Excellent
26 mars 2026
Éclats du passé
Niwa, étudiant en première année d’architecture, vient s’installer dans la maison de son grand-père décédé, un célèbre architecte de Yokohama. Le jeune homme n’a quasiment pas connu son aïeul, celui-ci ne parlant plus à son fils pour des raisons inconnues. Niwa découvre donc plus ou moins l’ampleur de la réputation de son grand-père lorsqu’il entame ses études et cherche à en apprendre plus sur cet homme mystérieux dont sa famille ne parle jamais.
Avec son amie d’enfance Akira qui étudie elle aussi l’architecture dans la même université, ils vont explorer pour un devoir une vieille maison occidentale de l’ère Showa (années 1930 à 1980) sur le point d’être démolie. En attrapant une poignée de porte dans le désordre du chantier, Niwa arrive à visualiser la porte à laquelle elle était rattachée.
Ne comprenant pas ce qui lui arrive, il décide de retourner sur place le soir même pour expérimenter à nouveau le phénomène. C’est alors qu’il tombe sur Mayuri, une mystérieuse jeune fille qui ressemble étrangement à la photo que son grand-père conservait dans un cadre derrière celle de sa grand-mère...
Grâce à leur « sensibilité » forte aux émotions ressenties par les maisons et immeubles qu’ils visitent, Niwa et Mayuri développent une relation spéciale et accompagnent les dernières heures de ces bâtiments en réalisant les actions inachevées de leurs propriétaires souvent récemment décédés.
De l’envoi d’une carte postale cachée dans une commode pendant des décennies à la récupération d’une poupée enfermée dans un placard en passant par une projection grandeur nature de photos du port de Yokohama pour permettre à un immeuble de « voir la mer » une dernière fois, Niwa découvre à la fois l’histoire de son métier, celles des bâtiments et celles des gens qui y ont vécu, toutes étant entremêlées dans un écheveau qui disparaît face aux besoins d’expansion de l’ère moderne.
Chroniques intemporelles des vies humaines
Au-delà de la dimension architecturale bien présente qui montre l’intérêt de la mangaka Kei Toume (aussi orthographié Tômé) pour cette discipline, Mahoromi. Chroniques architecturales de l’espace temps est aussi et surtout une série qui explore différentes facettes de l’âme et des relations humaines, et comment le passé influencent celles et ceux (ou ce) qui restent.
La destruction des maisons dans ce premier tome est curieusement ce qui crée du lien entre Niwa, étudiant plutôt taiseux et taciturne, et plusieurs autres personnages, Mayuri en tête. Le dernier bâtiment du récit est ainsi l’occasion pour la mangaka de réunir toute la galerie qu’elle a créée dans le premier tome.
Niwa, ses collègues de travail, Akira, Sakamoto et Mayuri se retrouvent au pied de l’immeuble où se situe le cabinet d’architecture où travaille le jeune homme. Condamné à être démoli, ce bâtiment désormais aveugle avait vue sur la mer au début de l’ère Showa. Afin de le "réconforter" au soir de sa "vie", Niwa et ses amis organisent une projection grandeur nature de photographies sur le mur d’un immeuble voisin, permettant ainsi au bâtiment de "partir en paix" mais aussi aux habitants du quartier de se rappeler son évolution.
L’avantage indéniable de Mahoromi est que l’art de Kei Toume a eu le temps de s’affiner et de s’affirmer sur cette série plus tardive que ses classiques connus comme Sing "Yesterday" for me parue en 1997. Sa patte artistique clairement identifiable est à la fois plus assurée et plus douce, rendant ses personnages certes étrangement ressemblants mais moins rugueux, moins bruts qu’à ses débuts de mangaka. Ce phénomène se poursuit encore aujourd’hui avec Jimbôcho Sisters, sa dernière série en date débutée en 2022 où son trait s’est encore plus adouci.
Le style de dessin ne plaira pas à tout le monde mais le sens du détail que la mangaka apporte à ses décors et les émotions subtiles représentées dans les yeux de ses personnages feront mouche auprès des amatrices et amateurs et devraient équilibrer les ressentis d’un lectorat exigeant. Mahoromi peut donc être classée comme une série de la maturité où l’autrice s’épanouit pleinement sur le plan artistique et explore des sujets qui lui sont chers et dans lesquels elle excelle désormais.
