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Mikhael Allouche et Ana Waalder : "Une quête d’identité et non une énième BD sur la Shoah" [INTERVIEW]

Par Romain BLANDRE 20 juin 2025 
Avec la disparition des derniers survivants de la Shoah, qu’ils soient rescapés des camps ou enfants cachés, tout un pan de la mémoire vive de cette période s’éteint doucement. Cette bande dessinée atypique, audacieuse et engageante propose un chemin pour reprendre la main sur cette histoire.

« Comment faire avec la Shoah, aujourd’hui ? »

Mikhael Allouche a co-scénarisé et dessiné ce roman graphique au titre qu’il faut tout d’abord décortiquer. « En poursuivant ma propre quête familiale, expose l’auteur, j’ai enquêté sur plusieurs dizaines de familles proches de la mienne, aux histoires semblables. Les descendants ressentent tous les mêmes conséquences : un manque d’informations, peu de récits souvent remplacés par une terreur profonde, donc une véritable difficulté à transmettre cette histoire. Je me suis reconnu en eux. Ce Monsieur Gouevo, qui n’a pas de visage comme s’il ne s’était jamais révélé à lui-même, est en quête d’identité. Jusque-là, il s’est construit sur un vide, c’est-à-dire une absence d’histoire, de racines. D’ailleurs. M. Gouevo, c’est à la fois moi et toutes celles et ceux dont l’arbre généalogique ne prend racine qu’à l’après-guerre. »

Pour la co-scénariste Ana Waalder, « Monsieur Gouevo (œuf en français), est aussi une expression judéo-espagnole qui qualifie les personnes un peu naïves, qui ne cherchent pas trop à savoir ou à comprendre ce qui les entoure, des personnages pas très épais, qui flottent. Se faire appeler M.Gouevo c’est pas très glorieux !, s’amuse-t-elle. On a étendu la définition à cette troisième génération après la Shoah, qui pense savoir ce qui s’est passé, mais ne sait pas grand-chose parce qu’on ne lui a transmis qu’une histoire très parcellaire ».

Dès lors s’engage une collaboration entre les deux auteurs qui s’amorce difficilement : « Je n’arrivais pas à entrer dans le sujet, explique Ana Waalder, je ne savais pas où aller, parce que je ne maîtrisais pas l’impact de la quête entamée par Mikhael. Je crois que c’était trop lourd, trop violent et trop énorme pour moi. Mikhaël me tirait par la manche pour m’inciter à y plonger.
Et soudain, j’ai été happée par la découverte du monde judéo-espagnol dans l’Empire ottoman, soit l’un des mondes oubliés d’avant la Shoah. J’y ai découvert un univers très riche et très varié, vivifiant et captivant. Petit à petit, je suis arrivée à la Shoah ».

Une bande dessinée pour « guérir » de la Shoah

Mikhaël Allouche évolue dans le monde de la bande dessinée depuis plus de 25 ans. Il a fondé une école de BD à Paris pour adultes : « Je suis responsable pédagogique et on accompagne des jeunes (et moins jeunes) talents pour élaborer des récits à vocation éditoriale. On enseigne la maîtrise du langage BD, et la question introspective du rapport à l’œuvre qui permet de raconter avec un point de vue singulier et incarné », explique-t-il. De son côté, Ana Waalder est journaliste depuis 20 ans, elle est aussi scénariste BD. « Nous avons réalisé un premier album ensemble, “Escroqueuse, quand l’hypo frappe” (éd. Delcourt) qui raconte la gestion d’une maladie invalidante, le diabète de type 1, à travers un récit personnel et une enquête journalistique ».

