Vous comptez dans votre production un nombre impressionnant d’albums de BD. Est-ce qu’on peut considérer qu’Olivier Rameau est la série qui vous caractérise le mieux ?
J’ai fait effectivement beaucoup de choses, depuis maintenant le début de cette longue carrière. C’est vrai que j’ai abordé un peu tous les genres et tous les styles, passant du réalisme à l’humoristique. Ceci parce que j’aime me mettre, non pas en danger, mais au défi ! Ça renouvelle mon enthousiasme.
Mais ce n’est pas toujours très confortable ! Évidemment on acquiert au fil des années une sorte d’aisance. Ill y a des choses que l’on fait plus facilement, je pense à certains albums humoristiques notamment, mais quand il me faut revenir au réalisme, je me rends compte alors que je ne suis ni Hermann, ni Boucq. Il me faut un peu retourner au charbon. Mais ça me stimule ! Et ça renouvelle vraiment mon enthousiasme. Vous savez, j’ai fait énormément d’illustrations, de courts récits et si on ajoute tout ça, ça fait pas mal d’albums. En réalité, je suis très loin de la production d’un auteur comme Hermann par exemple. Je dois avoir une quarantaine d’albums en tout et Hermann, lui, en a 140 ! Mais lui, c’est un stakhanoviste du boulot donc forcément, il en compte énormément. Mais oui, en effet, la série où je suis chez moi, la série qui me ressemble le plus, cela reste Olivier Rameau.
C’est une série qui remonte à très-très longtemps. Je crois qu’elle a démarré en 1968, quand je suis entré au Studio Greg. Je me souviens que c’était juste après l’école, après mon service militaire aussi et après mon passage chez Mittéï, où j’avais pu y rencontrer Tibet et Greg puisque Mittéï était leur assistant. Greg avait alors remarqué mon travail et m’avait proposé de rejoindre son studio. Or moi, en dehors de Franquin, génie absolu et idole de tous les dessinateurs de ma génération, j’aimais beaucoup les aventures de Gil Jourdan. Ça m’avait marqué quand j’avais neuf ou dix ans. Je trouvais cette série d’un modernisme incroyable, avec des dialogues fantastiques. Gil Jourdan, c’étaient des sacrés bouquins policiers et avec un humour bien spécifique pour chacun des personnages : Gil Jourdan avec un humour un peu british, Libellule avec un humour un peu balourd et l’inspecteur Crouton avec son humour involontaire. C’était un cocktail savoureux, j’aimais beaucoup ça et donc… c’était ce que j’avais envie de faire !
Je ne sais pas ce qui est passé par la tête de Greg (peut-être avait-il un créneau horaire inoccupé ce jour-là) : contrairement à mes attentes, il est venu un jour me raconter une histoire complètement farfelue de ziroboudons, d’oiseau razibus, de tartes mal cuites… C’était l’univers d’Olivier Rameau ! Un univers complètement onirique et fantastique. C’était très loin de mes aspirations de l’époque, très loin de Gil Jourdan, mais je suis quand même tombé dedans. Je me suis approprié cet univers. Toute cette fantaisie, ces histoires qui partent un peu dans tous les sens, c’est finalement l’univers qui me ressemble le plus. Et finalement, ça m’a beaucoup plu car ça me donnait une grande liberté de création. On pouvait faire tout et n’importe-quoi ! ( Rires ) Au final, avec cette série, je me suis toujours bien, mais vraiment bien, amusé.
Et même encore aujourd’hui, après avoir abandonné cette série pendant plus de quinze ans, j’y reviens avec énormément de plaisir. Donc oui, Olivier Rameau, c’est la série qui me représente le plus. Et dans l’esprit des gens, des lecteurs qui me suivent, c’est aussi ce qu’ils citent en premier. Cependant, je sais aussi qu’il y a d’autres lecteurs qui eux, sont absolument dingues de Histoire sans héros et c’est vrai que c’est une histoire extraordinaire.
Nous en parlerons. Il existe un album d’Olivier Rameau que vous avez réalisé entièrement seul.
