Excellent
1er avril 2026
Au lendemain de #MeTooOlympe, l’ordre établi, dominé jusque-là par les dieux, a été renversé par les monstresses qui ont pris les rênes de l’Olympe et créé un monde plus juste avec Héra à sa tête. Mais malgré tous leurs efforts, créatures et humaines de la mythologie subissent toujours des violences et des discriminations. Difficile en effet de désinstaller des siècles de pensées, de systèmes et de réflexions favorables aux hommes, qui minorent les autres genres. Pour tenter de trouver des solutions à leurs problèmes, beaucoup viennent à la rencontre de la Sphinge, dotée d’une grande sagesse. Mais celle-ci répond le plus souvent par des énigmes, encore plus déboussolantes…
Dans ce troisième et (a priori) dernier tome de sa trilogie sur les figures mythologiques revisitées, Noémie Fachan s’intéresse à une dizaine d’entre elles, connues et moins connues, qui viennent compléter le panel déjà impressionnant présent dans L’œil de la Gorgone et La voix des Harpies. Mnémosyne, Rhéa, Déméter, Artémis, les Muses, Coronis, Tyché, Némésis, les Danaïdes, Iris, Nausicaa, Icare, Cybèle ou encore la Sphinge elle-même rejoignent leurs compagnes et compagnons de lutte contre le patriarcat.
Comme elle l’a déjà fait dans ses deux premiers tomes, l’autrice utilise l’histoire de ces figures pour illustrer des problématiques sociales, politiques, économiques ou encore de santé mentale qui touchent principalement les femmes et les minorités de genre dans nos sociétés contemporaines.
Cette transposition permet également de souligner la difficulté à déraciner ces maux car ils sont profondément ancrés dans la culture occidentale, remontant jusqu’aux mythes fondateurs des civilisations gréco-latines de l’Antiquité.
Le personnage de Mnémosyne, qui retient absolument tout, permet ainsi d’aborder le sujet de l’amnésie traumatique. Celle-ci intervient quand un événement trop difficile à appréhender psychologiquement (viol, séquestration, inceste, meurtre, etc...) est bloqué et verrouillé par le cerveau dans les tréfonds de la mémoire. Jusqu’au jour où ce souvenir refait surface, au prix d’un bouleversement pour la personne qui s’était construite sans lui.
On relève dans les figures intéressantes de ce troisième tome celle d’Icare, complètement réhabilité dans une version où la domination adulte est responsable de sa chute. Selon la vision proposée par Noémie Fachan, Icare est victime de la règle des adultes qui veut que les enfants obéissent à leurs parents, même s’ils doivent en mourir.
Elle souligne, chiffre à l’appui, que les enfants sont la population la plus opprimée puisqu’ils sont soumis à l’autorité parentale et à celle des adultes jusqu’à leur majorité. Lorsque tout se passe bien, il n’y a rien à dire à cela. Mais dès lors que les adultes et parents deviennent les agresseurs, l’enfant est impuissant. Impuissant à décrire ce qui lui arrive si on ne lui a pas donné le vocabulaire et les clés pour comprendre qu’un inceste, qu’un rapport sexuel non consenti ou que des coups sans raison, ce n’est pas normal.
Bénéficiant d’une construction en trois temps (matin, midi, soir) que n’ont pas les volumes précédents, les réflexions de l’autrice, incarnée par la Sphinge, partent du constat de l’immense quantité de problèmes rencontrés par ses patient.es, et terminent par le constat de son impuissance à résoudre les problèmes à l’échelle des individus. Face à cela, une solution émerge : le collectif. Créer des groupes de soutien, maintenir la solidarité entre femmes et minorités de genre, et poursuivre la lutte malgré les résistances.
Pour résumer, ce troisième volume transpose à travers la mythologie les problématiques de l’après #MeToo que nous rencontrons en 2026 dans nos sociétés : retournement et/ou récupération des discours féministes par le système néo libéral dominé par les hommes, renforcement des discours masculinistes, lutte constante et accrue pour les droits des femmes menacés dans les sociétés occidentales ou encore ridiculisation et minimisation des concepts féminins comme la charge mentale. À cela s’ajoute la difficulté de concilier engagements féministes, vie personnelle et carrière.
Malgré tous ces obstacles, les monstresses et les déesses ne perdent pas espoir. Elles continuent de réfléchir à un monde meilleur et d’améliorer celui qu’elles ont créé, déjà mieux que celui d’avant. Elles savent que le chemin sera long et semé d’embûches mais elle finiront par instaurer leur vision d’un monde égalitaire, où chacun trouvera sa place.
La couverture donne le ton : la Sphinge est représentée les yeux fermés, comme si elle dormait. Le bleu du ciel derrière elle et la plume qu’elle tient dans sa main sont des symboles qui appellent le rêve, la douceur, la légèreté. Dans cette image, le désert qui pourrait représenter l’adversité (la traversée du désert, symboliquement) n’occupe même pas un tiers de la page et est dominé par le ciel et la Sphinge elle-même.
Une belle façon de signifier que le calme, l’espoir et les femmes occupent désormais l’espace et qu’ils n’entendent pas céder leur place.
Par Gaëlle BEDIS
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Tome 1 : L’œil de la Gorgone. 22 figures mythologiques sous un regard féministe. - Paru le 31/10/2023
Tome 2 : La Voix des Harpies. Bienvenue sur l’Olympe en pleine révolution féministe. - Paru le 06/03/2025
Tome 3 : Le Songe de la Sphinge. Des mythes revisités pour rêver d’un monde féministe. - Paru le 04/03/2026