Les deux auteurs assument totalement le titre provocateur de leur roman graphique : « On aurait pu écrire “guérir du traumatisme de la Shoah”, puisque la Shoah n’est pas une maladie. Mais guérir de la Shoah fait sens, parce que l’événement historique est difficile à appréhender au-delà de l’horreur qu’il suscite. Guérir du mal qui s’est profondément inscrit dans les familles suppose de mieux se souvenir, d’aborder notre histoire avec moins de terreur, de mieux l’assumer et de mieux vivre avec », confie Mikhaël Allouche avant de poursuivre, « Guérir, c’est permettre de sortir de l’état de victime dans lequel on s’enlise tous, et c’est une nécessité pour les juifs, parce que cet état fragilise sur le plan psychique, mais aussi sur le plan social ou politique. Comme le dit si bien l’historien Georges Bensoussan, Auschwitz est tellement énorme et non résolu, qu’il prend souvent toute la place dans notre héritage ».
Ana Waalder estime également : « Une quatrième génération nous suit et nous devons lui transmettre autre chose que la terreur, qui entraîne un rapport flou aux événements, et fragilise les liens filiaux. Pour ça, on a les lieux d’archives qui sont absolument géniaux pour reconnecter les événements et retrouver l’histoire des membres d’une famille. Les archivistes le disent eux-mêmes, ils travaillent autant pour les historiens que pour chacun d’entre nous. Dans les lieux d’archives, il y a nos histoires de famille et des clés pour démêler les fragilités. »
Mikhael Allouche ajoute « Cette histoire est aussi collective. Elle a eu lieu ici, en Europe, et tous ont été des acteurs directs ou indirects. Au-delà des collabo ou des justes, il y a notamment les témoins qui ont été confrontés aux appartements vidés de certaines familles, aux enfants disparus du quartier… C’est l’histoire de tous, pas seulement ”une histoire de juifs”,et nous abordons la question d’une guérison collective, nécessaire pour vivre avec héritage traumatique ou culpabilisant. »

Que le lecteur soit prévenu. Il ne s’agit pas ici d’un énième ouvrage sur l’histoire de la Shoah.
« C’est plutôt une quête d’identité, une identité en mouvement. La quête de M. Gouevo dans différentes époques a permis de recréer des ponts entre aujourd’hui et les mondes perdus, décimés, d’avant la Shoah », affirme Mikhaël Allouche. « Les BD autour de la Shoah utilisent souvent des codes figés, empruntés au genre historique et à la compassion, continue l’auteur. Elles proposent beaucoup d’éléments historiques qui permettent de reconstituer l’histoire. Mais trop souvent, elles installent confortablement le lecteur dans une perception figée, compassionnelle et consensuelle de l’histoire. Le lecteur est alors incapable d’interroger les processus qui font la spécificité de la Shoah. »
A travers ce récit, le lecteur se projette dans la quête de M. Gouevo, dans un affrontement plus direct à l’Histoire. La rencontre avec un grand nombre de chercheurs permet d’éclairer le sujet et d’aborder intelligemment les sujets ultra sensibles de l’actualité, de la géopolitique et de l’histoire immédiate.

Le choc du 7 Octobre

Les massacres commis par les terroristes du Hamas en Israël et la riposte qui a suivi sur Gaza ont marqué un coup d’arrêt brutal au projet. «  Ce fut un gros choc alors qu’on était en pleine élaboration de la BD », déclarent unanimement les deux auteurs, « Il nous a été impossible d’écrire ou de dessiner, on se demandait ce qu’on pouvait raconter après ces événements-là ».
Mikhael Allouche reprend : « Comment vivre avec la mémoire traumatique de la Shoah en Europe, là où tout s’est déroulé, si la pérennité d’Israël n’est pas assurée ? Et puis le massacre a été tellement violent le 7 octobre, comme si tout recommençait ».
Mais pour avancer, il a fallu mettre à distance la terreur, et éviter l’amalgame entre le 7 Octobre et la Shoah. « C’est un SMS de ma mère qui me précisait que 25% des Israéliens refusaient de faire cette comparaison parce que, même si les faits étaient terribles, ils n’avaient rien à voir, et cette comparaison risquait de minimiser la Shoah », raconte Mikhaël Allouche.

Alors, comment raconter la Shoah avec le 7 Octobre en toile de fond ? « Il a fallu qu’on joue une partition très délicate, se souviennent-ils. On a recueilli la parole des historiens et des chercheurs pour tenter d’élaborer un paradigme qui nous permette de sortir la tête haute de ces deux histoires qui résonnent entre elles, sans pour autant dire la même chose ». Apparaissent ainsi dans la BD, les plus grands spécialistes de la question : Sarah Gensburger, Henry Rousso, Pierre-André Taguieff, Georges Bensoussan, Sébastien Ledoux et d’autres. Chacun apporte sa pierre aux questions posées par les auteurs et éclairent les évènements avec une immense objectivité.
La BD aborde aussi la réception en France du conflit et le détournement des mots et des faits qui a suivi. Avec courage et intelligence, les auteurs clarifient les concepts, et démontent leur utilisation politique frauduleuse : «  Depuis le 7 octobre on entend trop souvent une maxime selon laquelle le sionisme serait l’égal du nazisme, ou bien “les juifs font ce qu’on leur a fait” ou bien encore qu’Israël commettrait un génocide contre les Palestiniens. Or, tout ce vocabulaire a une histoire et on est allés la chercher, pour démontrer à quel point le glissement sémantique qui s’est opéré depuis le 7 octobre ne date pas de ce conflit, mais de 1945 ! Rendons-nous compte… Avant même sa création et au sortir de l’extermination des Juifs, Israël était déjà taxé de nazi… »

