Radiant, Fabula Fantasia T. 1 - Par Tony Valente - Ankama

Par Romain GARNIER Favori de la rédaction 16 février 2026 
Annoncé fin 2023, le premier tome du deuxième spin-off de {Radiant}, Fabula Fantasia, est enfin disponible.Et on ne regrette pas l’attente ! Seul au dessin et au scénario, Tony Valente nous ouvre grand les portes des origines de son univers en révélant le passé du Patrem Inquisiteur. Un monde où la magie a encore libre cours, où le Sidh possède une vie d'une richesse insoupçonnée, et où les reliques aux vastes pouvoirs sont sources de violence et de domination. Avec un dessin lumineux, un rythme impeccable, des dialogues réussis et des compositions réjouissantes, Tony Valente parvient, avec un talent remarquable, à poursuivre l’extension de son univers, douze ans après le tome 1 de Radiant. Un succès publié aux éditions Ankama.

Bard, fils de paysan, approche du sommet d’une montagne surplombée par une immense tour. Y vit une jeune princesse endormie, la Dame aux Connils, gardienne d’une relique aux pouvoirs terrifiants : le Fourreau de Féauté. Quiconque est blessé par le porteur de cette lame lui devient assujetti. Pour Bard, la mission est simple : obtenir et détruire cette relique, source potentielle d’un mal terrible. Afin d’accomplir sa quête, il est accompagné de Daemo, une fée, ainsi qu’une chèvre acrobatique nommée Goathier.

Persuadé que la tâche sera aisée, il découvre ébahi un village de tentes au pied de la tour. Un grand tournoi est organisé par le duc de Libinot. L’enjeu ? La main de la jeune fille, désormais âgée de dix-huit ans, ainsi que la relique qu’elle détient. Seize participants, venus de tout le royaume de Septimanie, s’affrontent dans des duels. Sartorius, qui représente le duc de Libinot, et le marquis de Cazane sont les deux favoris. Peu friand de joutes dans un lice, Bard tente subrepticement de pénétrer dans la tour en gravissant le mur par l’extérieur. Mais une fois parvenu au sommet de l’édifice, il en est aussitôt chassé par un dragon…

Radiant, Fabula Fantasia T. 1 - Par Tony Valente - Ankama
© Tony Valente / Ankama (2025)

Fabula Fantasia révèle une richesse scénaristique bien plus grande que ce que notre résumé de l’intrigue laisse à penser. Afin de ne pas éventer de nombreuses chausse-trappes scénaristiques, nous avons préféré restreindre notre présentation de l’œuvre à sa plus simple expression.. La première force de l’écriture de Tony Valente réside dans sa capacité à jouer avec les références légendaires médiévales et mythologiques antiques, ainsi qu’avec les structures et topos des contes à la Charles Perrault, tout en les adaptant à son univers. Ici, tout commence comme un conte… du moins, en apparence.

Il était une fois un fermier qui, seulement armé de sa fourche, sans recourir à la magie ou aux artefacts, se dressa seul contre les monstres du Pharénos, les héros vaniteux et les sources d’enchantement devant lesquels le peuple devait ployer le genou. Tel est le récit déployé par l’Inquisition dans Radiant. Dès les premières pages, Tony Valente nous montre que cette légende, transmise à travers les siècles, a avant tout une fonction politique : justifier la domination de l’Inquisition. La réalité s’est ainsi perdue dans la légende.

Pour le mangaka, il s’agit de révéler la véritable histoire du Patrem Inquisiteur, qui diffère parfois du récit canonique construit a posteriori. Tony Valente joue même avec cette prétendue vérité, en désignant les différents récits de ce premier volume sous le vocable de « fable ». Un terme qui découle étymologiquement du latin « Fabula », qui signifie parler en inventant. Peut-on alors affirmer que le mangaka nous dit toute la vérité ? La couverture de la Fable 1, partie 2, où Bard se tient les pieds dans l’eau - eau qui fait office de miroir déformant de la réalité - nous questionne : est-il ce personnage christique qui s’est sacrifié pour le bien du peuple ? Ce hiatus entre histoire officielle et histoire réelle nous réserve de nombreuses surprises dès le tome 1.