Oui, car Greg était un peu débordé et en plus, on s’était un peu éloignés géographiquement. Il s’était installé à Paris, ce qui a fait qu’on se voyait beaucoup moins. Cependant, Greg me laissait tout le temps une très grande liberté de création. Ainsi, quand il s’agissait de travailler pour remplir des suppléments éditoriaux du style Spécial Tintin, et comme lui n’avait pas toujours le temps, il me demandait carrément d’écrire et de faire quelques pages. Ce qui me plaisait beaucoup ! J’avais des idées et Greg m’encourageait toujours à participer à ses scénarios. Au début, il écrivait toujours ses histoires de manière assez précise mais au fil du temps, il me laissait de plus en plus de liberté. Il me permettait plus de création. Par exemple, il me disait : « Bon, ben là, il y a une scène de bagarre, vous avez une page et demi ». Ça se résumait à ça ! ( Rires ) Il ne décrivait plus les décors par exemple. Alors qu’avant, Greg était extrêmement précis. Il apportait énormément par sa créativité et son invention fantastique, ce qui me donnait beaucoup de matière à mes débuts, pour m’exprimer. Et petit à petit donc, on s’entendait tellement bien, il connaissait tellement ma manière de fonctionner, de raconter et de découper qu’il me faisait confiance et qu’il me poussait à participer de plus en plus aux histoires.
Ce qui fait qu’on en est arrivés à ce que j’écrive des petites histoires complètes qui ont ensuite été réunies dans un album : Le Rêve aux 7 Portes. Ce sont sept histoires qui vont de quatre à quinze pages et qui ont formé mon tout premier album solo. Greg a alors fait une préface admirable où il me dit bravo, j’ai beaucoup aimé ça.
Pour l’anecdote, il faut savoir qu’à la fin de sa vie, Greg avait commencé le scénario des Disparus du bayou Plalah. Mais comme à son habitude, il n’écrivait jamais tout le scénario d’un coup. Quand il est mort, j’ai hérité d’une dizaine de pages, c’était le début du tome douze. J’ai repris son travail mais sans savoir très bien où il voulait aller. Je n’avais que le début. J’ai commencé par ajouter deux pages juste avant, un peu comme une sorte de pré-générique. L’histoire écrite par Greg ne commence en réalité qu’à la troisième planche de l’album. Et jusqu’à la planche dix, ce sont les pages de Greg. Tout le reste de l’album est de moi. Mais ça m’a pris quinze ans avant d’avoir réellement envie de revenir à Olivier Rameau. Néanmoins, c’est une série qui continue à être rééditée régulièrement, passant d’éditeurs en éditeurs. Pour finir chez Kennes qui vient de rééditer tous les albums en intégrales. Intégrales qui sont très bien faites en plus, avec beaucoup de matériel additionnel et une analyse très complète d’Olivier Rameau écrite par Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault.
Toujours dans ce tome dix, il y a deux planches sans texte qui sont du rêve absolu !
Ha, on m’en a beaucoup parlé de ces deux pages ! Et je pense que ça annonçait déjà un peu mes albums coquins, c’est-à-dire la série à venir Ça vous intéresse ? Oui, avec ces deux planches sans texte, tous les lecteurs qui à l’époque étaient amoureux de Colombe en ont eu pour leur argent. Les lecteurs m’en ont beaucoup parlé, ça les a fait rêver. Et pour les lecteurs plus jeunes, c’était même leur premier émoi amoureux ! ( Rires ) Pour les autres, c’était une récompense. Après avoir fantasmé sur Colombe pendant des années…
Il est amusant de noter les changements de forme de la jupe de Colombe.
( Rires ) Oui, elle est devenue de plus en plus courte ! Colombe est devenue de plus en plus sexy, avec un décolleté de plus en plus plongeant et c’est très bien ! Aujourd’hui, je ne changerais pas la jupe de Colombe, ni son décolleté car je ne suis pas du tout prêt à accepter les nouveaux diktats. Que ce soient ceux du "wokisme" ou du féminisme… Chaque époque a ses impératifs. Aujourd’hui, ils sont dictés par les réseaux sociaux. Il y a ainsi différents courants, différentes associations qui luttent contre tout un tas de choses… mais moi, je n’en tiens pas compte. Je précise que j’ai toujours, toujours, été pour l’égalité totale entre hommes et femmes. Tout le monde doit avoir les mêmes droits.
Ce qui me révolte par exemple, ce sont ces différences de salaire entre les hommes et les femmes. Il y a certains chefs d’entreprises qui m’ont expliqué que c’était parce qu’elles étaient beaucoup moins présentes, sous prétexte qu’elles ont d’autres choses à faire en dehors... Il est bien connu que, contrairement aux hommes, les femmes sont contraintes de faire plusieurs choses à la fois. Quoiqu’il en soit, moi j’ai toujours prôné l’égalité. Depuis le début, et contrairement à l’idée qu’on pourrait s’en faire au début de la série, Colombe n’a jamais été une potiche. Elle a toujours eu un rôle actif. C’est elle qui prend la décision d’aller sauver Olivier Rameau dès la première histoire. C’est elle qui mène l’expédition pour aller rechercher le héros. Elle a toujours eu un rôle important.