Des choix graphiques efficaces

Le style graphique est si original qu’il surprendra ! Certains seront séduits d’office, d’autres déstabilisés. Mais les choix et le symbolisme sont si réfléchis et pertinents qu’ils convaincront les plus réticents. Les deux auteurs commentent : «  Le texte et l’image dialoguent en permanence, parce que c’est dans cet esprit d’échanges constants que nous avons travaillé. Le dessin interroge le texte et inversement. On pousse ainsi le lecteur à se questionner sur les informations qu’il reçoit ».

Mikhaël Allouche tient d’abord à parler des couleurs : « Comme le dit l’historienne Sarah Gensburger, les événements tragiques arrivent dans le quotidien des gens qui vivent, aiment, pleurent, éprouvent des désirs. Les couleurs utilisées racontent des histoires de vivants qui ont dû affronter le processus antisémite jusqu’à l’extermination. Elles disent aussi que les vivants d’aujourd’hui vivent et se débattent avec cette mémoire. Et puis je ne voulais pas de cette gamme de couleurs sépia, grisâtre, si présente dans la BD de genre “histoire de la seconde guerre”. Cette histoire n’est pas derrière nous. Il suffit de voir le nombre de fois où l’on en fait référence au quotidien. Ça reste, pour tous, un sujet sensible, et on n’en a pas du tout fait le deuil ! Nous avons refusé d’élaborer un album-tombeau, cérémonial. Le lecteur ne fera pas de promenade mortuaire au fil du récit. Il n’aura pas de visuels d’horreur qui utilise les codes du drama théâtral qui font pleurnicher, et qui annule la spécificité de la Shoah, et associe l’événement à n’importe quel autre drame. » Au contraire, la forme graphique appelle à stimuler le lecteur, le faire réagir, l’interroger. « D’ailleurs, il n’y a pas de gouttières entre les cases pour accélérer le rythme, sans que le regard ne s’accroche ou ne s’échappe d’une scène à l’autre. Quant au dessin, c’est de l’épure, pas de fioritures, les cases sont très aérées, afin de transmettre un grand nombre d’informations.
“Les silences, il y en a peu, mais ce sont des moments précis de recueillements »
, affirment les auteurs.

Et n’oublions pas non plus Sinan Le Juif ! C’est le fameux pirate juif du 16e siècle, sorte de Dibbouk, sans cesse présent dans l’esprit de Monsieur Gouevo, qui lui rappelle que les disparus sont toujours là et qu’il doit avancer dans sa quête.

« Un coup de cœur, à condition de le mériter »

C’est par ces quelques mots qu’un lecteur a jugé la bande dessinée de façon assez touchante et parfaitement réaliste. Car effectivement, comme pour toute bonne bande dessinée, c’est en la relisant à plusieurs reprises que l’on perçoit toutes les idées, tous les messages ou toutes les informations. Chaque relecture invite à un autre questionnement et une nouvelle introspection.
Un large public était présent au Mémorial de la Shoah pour la présentation de la BD. Des historiens ont également commenté l’œuvre de façon très positive sur les réseaux sociaux. Elle est “coup de cœur” de la Fnac et du Musée d’art et d’histoire du judaïsme, La Voix du Nord en a fait une critique élogieuse. «  Un grand nombre de lecteurs nous ont rapporté que cette lecture avait déclenché chez eux de vrais bouleversements. Une dame a décidé d’appeler son frère après la lecture de la BD et de parler de leur expérience d’enfants cachés, qu’ils n’avaient jamais évoquée ensemble auparavant. Notre BD a libéré des choses et c’est génial », conclut Mikhaël Allouche. N’est-ce pas là la plus belle des récompenses ?

Par Romain BLANDRE

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Code EAN : 9782021577921
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