Le questionnement sur le récit et sa réalité trouve un autre écho dans l’existence du Sidh, un ensemble de mondes parallèles à celui des humains où réside l’inconscient collectif d’une société. Ses croyances, sa foi, ainsi que les contes et légendes nourrissant son imaginaire, façonnent ces réalités doubles, en lien direct avec la magie et les reliques. Dans sa quête du Fourreau de Féauté, Bard se retrouve ainsi contraint d’influer sur la réalité pour obtenir des avantages substantiels dans le Sidh.

© Tony Valente / Ankama (2025)

À l’instar de Radiant, Tony Valente continue de nourrir sa prose d’un contenu politique et social. En reprenant les topos de la princesse endormie dans une tour et de la joute chevaleresque pour obtenir sa main, l’auteur met en lumière la misogynie et les stéréotypes de genre qui saturent le conte traditionnel. Chacun convoite la main de la jeune fille, endormie depuis ses douze ans, tel un morceau de viande appétissant.

Le duc Libinot, probablement en référence au terme « libidineux », arbore constamment une langue pendante et incarne à merveille le « porc » que la princesse balancerait du haut de la tour si elle le pouvait. Pour le duc, il s’agit de trousser la demoiselle - la violer - afin d’espérer obtenir un fils, un héritier pour son duché.

Le héros face à lui, le marquis de Cazane, prétend défendre la jeune fille en détresse et lui apporter sa protection, elle qui appartiendrait au sexe dit faible. Un faux défenseur de la gente féminine, qui s’enfonce dès que cela lui est possible dans les clichés les plus exaspérants dès lors qu’il s’agit de disserter sur « la » femme. D’autant que ses principes, les lecteurs et lectrices auront l’occasion de le découvrir, ont un prix. On rencontrera enfin une aristocrate qui récite le discours misogyne parfaitement assimilé en listant les défauts jugés si peu féminins de ce que fut la jeune princesse, une enfant, avant d’être endormie.

© Tony Valente / Ankama (2025)

L’autre propos central du livre, profondément politique, concerne l’agentivité de chacun et chacune au sein d’une société. Face aux dangers du Pharénos, le peuple plaçait ses espoirs de salut dans les porteurs de reliques, déléguant ainsi sa capacité d’agir en son nom propre. Une question que portait en un autre temps l’intellectuel italien Antonio Gramsci. Il jugeait déplorable l’effet de la figure du surhumain sur la capacité du peuple à agir par lui-même dans une perspective communiste. En détruisant la magie et les reliques, Bard souhaite rendre les héros aussi inutiles que potentiellement dangereux, et redonner au peuple la liberté d’agir sans intermédiaire.

Sur le plan graphique, Tony Valente s’illustre encore par une maîtrise remarquable, avec des idées graphiques et des designs de personnages toujours excellents. Le Général Proelium, Hontza la passeuse d’âmes, le duc Libinot, Goathier – jeu de mots pour les anglophones ! –, Bard ou la Dame aux Connils sont réussis. Les compositions sont extrêmement dynamiques, au service d’une intrigue qui ne prend guère de repos. Le trait fin et précis de l’auteur, encré avec doigté, reste un plaisir pour les yeux, comme dans Radiant. De même que l’humour qui parsème ses dialogues et le comportement de ses protagonistes.

© Tony Valente / Ankama (2025)

Si vous êtes des lecteurs et des lectrices qui apprécient Radiant, précipitez-vous en librairie spécialisée pour vous procurer le premier tome de Fabula Fantasia, qui s’annonce comme un excellent spin-off. Pour celles et ceux qui n’ont jamais rien lu de l’auteur, ce tome constitue une bonne porte d’entrée. Certes, vous ne saisirez pas toutes les nuances et références à la série principale, mais qu’importe. Le tome peut se lire avec délectation, sans préalable requis, et vous donnera probablement envie, par la suite, de découvrir Radiant et Cyfandir Chronicles. Incontestablement, Tony Valente prouve une fois encore qu’il est l’un des meilleurs mangakas français. Alors n’attendez plus et plongez dans un monde « où le fabuleux côtoyait le banal ».

© Tony Valente / Ankama (2025)

Par Romain GARNIER

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Code EAN :

Radiant - Fabula Fantasia (T.1) - Par Tony Valente - Ankama - ‎ 5 décembre 2025 - 184 pages - dimensions ‏ : ‎ 11.7 x 1.9 x 18.2 cm - 7,95 euros.

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