Les Cœurs de ferraille T. 3, Sans penser à demain – Par Munuera & Beka – Ed. Dupuis

Par Marcelin SWITCH 27 septembre 2024 
À côté de ses fastueuses adaptations d’auteurs anglo-saxons (comme le récent Peter Pan dans les jardins de Kensington), José Luis Munuera anime, sur des scénarios de BeKa (Bertrand Escaich et Caroline Roque), une série tout aussi ambitieuse par son contenu et par son esthétique : Les Cœurs de ferraille. Ce troisième tome semble bien clore la série, avec une indéniable cohérence mais non sans susciter le regret des lecteurs.

Chacun des albums se sera centré sur un personnage féminin, jamais le même : une fillette, une adolescente et maintenant une jeune femme. La continuité du triptyque est assurée par le cadre : une société semi-industrielle, où une large place est occupée par des plantations de coton, où triment des êtres dénués des droits élémentaires. On croit avoir reconnu le Sud des États-Unis avant la Guerre de Sécession ? On se trompe. Si les Blancs accaparent bien les postes dominants, les Noirs sont intégrés, dans des positions subalternes. Les véritables esclaves ont la forme de puissants robots dotés d’intelligence, qui servent à la fois de travailleurs agricoles, d’ouvriers d’usine, de domestiques, voire de gardes-chiourmes.

Les épisodes ne forment pas une suite mais les facettes successives de cet univers. Debry, Cyrano et moi (2022) parlait d’une amitié entre deux enfants, l’une blanche, l’autre noir, qui partagent un goût prononcé pour la pièce la plus connue d’Edmond Rostand. Une marâtre vampirique va s’en prendre à la nounou robot de la fillette. La fuite de cette dernière entraîne l’engagement d’un cyber-détective impitoyable. À côté des débordements sentimentaux unissant enfants et robots, deux grands symboles des luttes liées à la ségrégation se reconnaissent : les filières clandestines d’évasion des esclaves vers le Nord de la fédération américaine et la ville de Tulsa, site d’un massacre raciste insensé en 1921.

José Luis Munuera met en œuvre une vaste palette de techniques graphiques, faisant appel aux ressources de couleurs expressives au plus haut point (signées Sedyas), d’un lettrage différencié, d’expressions corporelles marquées (une gageure avec des êtres de « ferraille »). De très gros plans, de larges cases et même des doubles pages dignes du cinémascope illustrent le thème récurrent de la « beauté du monde », comme antidote au malheur. Parfois, de grands yeux emplis de larmes nous portent aux rivages du mélodrame, sans pour autant sombrer dans le ridicule.

En 2023, dans L’inspiration, apparaît une jeune fille vagabonde dont les parents ont été autrefois assassinés sous ses propres yeux par les robots-limiers. Elle va renouer progressivement et inconsciemment avec l’activité de son père, qui soutenait l’édition typographique des ouvrages du premier auteur robot. On pense alors évidemment à Frederick Douglass (v. 1817-1895) qui, né esclave, fut un des initiateurs de la littérature Afro-américainne par son autobiographie qui inspira Harriet Beecher Stowe pour La case de l’oncle Tom.

Le tout récent Sans penser à demain raconte pour sa part l’amour irrépressible d’une héritière de bonne famille pour un robot policier, contre la volonté de son père. Les scènes de coup de foudre sont traitées en teinte fuchsia, avec une grande expressivité et très peu de paroles. Cette passion proscrite entre êtres de chair et de métal, forme audacieuse de métissage interespèce, fait surgir la « miscégénation », tabou ultime qui horrifie tous les suprémacistes. À la métaphore du racisme s’ajoute une critique en actes du validisme (discrimination envers les personnes en situation de handicap), qu’on laissera au lecteur le soin de découvrir. Cette dénonciation des oppressions superposées attirera certainement des accusations de wokisme, qu’on attend sans impatience.

Les commentaires peinent à classer cette série. Rétrofuturisme ? Néo-futurisme ? L’éditeur Dupuis lui accole à la fois les étiquettes « fantastique », « SF » et « aventure », tout en la proposant, avec justesse, au public dès 9 ans. La présence de tablettes vidéo, de cinématographes, de biplans, d’autogires (plus une espèce de fantacoptère) ou encore d’hétérogreffes pourrait ranger cette série dans le genre steampunk, sauf que ces gadgets jouent un rôle largement secondaire, en diminution au fil des albums. Certains ont parlé d’uchronie. Certes cette variante du Deep South présente un monde largement robotisé, cependant ce « point de divergence » (notion de base pour toute tentative d’histoire alternative) n’a entraîné que des changements anecdotiques par rapport au monde connu. Tous les rapports sociaux demeurent identiques, de même que les émotions des personnages, de sang ou de tôle. Au final, cette indétermination catégorielle ajoute une qualité supplémentaire aux Cœurs de ferraille.

Par Marcelin SWITCH

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Code EAN : 9782808504966
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