Ensuite, malgré le fait qu’elle soit habillée de manière sexy et de plus en plus sexy, tous mes lecteurs vous le diront : j’ai toujours évité la vulgarité. Colombe n’est jamais une pétasse, elle est jolie et à l’aise dans ses vêtements. Vous savez, Colombe est un peu comme les filles du Midi. Si on prend l’exemple d’une fille du nord de l’Europe, ce sont de belles femmes mais quand arrive l’été et qu’elles doivent mettre des tenues estivales, elles ne savent pas vraiment comment faire. Si vous les observez, elles sont tout le temps en train de tirer sur leur jupe, de remettre leur décolleté en place ; etc. Elles ne sont pas à l’aise du tout. Alors qu’une fille du Midi, elle va s’habiller avec deux morceaux de tissu et elles sont sublimes ! Elles savent comment bouger, elles sont habituées à un corps libre, avec très peu de vêtements. Et il n’y a rien de malsain là-dedans, c’est juste très beau à voir. Colombe est comme une fille du Midi : elle est active et à l’aise dans un vêtement léger.
Dans le prochain album, il y a deux femmes, et vous verrez que ce sont elles qui mènent toute l’aventure. Olivier Rameau est presque comme un paquet qui se trimballe entre ces deux femmes. C’est naturel chez moi, je ne cède à aucun mouvement. Je déteste la censure mais bien évidemment je reste quand même dans le domaine du tout public. Olivier Rameau, ce sont des lectures pour tous. Ce ne sont pas des livres qu’on vend sous blister. Donc, ça ne sert à rien non plus de choquer ou de blesser les gens avec cette série. Par contre, mes albums coquins sont eux, destinés à un public adulte...
On a eu plaisir à voir revenir récemment le personnage de Kay Mac Cloud, issu d’un de vos premiers albums, un peu oublié..
C’est Yann ça ! Il était amoureux de Kay Mac Cloud. Et comme on avait besoin d’une agente CIA pour l’histoire de Spirou, il a repris Kay Mac Cloud. Vous savez, comme pour l’album d’Olivier Rameau, Le Rêve aux 7 Portes, il y a toujours des circonstances qui expliquent un projet. Souvent ça correspondait à un besoin pour le Journal de Tintin, les Spécial Tintin à thèmes. D’ailleurs, ça me revient : les deux planches d’Olivier dont on vient de parler, c’était pour le thème "Super nana" où il n’y avait que des héroïnes dans le numéro. Et donc pour cet album de Joe Nuage et Kay Mac Cloud, c’était là aussi une opportunité… et même presque une nécessité. A l’époque, Greg était chez Dargaud avec son Achille Talon et cet éditeur lui avait demandé de lancer un nouveau magazine appelé justement : Achille Talon. Il n’y a eu que six numéros., je crois.
C’était un mensuel, et Greg s’était lancé à fond là-dedans mais il avait besoin de matériel. Et donc il a donné à ses collaborateurs habituels l’opportunité de créer quelque chose. C’est d’ailleurs comme ça que Turk et Bob de Groot ont créé les aventures de Léonard. C’était pour ce magazine ! Avant ça, on ne connaissait que Robin Dubois. Greg a lancé des personnages avec ses propres idées même quand il n’écrivait pas l’histoire. Pour moi, il a écrit très rapidement cette espèce de "Police Academy" avant l’heure. C’était d’ailleurs avant le film Police Academy, j’en profite pour le dire et j’espère que la qualité était un peu supérieure. ( Rires ) Mais bon, le principe c’était de faire une école de Police avec des concurrents qui s’inscrivaient en venant un peu de tous les horizons, de tous les pays. C’était d’une liberté totale mais il fallait aller très vite !
Vous savez, au studio, on s’entraidait. Avec Dupa surtout ! Je lui faisais des décors, ses couleurs et lui, il me faisait mon lettrage. Je crois qu’il m’a fait aussi quelques décors à son tour pour Joe Nuage. Et tout ce travail d’équipe a été fait en toute décontraction. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai reçu le compliment qui m’a le plus touché de toute ma vie : c’est une lettre de Franquin à qui j’avais offert l’album. Il me dit : « Magnifique ! Ton album m’a soufflé, c’est Dany au naturel ! C’est le vrai Dany, c’est d’une liberté totale… ». Vous imaginez, des compliments de Franquin qui est mon idole absolue ? Et c’était pour cet album de Joe Nuage et Kay Mac Cloud !
