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Très bon
16 octobre 2025
1427. La France est officiellement en guerre avec l’Angleterre depuis quatre-vingt-dix ans, un conflit qui puise ses racines dans une querelle dynastique opposant Philippe VI de Valois et Édouard III Plantagenêt. Le royaume de France est profondément déstabilisé par de nombreux événements : la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, le Grand Schisme d’Occident, la peste noire (1347), le traité de Troyes (1420) ou encore les défaites militaires majeures de Crécy (1346), de Poitiers (1356) et d’Azincourt (1415).
Réfugié à Chinon, le dauphin et futur Charles VII, déshérité par le traité de Troyes et peu aimé de sa mère, tente d’organiser la résistance face aux Anglais alors que la situation est extrêmement difficile. Dans les campagnes, la violence est omniprésente, marquée par les pillages, tant de la part des Anglais que de bandes de brigands. Au milieu de ce carnage, attiré par le goût du sang, un tueur en série se délecte de chair humaine. Semant la mort sur son passage, l’Ogre a enlevé une trentaine de petites filles retrouvées sans langue et sans cœur. Le capitaine Guillaume de Blamont est alors chargé par le dauphin de mettre la main sur ce monstre.
Les Anglais occupent la moitié de la France ainsi que Paris, gouvernée par Jean de Lancaster, duc de Bedford, régent du royaume et capitaine de Paris, un anglais. Isabeau de Bavière, reine mère, fait bon accueil aux ennemis du trône. Cette dernière souhaite la paix et la victoire des Anglais, d’autant que, du fait des multiples alliances patrimoniales passées, Henri VI d’Angleterre se trouve être son petit-fils. En coulisses, les manigances politiques se multiplient, une rumeur prophétique circule (« La France perdue par une femme sera un jour sauvée par une vierge ! ») et une messe noire se prépare. Pendant ce temps, l’Ogre fait la rencontre d’une jeune femme prénommée Jeanne, qu’il espère occire afin de s’en repaître.
L’Ogre est un véritable plaisir de lecture. Sur le plan graphique, Juan Luis Landa stimule notre imaginaire d’écolier associé à ce terrible conflit dès la couverture de l’album, et plus largement, l’imaginaire chevaleresque. Dans une splendide mise en scène où les lances, les haches et les boucliers s’entrechoquent, s’élance un cheval blanc monté par un personnage qu’on devine être Jeanne d’Arc. Avec sa couverture et son dos toilés, de grand format, la bande dessinée est un bel objet.
Le dessinateur fait preuve de talent dans la composition des plans larges des champs de bataille et des pages consacrées à la Pucelle d’Orléans. Le dessin est porté par un souffle épique et pénétrant. Ses découpages et cadrages réussis confèrent une grande fluidité à la narration. On est aisément emporté par les ambiances soignées et les visages porteurs de sentiments convaincants.
Sur le plan scénaristique, on ressent à la lecture tout le plaisir que Jean Dufaux a pris à écrire ce récit. La matière historique de la guerre de Cent Ans est évidemment une mine d’or pour un conteur tel que lui. Il s’amuse avec notre imaginaire collectif autour d’une figure mondialement connue et à la puissance symbolique particulièrement forte : Jeanne d’Arc.
L’auteur semble avoir exploré les récits et légendes noires du conflit, peut-être ceux consacrés à plusieurs protagonistes, qu’il s’agisse d’Isabeau de Bavière, de Jeanne d’Arc ou de Gilles de Rais, afin de créer l’Ogre, un être maléfique de prime abord. Tout l’enjeu du récit réside dans le rapport entre, d’un côté, Jeanne, qui incarne la sainteté, et, de l’autre, l’Ogre, véritable incarnation de la violence extrême de ce conflit. Quelle place prendra-t-il dans le second tome, alors que ce personnage n’existe pas historiquement ?
Se pose par conséquent la question de la complexité des personnalités de chacun et chacune. Jeanne d’Arc apporte une première protection à l’Ogre, ce qui questionne la moralité d’une telle décision de la part de celle que l’Église catholique assimile à une sainte. Quant à l’Ogre, est-il véritablement un démon, lui qui porte les stigmates d’un handicap physique et mental ?
Et le capitaine de Blamont, qui, face à la menace anglaise, finit par s’allier au chef de bande Colin qu’il pourchassait ? En pareille époque, les vertus brandies bien haut par la morale ne ploient-elles pas sous le poids des réalités ? Jean Dufaux, une fois encore, s’amuse.
Avec ce récit en bande dessinée, la guerre de Cent Ans prend, rétrospectivement, un visage plaisant : celui des Rois maudits, la célèbre série de romans de Maurice Druon, qui a inspiré George R. R. Martin pour Le Trône de fer. La lutte entre les deux dynasties n’est pas sans rappeler non plus la lutte pour le pouvoir dans la série animalière de qualité Les 5 Terres (éditions Delcourt). Pour cet univers, un diptyque est annoncé, et l’on regrette que Jean Dufaux et Juan Luis Landa n’explorent pas davantage cette guerre à travers le prisme de protagonistes sans existence historique. Peut-être à travers d’autres cycles ? Avec un graphisme de qualité qui porte le souffle épique et les intrigues politiques de ce conflit, L’Ogre s’impose comme une très belle bande dessinée, à conseiller impérativement à celles et ceux qui aiment les bandes dessinées historiques.
Par Romain GARNIER
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L’Ogre (T1) - Par Jean Dufaux & Juan Luis Landa - Éd. Glénat - Paru le 24.09.2025 - 250mm x 340mm - 112 pages - 29 euros.
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