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Excellent
10 avril 2026
Aristote ne connaissait que trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. Mais il ignorait l’existence d’une quatrième catégorie : celle des sous-mariniers, ces individus qui se confrontent à un outre-monde au fond des océans. Le Vigilant, basé à l’Île Longue, dans la rade de Brest, incarne cette réalité secrète : un SNLE doté de 16 missiles, chacun porteur de plusieurs têtes nucléaires, qui disparaît dans les profondeurs pour assurer, 24 heures sur 24 et 365 jours par an, la permanence de la dissuasion nucléaire française. Depuis plus de cinquante ans, au moins un de ces quatre sous-marins patrouille constamment sous les océans, dans un roulement implacable où chacun alterne entre entraînement intensif, maintenance et refonte majeure.
Embarquer à bord, c’est pénétrer en terre inconnue, dans un univers où le langage même se transforme. Les marins, mécaniciens et ingénieurs communiquent dans un jargon dense de bigrammes, d’acronymes et de termes techniques qui forment une barrière linguistique protectrice. Seul élément humanisant ce monde de précision : les « familigrammes », affectueusement appelés « familis », ces quarante mots de proches qui préservent l’« indice moral » du sous-marinier durant les soixante-dix jours moyens d’une patrouille réelle, bien au-delà des douze jours d’entraînement que les auteurs ont documentés.
Un reportage sans bulles, mais riche de mille voix
Le reportage dessiné de Raynal Pellicer et Titwane abandonne les bulles traditionnelles au profit d’une myriade de textes flottant autour de dessins réalistes à la gouache. Cette approche formelle épouse parfaitement l’atmosphère du sous-marin : pas de dialogues faciles, mais des voix qui s’entrecroisent, des témoignages qui s’accumulent, du commandant au simple matelot, de l’analyste surnommé « oreilles d’or » à l’atomicien. Chaque membre d’équipage devient le narrateur de son propre quotidien, révélant les exercices de combat naval, les alertes incendie, les simulations de tir nucléaire, la vie étriquée dans un espace clos où la discrétion acoustique prime sur tout.
La structure du récit s’articule autour de ces situations extrêmes qui constituent le cœur battant du sous-marin : la tension permanente, l’entraînement sans relâche, la conscience que chaque homme porte en lui la responsabilité ultime. Car la mission du Vigilant est simple et vertigineuse : disparaître, ne pas être détecté, et « être paré à », c’est-à-dire rester en mesure, à tout instant, de répondre à un ordre stratégique décidé par le seul président de la République.
Cette bande dessinée s’inscrit dans la continuité d’une œuvre magistrale : après Enquêtes générales (2013), Brigade criminelle (2015), Brigade des mineurs (2016) et Le Charles-de-Gaulle (2020), Pellicer et Titwane ont remporté en 2024 le prix Relay de la BD, le grand prix des Galons de la BD et le prix du livre d’histoire contemporaine pour Photographes de guerre. Le Vigilant prolonge cette quête inlassable : documenter les mondes secrets, les institutions fermées, les hommes qui vivent à la limite de l’invisible, et transformer ces immersions en témoignages graphiques d’une puissance rare.
Par Jessy LEMESLE
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Le Vigilant, immersion à bord du sous-marin nucléaire, de Raynal Pellicer et Ttiwane, Editions de La Martinière, 26,50 €