Bilan Carbonara – Par Michel Poivre – Pataquès

Par Damien BOONE Très bon 4 mars 2026 
Dans un monde idéal, l'album de Michel Poivre n'existerait certainement pas. Mais puisqu'il est là, reprenons donc dans la figure les travers de notre temps, traités, heureusement, avec la distance nécessaire pour les tourner en dérision et offrir une lecture jubilatoire.

« Une dose de conscience sociale et écologique, une dose d’absurde et deux doses de vitriol » : c’est tout autant sous la forme d’une recette que d’une prescription que se présente ce Bilan Carbonara. À vrai dire, l’absurde et le vitriol constituent probablement les deux dernières valeurs-refuges pour quiconque observe le monde et ses évolutions avec un œil un peu critique. Entre le plaisir de lire un album qui passe pour un rafraîchissant exutoire et le sentiment de désenchantement sur le monde que ses saynètes (ré)activent, qui l’emporte ?

Bilan Carbonara – Par Michel Poivre – Pataquès

Dans des séquences d’une à deux pages, se présentant le plus souvent en un gaufrier de 6 cases, des personnages symbolisant certaines élites (politiques, économiques, médiatiques) sont mis en scène avec acidité, par contraste avec des décors le plus souvent mornes et en bichromie. Il en est ainsi de cette ode à l’entrepreneuriat et aux risques que les patrons courent : un audacieux jeune homme a décidé d’être le fils de Bernard Arnault et qui, à la sueur de son front, persévère dans ce nouveau marché de l’hérédité. Résolument dans l’actualité, l’auteur stigmatise un monde dont on questionne peu les fondements, et qui laisse libre cours, voire valorise, des profils outranciers (la mode des « pranks » qui font frôler la crise cardiaque à leurs victimes ; la volonté de se démarquer à tout prix, comme cette « zgèguerie » qui cartonne en vendant des gaufres en forme de zgegs... ce qui incite la fromagerie voisine à se lancer dans le fromage de bite) ou la novlangue des puissants qui s’autoglorifient, sans que la plupart des médias ne trouvent à redire sur ces mises en récit. Les dérèglements du monde se répercutent jusque dans l’intimité des couples : quand ce jeune homme demande à sa partenaire de lui dire des « trucs crades » en plein acte, elle lui susurre : « la méritocratie est le socle de la nation française... ». Débandade assurée.

C’est le premier album de Michel Poivre qui, si l’on en croit son éditeur, serait identifiable dans le civil sous le nom d’Archibald-Fricassée-de-poulet (probablement un lointain cousin d’un autre célèbre Archibald de la bande dessinée). Il a lancé un compte Instagram (michelpoivre_) fin 2017, en trouvant progressivement un style qui le rapproche de Fabcaro, de la série Faut pas prendre les cons pour des gens de Reuzé ou encore, chez le même éditeur, d’Ami Inintéressant. On retrouve donc ce style semi-réaliste où l’on se focalise sur l’essentiel : des personnages engoncés, en mode automatique, sans expression faciale, qui font appel à la complicité des lecteurs pour combler les malaises. C’est donc en partie du déjà-consommé, mais la recette reste excellente.

Par Damien BOONE

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9782413088974
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Damien BOONE  
A LIRE AUSSI  
Romans Graphiques