Excellent
27 mars 2026
Dans ce deuxième tome consacré à sa réécriture des figures de la mythologie antique, Noémie Fachan suit le cours de la révolte féminine et féministe qui gronde dans nos sociétés modernes depuis le mouvement #MeToo. Réunies en cercle non-mixte, quelques figures mythologiques sous-cotées partagent leurs histoires et réalisent que les accusations de violences sexuelles visant les dieux se multiplient. Révoltées, elles destituent Zeus et s’organisent pour permettre aux déesses de prendre le pouvoir. C’est l’ère de #MeTooOlympe : les codes sont renversés et une société égalitaire se met peu à peu en place, sans domination patriarcale.
Si L’œil de la Gorgone cherchait à comprendre les récits de certaines figures mythologiques et à en éclaircir les zones d’ombre en les réinterprétant de façon plus logique, La Voix des Harpies change diamétralement de ton. Finies la conciliation et la compréhension : place à la colère et à la révolte face à l’impunité des dieux. Cela se voit dès la couverture, avec ses deux teintes tranchées rouge et violet, symboles respectifs de colère et de passion d’une part, et de mystère, de noblesse et de spiritualité d’autre part. Noémie Fachan nous l’annonce haut et fort : un nouveau monde va naître de la révolte des monstresses, porteur de valeurs bien plus nobles que celles qui dominent actuellement.
En prenant pour miroir les figures d’Héra, Mégère, Athéna, Hestia, Aphrodite, Lisistrata, Charybde, Scylla, Lamia, les Sirènes, Eris, Ariane, Echo, Cénée, la triade lunaire composée d’Artémis, Hécate et Séléné, sans oublier les Harpies qui donnent leur nom à ce tome, l’autrice aborde de nombreuses problématiques sociétales qui touchent les femmes contemporaines. Wokisme, blacklash féministe, aliénation parentale, procédure bâillon, anuptaphobie ou encore falaise de verre, autant de notions explorées à travers les « défauts » que l’on attribue à ces figures mythologiques ou que l’on peut retrouver dans leurs histoires.
La réinterprétation du récit de Charybde et Scylla est, à ce titre, très intéressante puisqu’elle souligne que les deux jeunes filles sont persécutées sous leurs deux formes : humaine et monstresse. Charybde vole pour manger à sa faim dans un monde qui lui reproche de chercher à se nourrir. La punition de Zeus sera de la transformer en gouffre marin, avalant et vomissant continuellement bateaux, eau et êtres vivants.
Pour Scylla, le dieu marin Glaucos, qui la convoitait sans réussir à l’obtenir, décide de la changer en hydre marine. La métamorphose n’est accomplie qu’à moitié grâce à l’intervention de la magicienne Circé, en tout cas dans la réécriture proposée par Noémie Fachan qui met systématiquement en avant la sororité. Ces deux figures permettent à l’autrice d’aborder le sujet des TCA (Troubles du Comportement Alimentaire), dont les femmes sont le plus souvent victimes.
Comme dans le premier tome de ce qui sera à terme une trilogie, les textes qui accompagnent les cases peuvent être parfois longs à lire, mais ils éclairent différemment et de façon intelligente des récits millénaires qu’on comprend mieux avec le prisme féministe et féminin. Peut-être parce que les récits d’origine ne cherchaient pas autant à effacer les femmes, qui sait ? Les réflexions de Noémie Fachan, reposant sur des sources récentes clairement listées en fin de volume, permettent d’aiguiser notre regard et de prendre le pli de cet angle de vue novateur.
Les solutions proposées pour résoudre les difficultés sont concrètes dès que cela est possible. A défaut, la racine du mal-être ou du problème est expliquée, ce qui permet déjà d’avancer, mettre des mots sur les maux étant la première étape vers leur résolution. L’autrice et dessinatrice Emma en a donné la preuve éclatante lorsqu’elle a défini et dessiné dans son blog le concept de charge mentale pour décrire tout le travail et les tâches invisibles qui incombent par défaut aux femmes et pour lequel elles ne sont ni remerciées, ni reconnues.
La structure graphique alterne entre cases classiques de BD et passages documentaires explicatifs. Chaque chapitre correspond à un nouveau personnage qui a droit à son portrait, comme dans le premier tome. Au-delà du fil rouge de la révolte des monstresses qui s’emparent de l’Olympe, l’intérêt de ce volume est que l’autrice mélange figures très connues et moins connues. Athéna et Aphrodite côtoient ainsi Echo et Eris, et les groupes ne sont pas en reste avec les Harpies et la triade lunaire.
On retrouve également la signature visuelle de Noémie Fachan, bien marquée dès la couverture : des couleurs fortes (violet, bleu, rouge...), des portraits inclusifs et, pour chacun d’eux, les serpents dans la chevelure, hommage à l’alter égo de l’autrice, Maedusa Gorgon, et à la figure longtemps incomprise de Méduse qu’elle réhabilite ainsi.
Plus engagé, plus tranché dans ses convictions, plus révolté aussi, ce nouveau tome brise les codes et nous emmène bien plus loin dans la réflexion sur le féminisme et les changements sociétaux que nous vivons au XXIème siècle. Un indispensable à mettre entre toutes les mains, pour éduquer toutes les générations et évoluer ensemble vers un monde plus juste.
Par Gaëlle BEDIS
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La Voix des Harpies. Bienvenue sur l’Olympe en pleine révolution féministe. - Paru le 06/03/2025