J’ai cette lettre chez moi, Il parle du sens du mouvement aussi, si je me souviens bien. La lettre est chez moi, elle est même encadrée car avec, il y a un dessin de lui. Comme je lui avais fait cadeau de la BD, Franquin avait écrit « Je suis touché » et il s’était dessiné devant un mur, comme si on avait tiré dessus à la mitraillette. Sa lettre, c’est vraiment le plus beau compliment que j’ai reçu de ma vie, il est mon idole.
"Histoire sans Héros" est donc un album de BD qui était d’une grande originalité et qui a marqué les lecteurs.
C’est un best-seller, l’album est toujours réédité ! On en a vendu plusieurs centaines de milliers. C’était dans les années 1970, peut-être quatre ou cinq ans après la création d’Olivier Rameau. À l’époque, au travers de certaines illustrations que je faisais pour des dossiers, Greg voyait et devinait que j’aspirais à dessiner de manière réaliste. En effet, j’avais vraiment envie de me frotter au réalisme dans la bande dessinée. Greg me dit alors : « Tenez, j’ai un scénario que m’a remis un jeune scénariste pas très connu ! Lisez-le, moi je trouve ça très bien ». C’était le scénario de Histoire sans héros !
Il ne manquait pas une virgule et c’était signé d’un certain Jean Van Hamme, pratiquement inconnu à l’époque. Je répondis aussitôt à Greg : « Ha, mais je le connais ! ». C’était étonnant parce qu’on habitait le même quartier : Boitsfort à Bruxelles, à l’époque et je savais déjà que Van Hamme aimait bien justement mon dessin dans Olivier Rameau. Il se trouve que Van Hamme avait des parts dans une sorte de restaurant ou de boîte de nuit appelée Bollux (comme son chien). Van Hamme m’avait demandé un dessin en guise d’enseigne. J’avais donc fait le logo de cette boîte qui n’existe plus maintenant, et à partir de son chien. Donc, on se connaissait déjà bien avec Jean quand Greg m’a donné son scénario. Je m’en souviens bien, Van Hamme était Directeur du département "Appareils ménagers" chez Philips. La première fois, je l’ai même rencontré dans ses bureaux chez Philips à Bruxelles, place de Brouckère. On est même devenus amis très-très vite et on l’est toujours, plus de cinquante ans après.
Cet album de Histoire sans héros étai un véritable OVNI. Quand on l’a publié dans Tintin, tout le monde était surpris des réactions des lecteurs. C’était très bien écrit, par chapitres de sept ou huit planches, je crois, et chaque chapitre sortait dans un nouveau numéro du magazine. Ce n’était pas deux pages à suivre, et ce n’était pas non plus conçu pour devenir ensuite un album de BD. Et c’était encore moins la création d’une série BD, avec des personnages récurrents. Dès le départ, c’était annoncé : c’est une histoire sans héros ! Et du coup, c’était comique, parce que le Lombard ne savait pas trop comment le publier. En fait, il n’avaient même pas l’intention de le publier au départ. C’est seulement quand l’éditeur Dargaud a dit que eux, ils étaient d’accord pour le publier en album que finalement, le Lombard a dit : « Non, non on va le faire, nous ». Et finalement, l’album est sorti en pleines vacances. Il avait tout contre lui, mais l’accueil du public a été phénoménal. Et le livre a été réédité, puis réédité et encore réédité… Et encore aujourd’hui, il est réédité. Sans arrêt !
Cette BD de Histoire sans héros est donc une sorte d’accident mais qui a été phénoménal. L’histoire a même été traduite en treize langues. Je crois que j’ai dû faire une dizaine de couvertures différentes pour cet album.
Un classique du Neuvième Art qui a fait l’objet d’un retour 20 ans après.
Je n’étais pas trop chaud à faire une suite, je trouvais que l’album Histoire sans héros se suffisait à lui-même. Il n’y avait pas vraiment besoin d’en faire une suite. Mais comme Van Hamme n’écoute personne que lui-même (Rires), Jean a quand même écrit Vint ans après. Enfin, au début, ça ne s’appelait pas comme ça mais plutôt : Dix-sept ans après. Sauf que ça ne veut rien dire Dix-sept ans après et comme de toute façon, je suis toujours un peu en retard dans mon travail ou en train de faire autre chose… ( Rires ) Vingt ans après, ça collait bien au final puisque je l’ai réalisé trois ans après avoir reçu le scénario de Jean. Et ce qui m’avait finalement séduit tout de suite, c’était qu’on retrouvait les mêmes personnages mais qui eux aussi, avaient vingt ans de plus. Et ça, ça m’amusait vraiment.
