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Bon
15 mai 2026
Il y a des étés qui changent une vie, et d’autres qui déplacent une société entière. L’été 1936 appartient aux deux catégories. Le Front populaire vient d’arracher aux habitudes une conquête simple et révolutionnaire : le droit au repos. Pour la première fois, la mer cesse d’être un privilège de carte postale bourgeoise ; elle devient un horizon accessible, presque commun. Sur le sable encore hésitant de cette démocratisation balbutiante, Vaillantes installe son récit et surtout ses héroïnes.
Suzanne et Mabel ne devraient pas se rencontrer. La première porte en elle la terre, la fatigue et les silences d’une France rurale encore marquée par la guerre. La seconde arrive d’Amérique avec ses décalages, ses libertés maladroites, ses façons de dire et d’être qui ne cadrent pas. L’une est enracinée, l’autre déracinée. Mais c’est précisément dans cet écart que quelque chose s’invente à Saint-Jonas.
Le récit ne force jamais la rencontre : il la laisse advenir. Un regard, une gêne, une curiosité. Puis, peu à peu, la reconnaissance. Vaillantes excelle dans cet art délicat : montrer comment deux trajectoires divergentes peuvent se frôler sans se nier, se comprendre sans se ressembler. Il ne s’agit pas de fusion, encore moins d’un modèle. Il s’agit d’un compagnonnage fragile, mais déterminé.
Sororité sans slogans, liberté sans bruit
Ce qui frappe, c’est la manière dont l’album aborde la question de l’émancipation. Rien ici de démonstratif. Pas de grands discours, pas de revendications martelées. La liberté se joue dans les détails : un vêtement que l’on ose porter, une parole que l’on ne ravale plus, une présence que l’on affirme sans s’excuser. La plage devient alors un espace symbolique puissant, un lieu de dévoilement autant que de recomposition sociale.
Car, sous le soleil de 1936, les corps changent de statut. Ils ne sont plus seulement assignés : ils apparaissent. Et avec eux, les femmes de Vaillantes s’autorisent à exister autrement. Suzanne, marquée par une vie rude, découvre une forme de relâchement, presque d’abandon. Mabel, étrangère aux codes, apprend à naviguer dans une société qui la regarde autant qu’elle la juge. Ensemble, elles déplacent les lignes sans éclat, mais sans retour.
Le terme de sororité pourrait sembler attendu ; il est ici réhabilité. Non comme un mot d’ordre, mais comme une expérience concrète. Une solidarité qui ne gomme pas les différences, mais les accueille. Une alliance qui n’efface ni les tensions ni les malentendus, mais qui choisit malgré tout de tenir.
Contexte historique irranguant récit et dessin
Le travail conjoint de Cécile Becq (Ama, le souffle des femmes, 20 000 exemplaires), et d’Émilie Chazerand (La Fourmi rouge, 40 000 exemplaires), se distingue par sa justesse. L’écriture, sans emphase, capte les nuances d’une époque charnière ; le dessin accompagne ce mouvement avec une sensibilité qui privilégie les visages, les gestes, les silences. Rien n’est surligné, tout est suggéré. L’ensemble compose une atmosphère à la fois douce et traversée de tensions, à l’image de cet été suspendu entre deux mondes.
Le contexte historique, loin d’être un simple décor, irrigue le récit. Les congés payés ne sont pas seulement un acquis social : ils deviennent un révélateur. Qui a le droit de partir ? Qui ose ? Qui reste en retrait ? Vaillantes capte ce moment précis où une avancée collective se confronte aux habitudes, aux regards et aux hiérarchies encore tenaces.
Au fond, l’album pose une question simple et profonde : que fait-on de la liberté quand elle se présente enfin ? Suzanne et Mabel n’y répondent pas de la même manière, et c’est là toute la richesse du récit. Il n’y a pas une voie, mais des tentatives, des hésitations et des élans.
Vaillantes ne cherche pas à héroïser ses personnages ; il les rend présents. Et dans cette présence, quelque chose se transmet : une manière d’habiter le monde autrement, de s’y tenir sans se soumettre tout à fait. Une manière, aussi, de faire de l’amitié un espace de résistance douce. Un album discret en apparence, mais profondément habité, comme ces étés dont on ne se défait jamais tout à fait.
Par Jessy LEMESLE
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Vaillantes, Cécile Becq et Emilie Chazerand, Editions Rue de Sèvres, 20 €