-19, Xi Jinping étend sa toile bien au-delà des purges maoïstes : incarcération massive d’un peuple entier (pas seulement des Ouïgours, des Tibétains ou des Hongkongais), extension par les Routes de la soie et menace sur Taïwan. Comme Vladimir Poutine, son alter ego, il vise le pouvoir éternel et l’éradication de toute démocratie, chez lui comme ailleurs. Pourtant, la bande dessinée n’élude pas les failles : le monde cloisonné du socialisme chinois, avec sa censure muselant presse et justice, décuple les luttes internes et les sursauts populaires.
Depuis l’avènement de Xi en 2012, les explosions violentes se multiplient, imprévisibles pour la police secrète et les hordes d’agents. Des dérapages insolites ébranlent la stabilité, enveloppés de silences pesants et de mystères d’État. Eric Meyer démêle cet écheveau en se penchant sur ces incidents inexpliqués, révélant immanquablement une guerre de succession et des rapports de force au sein du Parti. Tous les propos politiques prêtés à Xi sont authentiques, tirés de discours et d’écrits officiels, pour une fidélité implacable au milieu du brouillard propagandiste.
Cette biographie graphique excelle à éclairer les contradictions d’un régime en tension : la puissance économique fulgurante masquée par un contrôle totalitaire et les ambitions globales heurtées aux résistances internes. Préfacée par Roger Faligot, expert des services secrets et de l’histoire contemporaine, elle offre un miroir sans complaisance à l’empereur du silence, dont le règne, tissé de secrets, pourrait bien se dissoudre dans le murmure montant du peuple.
Par Jessy LEMESLE
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Xi Jinping, l’empereur du silence, Par Eric Meyer et Gianluca Costantini, Editions Delcourt/Encrages, 27, 95 €
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