Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Très bon
15 mai 2026
Il fallait oser : faire de l’arrêt du tabac un terrain de comédie sans en atténuer la difficulté. Avec À notre santé ! T.1 - K.O. la clope, Jérôme Derache et Juan relèvent ce pari en s’appuyant sur une évidence simple : arrêter de fumer, ce n’est jamais linéaire. Et c’est précisément dans ces zigzags que naît le récit.
Tout commence avec un couple qui décide d’en finir avec la cigarette. Décision classique, presque banale, mais immédiatement mise à l’épreuve : autour d’eux gravite une bande d’amis majoritairement fumeurs. Autrement dit, un environnement où la tentation n’est jamais loin, où la volonté doit composer avec les habitudes collectives. Le ton est donné : ici, pas de success story exemplaire, mais une succession d’essais, de ratés et de recommencements.
L’album adopte une structure fragmentée, faite de saynètes. Chaque séquence saisit un moment précis du sevrage : l’envie irrépressible, la stratégie de substitution, la rechute presque comique ou, au contraire, la petite victoire discrète. Ce morcellement épouse la réalité du combat contre l’addiction : une lutte faite de détails, de gestes minuscules et de décisions répétées.
Rire pour respirer
Ce qui distingue K.O. la clope, c’est son usage constant de l’humour. Non pas pour minimiser, mais pour accompagner. Le rire devient ici une forme de respiration, une manière de tenir, de relativiser sans nier. Les personnages tâtonnent : l’un se jette dans le sport, l’autre mise sur des paris entre amis, un troisième trouve dans le « Mois sans tabac » un cadre salvateur, tandis que le dernier tombe dans le ménage et la cuisine compulsive. Rien n’est présenté comme une solution miracle ; tout est expérimentation. Entre envies pressantes, rechutes hilarantes et victoires arrachées, ces personnages tentent de retrouver un souffle en riant à pleines dents immaculées.
Le couple initial tente de combler le manque par des activités concrètes : ménage, cuisine, mouvement. Ailleurs, un homme persévère pour son fils, conscient du poids du tabagisme passif. Plus loin encore, un célibataire amorce un nouveau départ, presque symbolique, en changeant de vie après une rencontre. Chaque trajectoire dessine une manière différente d’affronter la dépendance, avec ses motivations, ses failles et ses élans.
Ce refus du jugement est essentiel. L’album ne hiérarchise pas les méthodes, ne distribue ni bons points ni blâmes. Il observe, avec bienveillance, cette humanité en lutte contre elle-même. Et dans cette galerie de personnages, chacun peut reconnaître un fragment de son propre rapport au tabac ou à toute forme d’habitude tenace.
Tout ce que vous voulez savoir avant d’arrêter la cigarette se trouve dans cette album
Mais K.O. la clope ne se contente pas de raconter : il accompagne. En filigrane, l’album distille des informations concrètes, des ressources et des repères. Des encadrés viennent ponctuer le récit, abordant des sujets précis (dangers du tabagisme passif, conseils pratiques, dispositifs d’aide comme Tabac Info Service). Cette dimension pédagogique ne rompt jamais le rythme ; elle s’intègre au contraire naturellement, comme une extension du vécu des personnages.
Ce choix est habile : faire du lecteur non pas un simple spectateur, mais un potentiel acteur. L’identification ouvre la porte à l’action. Sans injonction ni discours appuyé, l’album suggère que l’arrêt du tabac est moins une question de volonté pure qu’un processus, fait d’essais et d’ajustements.
Jérôme Derache, scénariste affûté, signe après Enfin l’école (Bamboo), Amy pour la vie, – et, prochainement, La Vie Mélodie, un album où il manie d’une plume tendre les défis auxquels les êtres humains peuvent être confrontés, le tout porté par un humour salvateur face à l’addiction. Graphiquement, Juan, dessinateur vif arrivé chez Bamboo en 2016 avec Mes premières Fois, avant d’enchaîner avec Les Seignors, Carnet de roots et Ma sœur et mon beau-frère , privilégie une lisibilité efficace, au service du rythme et des situations. Les expressions, les postures et les petits décalages visuels renforcent l’humour sans surcharger. Le dessin accompagne le propos avec souplesse, laissant toute sa place à la dynamique de groupe et aux interactions.
Au fond, K.O. la clope parle moins de cigarette que de persévérance. Il raconte ces moments où l’on décide de reprendre prise sur quelque chose qui nous échappe. Avec ses hésitations, ses rechutes et ses reprises, il restitue la vérité d’un combat ordinaire et c’est précisément ce qui le rend précieux.
Par Jessy LEMESLE
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
À notre santé ! T.1 - K.O. la clope, Jérôme Derache et Juan, Editions Bamboo, 11,90 €