Hier, 31 octobre 2024, les éditions Dupuis faisaient le communiqué suivant :
« Depuis quelques jours, les prises de parole se multiplient pour exprimer la colère ressentie devant la représentation des personnes noires et des femmes dans le Spirou « vu par » de Dany et Yann : "La Gorgone bleue" publié en septembre 2023.
Nous sommes profondément désolés si cet album a pu choquer et blesser. Cet album s’inscrit dans un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque.
Plus que jamais conscients de notre devoir moral et de l’importance que représente la bande dessinée en tant qu’éditeur et plus largement le livre dans l’évolution des sociétés, nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation.
C’est pourquoi, nous tenons à présenter nos plus sincères excuses. Nous avons mis en œuvre le retrait de l’ouvrage de l’ensemble des points de vente. »
En effet, depuis quelques jours, certains réseaux sociaux se faisaient le relais de personnes qui, découvrant cette bande dessinée parue voici plus d’un an, comme « la bande dessinée la plus raciste de l’année 2024 » pointant les représentation des Noirs qui seraient problématiques, parce que « ressemblant à des singes ».
Interrogé, le dessinateur Dany -le seul désigné responsable de cette publication- invoque une caricature qui serait appliquée à part égale entre noirs et blancs ; une représentation qui est celle de grands auteurs comme Franquin, l’un des meilleurs dessinateurs de Spirou, dont il s’inscrit dans la tradition. Une tradition qui, apparemment, ne passe plus aujourd’hui auprès de certaines catégories de lecteurs.
Une bande dessinée « à rebrousse-poil »
Nous ne sommes pas étonnés par cette polémique à propos d’un album, scénarisé par Yann, dont la publication avait été décidée huit ans avant sa parution par Sergio Honorez, l’éditeur précédent de Stéphane Beaujean, l’éditeur actuel.
Tout en faisant l’interview d’un auteur, Dany, 81 ans à ce jour, figure marquante dans l’âge d’or de la bande dessinée belge, qui réalisait la son premier Spirou, voici ce que nous avions écrit à propos de cet album sur ActuaBD au moment de sa parution : « Quel étrange album que le Spirou dessiné par Dany ! Déjà, il y a quelque chose de transgressif dans le choix du dessinateur : Dany, pilier historique de chez « Jules-de-chez-Smith-en-face », le Journal Tintin, opérant sur Spirou, c’est un événement ! Avec le scénariste Yann au scénario, lequel adore jouer avec les codes, les citations, les concepts pour mieux les déconstruire, les « sensitive readers » de chez Dupuis ont dû être chauffés à blanc : écologie, féminisme, minorités… Dans cet album, c’est clairement le discours « woke » qui est la vedette du récit et qui en prend plein la figure. Au casting, un clone de Donald Trump, le député français Aymeric Caron, une chaîne de fast-food de style McDonald, Jones, la comparse de XIII, et le 7e continent, celui des déchets plastiques accumulés au milieu de l’océan. Tout cela est brassé avec un joyeux esprit foutraque qui se fiche des conventions. »
Nous n’en avions pas fait l’album de l’année mais nous avions déjà perçu en raison de son propos, tout le potentiel polémique de l’ouvrage. Lequel n’a pas manqué à se manifester… un an après... Pourquoi un an après ?
Que cet album ait pu interloquer, du fait de sa critique certaines cibles : éco-terroristes, féministes, etc., cela ne nous a donc pas étonnés. La critique de la représentation des Noirs, en revanche, nous a surpris. C’est l’époque qui veut cela : certaines représentations ne passent plus de nos jours. Ce débat mérite d’être ouvert. Après tout, Moulinsart a bien fini par concéder une notice signalant les préjugés racistes dans Tintin au Congo.
Une décision lourde de conséquences
Ce qui est plus étonnant, c’est la décision de Dupuis, de « canceller » une œuvre qu’elle a elle-même publiée il y a un an. La charge est lourde contre les auteurs comme contre le précédent éditeur : « erreur d’appréciation », représentation « problématique » des « personnes noires et des femmes », il n’y avait personne en septembre 2023 chez Dupuis pour s’en apercevoir, du PDG Julien Papelier jusqu’aux commerciaux, aux libraires ? Ce n’est pas la première fois que nous posons cette question : Y-a-t’il un Pilote dans l’avion ?.
Reste une question plus fondamentale. Dans les années 1960, un ecclésiastique était consulté par Monsieur Dupuis qui signalait les bandes dessinées problématiques à l’éditeur. Les auteurs à l’époque (Franquin, Morris, Goscinny…) avaient lutté contre cette pratique encouragée par commission de la Loi de 1949 pour la protection de la jeunesse qui avait fait des remontrances à l’encontre de Lucky Luke, Gil Jourdan, Alix, le Marsupilami ou encore Blake & Mortimer. Aujourd’hui, les bons pères semblent avoir été remplacés par des « sensitives readers ». Est-ce là une bonne évolution ?
Par Didier PASAMONIK
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