On y retrouve ainsi cette ambiance mélancolique et la touche de fantastique onirique qui habite plusieurs de ses œuvres, ainsi que sa passion pour le passé et son talent indéniable pour le genre tranche de vie. On apprécie aussi les touches d’humour que glisse Kei Toumé dans ce premier tome, avec les grands frères surprotecteurs d’Akira qui ont Niwa dans le collimateur et l’humour pince-sans-rire de celui-ci à ce sujet.
Le retour de Kei Toumé
Entre la réédition du très populaire Sing "Yesterday" for me chez Delcourt et la publication pour la première fois en France de Mahoromi. Chroniques architecturales de l’espace-temps chez Le Lézard Noir, 2025 signe donc le retour en force de Kei Toumé sur les étals des librairies françaises, après plusieurs années de disette éditoriale dans nos contrées.
Née en avril 1970, elle a commencé sa carrière de mangaka en 1992 et s’est fait repérer dès l’année suivante en remportant le prix Shiki lors d’un concours organisé par la Kodansha avec Rokujô Gekijô que l’on peut retrouver dans le recueil Déviances, paru en 1995 au Japon et qui réunit 7 de ses histoires courtes parues entre 1992 et 1994.
Mais c’est en 1997 avec Les lamentations de l’agneau et surtout Sing « Yesterday » for me que son talent explose vraiment. Il traverse les frontières et plusieurs de ses séries et one-shot inondent le marché français au début des années 2000. Delcourt, Glénat et Taïfu Comics se partagent alors ses titres, avec plus ou moins de succès éditorial.
Lamentations
Premier à se lancer, Glénat achète la licence Kuro Gane, un seinen d’arts martiaux fantastique en 5 volumes dont il ne publiera en France que les deux premiers en 1997 et 1998 avant de tout arrêter.
De son côté, Taïfu Comics récupère le recueil d’histoires courtes Déviances, publié une première fois en 2005 puis une seconde fois l’année suivante en coffret avec Zéro, un one-shot sorti en 1999 au Japon. Ces deux œuvres dépeignent des histoires plutôt sombres, avec des personnages asociaux et malmenés assez éloignés de ce que Kei Toumé propose aujourd’hui, même si la noirceur n’a pas disparu de son œuvre.
Mais c’est Delcourt qui se taille la part du lion avec plusieurs des séries majeures de l’autrice : Les Lamentations de l’agneau, Les Mystères de Taïshō et Sing « Yesterday » for me, autant de titres qui montrent les différentes directions prises par l’autrice au début de sa carrière.
Sorte de réécriture du mythe des vampires racontant l’histoire d’un frère et d’une sœur atteints d’une mystérieuse maladie du sang, Les Lamentations de l’agneau paraît en France entre 2005 et 2006, au tout début de la vague Twilight qui déferle en littérature young adult.
C’est pourtant la romance Sing « Yesterday » for me qui séduit le public malgré une publication irrégulière et très étalée entre 2003 et 2016, en raison des aléas créatifs de l’autrice occupée sur plusieurs projets parallèles (dont Mahoromi !).
Le même étalement éditorial touche Les Mystères de Taïshō, un seinen fantastique en 4 tomes mettant en scène un policier et son assistante dans le Tokyo des années 1920. Contrainte de suivre le rythme japonais d’un volume tous les 2 à 3 ans, la série a été publiée entre 2006 et 2013 en France mais, malgré de bons retours, est désormais en arrêt de commercialisation.
Mahoromi. Chroniques architecturales de l’espace temps présente un avantage majeur pour Le Lézard Noir au moment de son lancement en France : elle a déjà été entièrement publiée au Japon entre 2012 et 2015. Aucun risque donc de subir des retards de publication et de traduction comme cela a pu être le cas chez Delcourt.
Avec le succès du genre tranche de vie depuis quelques années maintenant, il était assez naturel que le nom de Kei Toumé ressorte et que les éditeurs s’en emparent de nouveau. Face au poids lourd historique Delcourt, le Lézard Noir fait figure de challenger, avec le soin toujours extrême qu’il apporte à ses éditions papier et à leur format original extrêmement qualitatif.
Dans le cas présent, Mahoromi bénéficie du grand format 15 par 21 cm propre à certaines parutions de la maison d’édition poitevine, d’une couverture en papier glacé qui respecte le design de la version japonaise et d’un papier épais assurant un confort de lecture optimal.
On n’a donc qu’une hâte, savoir si de nouvelles (ré) éditions des œuvres de Kei Toumé sont programmées en 2026 chez le Lézard Noir !
Par Gaëlle BEDIS
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Mahoromi. Chroniques architecturales de l’espace-temps, T. 1 - Paru le 24/09/2025