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Très bon
20 juin 2025
Les Guerres invisibles, c’est la nouveauté de Marina Lisa Komiya, publiée aux éditions Casterman. Dans ce premier tome, paru en 2024, l’auteur.ice explore les crises identitaires vécues par différents personnages dans le Japon d’après-guerre. On y suit l’histoire de Yoriko Murata, une jeune femme recrutée de force dans une maison de passe, Scott Charles O’Connor, un soldat américain qui l’invite à le rejoindre en Amérique, Haru Sudô, une fugueuse qui noue une relation interdite avec un soldat mi-américain, mi-japonais, et Arthur Jirô Hashimoto, le soldat métis en question. Les deux femmes cherchent à fuir les ruines de leur pays à tout prix, là où les hommes hésitent à retourner en Amérique, où ils savent qu’ils ne seront jamais vraiment acceptés. Les destinées de ces quatre personnages s’entrelacent au fil des ans, alors qu’ils tentent chacun, à leur manière, de survivre.
Dès le sommaire, on remarque que Les Guerres invisibles est construit comme un film japonais d’Akira Kurosawa. Le livre est structuré en chapitres, chacun se concentrant sur un personnage différent, à une année différente. Semblable au film Rashômon, l’ouvrage alterne entre les différentes perspectives, qui sont parfois centrées sur les mêmes événements. Cette approche polyphonique de l’histoire est très intéressante, bien qu’elle soit un peu complexe à suivre par moments. Il n’est pas toujours évident de savoir si certains personnages sont reliés narrativement ou s’ils sont plutôt des parallèles thématiques. Arthur et Yoriko, par exemple, ont tous deux un traumatisme lié à leur frère aîné, qui a disparu pendant la guerre. Certaines pages suggèrent alors que les deux pourraient être liés. Mais est-ce une simple similitude thématique, ou y a-t-il un vrai lien à établir dans la diégèse du récit ?
Le livre retranscrit également de manière assez fidèle l’expérience métisse entre le Japon et l’étranger, et ce dans un contexte historique tendu. Le personnage d’Arthur, notamment, est un Hāfu (de l’anglais « Half »), un homme mi-japonais, mi-étranger (américain en l’occurence). Son identité métisse est à double tranchant, car elle lui permet d’obtenir des faveurs des deux camps, américain comme japonais, mais constitue également une barrière culturelle dont il ne pourra jamais se débarrasser. Il porte par exemple l’uniforme militaire américain, mais ne sera jamais considéré comme un soldat américain à part entière. À l’inverse, les Japonais le voient comme un traître à la nation. Ce conflit identitaire s’inscrit parfaitement dans les questions posées dans le livre : une personne se définit-elle par son sang ou par ses choix ? Dans notre société actuelle, de plus en plus progressiste, la réponse tend vers la seconde option, mais dans le Japon d’après-guerre, la situation est radicalement différente.
Prenons pour exemple l’enfant à naître de Yoriko et de Scott. Dès que la jeune femme apprend qu’elle est enceinte, son entourage la pousse à l’avortement, car le bébé sera métis de deux pays qui se sont mutuellement attaqués. Cette question, tissée tout au long du livre, donne lieu à des scènes très fortes, où le lecteur se retrouve à faire les mêmes choix cornéliens que les personnages, car ces derniers ne choisissent pas toujours ce qui est juste. Les personnages ne sont pas capables de se dresser contre le monde entier. Au contraire, comme le dit l’auteur.ice dans sa postface : « je voulais parler des individus ordinaires, des plus faibles, de ceux qui ont été broyés par l’absurdité écrasante du Japon d’après-guerre et n’ont pas pu mener la vie qu’ils auraient voulu. »
Les Guerres invisibles dépeint ainsi une fresque sur ceux dont on parle peu, ceux qui subissent le cours de l’histoire sans pouvoir l’influencer. Ce n’est pas une histoire de héros ou de vainqueurs. C’est l’histoire, un peu misérabiliste il est vrai, de survivants qui tentent de se reconstruire. Ce ne sont pas que les villes qui doivent être rebâties, mais tout ce qui constitue « l’identité japonaise ». Un bon livre qui explore une facette de l’histoire encore peu explorée.
Par Akira OIKAWA
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Les Guerres invisibles, par Marina Lisa Komiya, éd. Casterman, collection Sakka, 2025