Pas mal
9 mars 2026
Le Bazar bizarre est né sous la plume de Valentina Venegoni et le crayon d’Ofride, le tout aux éditions Jungle, qui avaient déjà publié leur précédente collaboration Le Chemin dans les étoiles en 2024. Avec ce livre, l’autrice et l’illustratrice se lancent dans un projet plus ambitieux, déjà prévu sur plusieurs tomes. À destination de la jeunesse, le livre s’inscrit clairement dans le genre du « low fantasy », où des éléments magiques viennent interférer avec un monde par ailleurs parfaitement ordinaire, un peu comme l’avait fait Tomber de la Lune de Yunbo. Mais que donne Le Bazar bizarre ? Voyons cela ensemble.
Tout d’abord, l’histoire. On y suit les aventures de Mina Morlet, une adolescente on ne peut plus banale, avec ses amis, son école et ses problèmes d’ado. Mais, lors de son treizième anniversaire, la jeune fille est initiée par son grand-père au plus grand secret de sa maison. Derrière une porte dérobée se cache une pièce mystérieuse, habitée par des créatures fantastiques. On ne parle pas ici de dragons ou de griffons, mais de petits êtres reflétant les peurs de notre monde moderne. Par exemple, la stressouris représente l’anxiété sociale et se multiplie lorsqu’elle est abordée par un inconnu, jusqu’à l’étouffer sous ses clones.
Valentina Venegoni et Ofride donnent ainsi vie – comme les hommes l’ont toujours fait – à nos peurs, en leur attribuant une forme physique. Mina Morlet devient ainsi l’héritière de cet étrange refuge pour créatures magiques. Mais le passage de flambeau est quelque peu chaotique. Mina est curieuse et n’est pas toujours la plus respectueuse des règles, ce qui provoque le courroux de son grand-père. La communication n’est pas toujours facile lorsqu’un secret aussi précieux doit être gardé. De plus, Mina se retrouve face à un Gossipi (de l’anglais « Gossip »), une créature chaotique se nourrissant des rumeurs humaines. Alors que la magie envahit sa vie de collégienne, elle devra se battre pour protéger l’équilibre entre son monde et l’autre.
La première chose que l’on remarque en lisant Le Bazar bizarre est qu’il a été clairement pensé comme le premier volume d’une saga. Vous avez dû le ressentir pendant le résumé : il y a beaucoup de retournements et de péripéties pour une cinquantaine de pages ! Tous ces éléments servent clairement à mettre en place les tomes suivants, lesquels apporteront des réponses au fur et à mesure. On a presque l’impression que l’autrice a voulu remplir son livre de pistes à suivre : un pacte entre Mina et une « mandragueuse » au prix incertain, une nouvelle élève venant de rejoindre le collège, ou encore l’existence de plusieurs guildes rivales au bazar qui souhaitent révéler l’existence de la magie au monde entier. En un mot comme en cent, ça fait beaucoup…
Le livre a vraiment les défauts de ses qualités. D’un côté, il établit un univers solide et cohérent, qui trouve un équilibre entre le quotidien et le magique. De l’autre, il faut du temps et de nombreuses pages pour établir cet univers, ce qui laisse moins d’espace pour développer l’histoire et les personnages. De même, l’idée de s’écarter des dragons, fées et gobelins traditionnels pour créer de nouveaux monstres intimement liés à notre quotidien est bonne. Mais l’histoire finit par s’écarter de Mina elle-même, ce qui simplifie un peu trop son personnage. À plusieurs reprises, la jeune fille apparaît comme une pimbêche capricieuse, qui n’en fait qu’à sa tête, ce que les autres personnages lui reprochent. Or, dans la plupart des cas, les conséquences ne sont que rarement de sa faute.
Prenons un exemple : le grand-père de Mina lui reproche à plusieurs reprises d’effrayer les créatures fantastiques du bazar, notamment la stressouris évoquée plus tôt. Sauf que Mina vient à peine de découvrir ce monde, et que son grand-père a pris le plus grand soin pour qu’elle n’en sache rien jusqu’à ses treize ans. C’est comme si, à treize ans, on vous lâchait dans un laboratoire de pointe ultra-secret avant de vous gronder parce que vous n’avez pas respecté des consignes dont vous ignoriez l’existence. Difficile de ne pas trouver le grand-père antipathique dans ces conditions ! Plus d’une fois, les personnages paraissent même assez insupportables, faisant preuve de mauvaise foi afin de ne pas avoir à communiquer honnêtement. On sent un peu les ficelles scénaristiques qui obligent les personnages à se disputer, afin de mettre en place des malentendus qui referont surface dans les prochains volumes.
Il est clair que l’autrice a beaucoup à raconter et qu’elle souhaite mettre en place tous les éléments qui feront évoluer ses personnages comme elle l’envisage dans la suite. Sauf que – et c’est un problème que rencontrent plusieurs bédéistes de sagas – là où les auteurs savent ce qu’ils veulent raconter, le lecteur n’en sait rien. Nous pouvons identifier des « setups » ou théoriser sur des pistes, mais le mot final revient à l’auteur. Ce premier volume est un bon premier volume, mais il peine à exister comme livre individuel. C’est là toute la difficulté de faire une saga en plusieurs volumes : le premier tome, celui qui doit accrocher le lecteur, doit pouvoir se suffire à lui-même comme histoire individuelle. Alors que l’on ignore encore quand (ou même si) la suite du Bazar bizarre sortira, il est difficile de recommander ce livre. Si vous êtes prêts à parier sur la saga à venir, alors oui, c’est évidemment un bon achat. Mais on vous conseillera d’attendre la sortie du deuxième tome soit confirmée avant de vous lancer. Cependant, si vous attendez que le volume 2 sorte, les ventes du premier baisseront et l’éditeur risque de se méfier… Difficile dilemme ! En vérité, il aurait peut-être fallu que le livre soit plus épais, ou que les premiers tomes sortent avec un rythme rapproché. Pour l’instant, votre achat constitue un investissement sur la qualité de la saga à venir.
Avant de conclure, faisons tout de même un point sur le dessin d’Ofride. L’illustratrice retrouve sa patte colorée et lumineuse, déjà présente dans Heidi (scénario d’Andrews McMeel) et Whispers of the Ancient (adapté du recueil de William Butler Yeats). Elle donne un trait légèrement « manga » aux personnages, avec de grands yeux expressifs. Son expérience sur Whispers of the Ancient lui permet également de créer de beaux designs de créatures fantastiques.
Ce premier volume du Bazar bizarre est ainsi un bon début pour une saga dont l’histoire est clairement pensée pour s’achever en trois ou quatre tomes. L’univers établi est intéressant et on veut savoir où la suite emmènera le lecteur, mais soyez bien conscients que vous achetez un premier tome, et non une histoire autonome. Cela n’est pas forcément mauvais en soi. La série des Légendaires de Patrick Sobral était également pensée ainsi, avec un premier tome qui se concluait sur un « cliffhanger ». Le Bazar bizarre est fait pour vous si vous êtes prêts à parier sur la suite des aventures de Mina.
Par Akira OIKAWA
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Le Bazar bizarre, par Valentina Venegoni et Ofride, éditions Jungle. Parution le 19 février 2026. 13,95 €.