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Favori de la rédaction
25 juin 2026
Sinclair est mandaté par un patron richissime et anonyme pour reprendre une propriété anciennement occupée par un célèbre sculpteur mort subitement. Ce sculpteur était tombé amoureux d’une comédienne et chanteuse d’opéra et avait rempli sa propriété de sculptures d’elle. Elle vit sur place, avec sa fille, mais va devoir quitter les lieux, n’étant pas la locataire officielles. Sinclair assistera ensuite à un pot de bienvenue entre milliardaires et constatera que la richesse ne fait pas forcément l’éducation, l’intelligence et la subtilité. Il se retrouvera face à une micro-société, soi-disant idéale, mais finalement peu reluisante. Symbole du luxe et de la bêtise mélangés, quelques résidents se battent à coups de langoustes lors d’une réception, sous le regard navré d’un couple où l’homme est probablement Pierre Christin lui-même, lunettes sur le front, regardant tout cela avec distance, un hommage drôle et respectueux. D’autres petits clins d’œil sont dans le livre comme le couple glamour hollywoodien dont les prénoms sont vraiment très proches de Brad et Angélina, ou encore, bien plus discret, le nom de Terreur graphique, aussi dessinateur et illustrateur de presse, caché dans un texte.
L’histoire présente tous les paradoxes que l’on peut trouver dans notre civilisation, en nous montrant quelques extrêmes : la vie d’ultra-riches sur une île censée leur assurer un entre-soi de luxe et de bon goût mais où ils ne peuvent pas s’entendre entre eux, se comportent comme des enfants gâtés et égoïstes. Ils recherchent la paix et l’harmonie mais se jalousent et se détestent. Ils pensent mettre les moyens pour être en sécurité mais restent dans un endroit isolé, plein de dangers, encore à l’état sauvage. Lorsqu’un des leurs est mis dehors pour défaut de paiement, ils ne le soutiennent pas, au contraire. Il avait fait sa fortune dans les usines chimiques polluantes, le pétrole, les mines de métaux précieux : ils vont encore plus l’enfoncer. Ce qui était admirable il y a quelques décennies est un repoussoir. Les nouveaux milliardaires viennent de la technologie et trouvent leur fortune plus défendable. Mais qu’est-ce qui dit que les smartphones, les satellites et l’IA sont des thèmes plus nobles ? Qu’en pensera-t-on dans quelques décennies ?
Pierre Christin propose une satire sociale efficace, proposant de nombreux personnages, depuis le cuisinier japonais bardé de couteaux au pilote d’hélicoptère ancien militaire, Hector le garde du corps à l’oreillette, Zack l’informaticien qui gère l’île et fait penser à un célèbre film de dinosaures (celui qui finit un peu mal…), Clara, la fille de la cantatrice, une des plus malignes de l’île. Sans oublier Tahitoa, l’indigène, homme de main du propriétaire, mais aussi le sage de l’île, qui saura résumer son avenir sur cette île en : « Moi je suis chez moi dans cet océan » pour montrer qu’il n’a pas peur de ce qui pourrait arriver.
Le livre se situe sur une journée et montre qu’en quelques heures, tout ce qui semblait certain et immuable peut être balayé. Et quand il s’agit de sauver sa vie, peu sont capables de risquer la leur pour en sauver d’autres. On assiste plutôt à des mouvements de panique et l’entre-soi des ultra-riches devient vite du chacun pour soi. Employés comme propriétaires essaient de la même manière de sauver leurs biens, même si certains en ont bien moins que d’autres, mais surtout, de manière égale, de sauver leur vie. Ils redeviennent égaux dans leurs derniers instants, mais pas forcément plus humains.
Titwane est dessinateur de bandes dessinées et illustrateur pour la presse. Son dessin est réaliste, coloré, souvent en couleurs directes à l’aquarelle. Ses BD précédentes s’étaient fait remarquer comme le collectif Des Animaux et des Hommes ou Photographes de guerre qui a reçu plusieurs prix. Il a aussi dessiné des documentaires comme Le Charles de Gaulle ou Brigade des mineurs. Il propose ici un trait semi-réaliste tout à fait adapté à la dynamique de l’histoire, à la description haute en couleurs des personnages et des décors luxuriants. Une page sur la cantatrice fait même penser à du Clément Oubrerie et c’est bien agréable. Un très beau portrait de Pierre Christin est proposé en fin d’album.
Pierre Christin a été scénariste pendant des décennies et a travaillé avec Enki Bilal, Jean-Claude Mézières et beaucoup d’autres, avec un goût particulier pour la science-fiction. En fin de volume, un texte de l’éditeur rappelle le contexte très particulier de la conception de cet album. L’histoire était à l’état d’ébauche depuis des années. Le scénariste se savait gravement malade et voulait terminer cette histoire qui réunissait tous ses grands thèmes. Assisté de Stella Lory, le scénario a été finalisé, des discussions avec le dessinateur ont eu lieu au début du travail. P. Christin n’a pas eu l’occasion de voir le livre finalisé mais savait que c’était en bonne voie et que cela allait se faire. On notera que Stella Lory ne cosigne pas le livre, même si son travail a dû être indispensable pour qu’il voit le jour. Un très beau livre, plein d’action et de suspense, et qui fait réfléchir sur la notion de paix et de bonheur.
Par Laurent MENUT
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