J’avais même l’impression que Van Hamme découvrait avec un grand étonnement ce que ses propres personnages étaient devenus. Maria était devenue bonne sœur, Willemsen était devenu une sorte d’épave droguée jusqu’aux yeux etc. C’était donc assez jouissif de s’amuser à reprendre ces personnages avec vingt ans de plus. J’ai donc dit « Ok, banco ! » et on a fait ce second album qui a eu le même succès. Et qui a même relancé le premier volume ! Il y a ainsi eu des rééditions, puis des intégrales et ça continue à fonctionner, les deux albums réunis ensemble.
Pourquoi une postface signée Largo Winch et ensuite ce Draillac que l’on retrouve justement dans un album de la série "Largo Winch" ?
Van Hamme aime beaucoup faire ça ! Draillac, c’est le gamin qui a eu l’idée de construire le ballon pour s’échapper de la jungle. Mais Jean ne m’a jamais proposé de dessiner Largo Winch, je pense qu’il se méfiait de mon côté "amateur" ( Rires ), c’est-à-dire "non professionnel" dans le sens où il fallait qu’il y ait quasiment un album qui sorte par an. Van Hamme savait qu’avec moi, ce n’était pas possible. La postface, c’est juste en fait parce que Largo Winch était au départ un personnage de roman. Et j’ai d’ailleurs fait des couvertures des romans de Largo Winch. J’en ai fait deux ! Les couvertures photos du départ ne plaisaient pas à Van Hamme, donc à l’occasion de réédition de ses romans, je lui ai fait deux nouvelles couvertures. C’est tout, rien de plus.
Mais à part ça, Jean aime beaucoup en effet faire des passerelles entre ses séries ou entre ses personnages. Ça l’amuse beaucoup et ça donne l’impression que tout est calculé. Alors qu’en réalité, il y a beaucoup d’improvisation. Philippe Francq m’a averti quand est arrivée cette planche avec mon personnage Draillac pour dessiner son album BD de Largo Winch. Il ne savait pas trop comment dessiner cette page car il a beaucoup de considération pour mon boulot de dessinateur. On est amis avec Francq et finalement, il a dessiné la planche à sa manière. Il n’avait pas envie de me trahir mais en même temps, il avait envie de faire quelque chose de personnel avec ce personnage qui ne lui appartenait pas. En réalité, tout ça s’est très bien passé. Entre amis ! Vous savez, j’ai encore beaucoup d’amis dans la profession. Peut-être un peu moins maintenant, mais bon…
Arlequin est un héros sacrément atypique ? On a du mal à le cerner…
Oui et c’est même un personnage qui a du mal à exister ! ( Rires ) La série Arlequin, c’est un peu une demande de ma part au départ. J’avais envie de raconter une histoire policière. Une histoire policière ou… au moins, une histoire d’aventure ! Et pas forcément dans un style réaliste d’ailleurs. J’avais alors demandé à Jean, qui aimait bien lui aussi Gil Jourdan : « Tu ne peux pas m’inventer un personnage ? ».
Arlequin, c’était bien une demande de ma part, sauf que… Jean n’a pas du tout écouté ce que je lui avais demandé. Et il s’est amené avec cette histoire d’un personnage dont personne ne connaîtrait le vrai visage. C’était une espèce d’agent qui travaillerait pour des multinationales. C’est lui qu’on appellerait dès qu’il y a un problème mais il se déguiserait tout le temps.
L’accueil d’Arlequin a été bon mais ça n’a pas eu le succès de Histoire sans héros. Cela dit, quand j’entends dire que la série n’a pas du tout marché, on a quand même vendu, pour la parution de chaque tome, jusqu’à 17 000 exemplaires (rien qu’en français). Aujourd’hui c’est beaucoup plus que ça puisque les albums ont souvent été réédités (et également dans des langues étrangères). De nos jours, quand on dit à un auteur que son livre s’est vendu à 17 000 exemplaires, on sabre le champagne ! Maintenant, on dit que la moyenne des ventes d’un album de BD, c’est 3 000 exemplaires. Ce qui signifie que beaucoup sont en dessous car dans cette moyenne, il y a Lucky Luke, les millions d’Astérix etc. On peut imaginer que beaucoup d’albums n’atteignent même pas les mille exemplaires vendus, c’est affolant ! Personne ne peut vivre avec de telles ventes. Donc 17 000 pour chaque album d’Arlequin, ça fait rêver aujourd’hui mais à l’époque, même l’éditeur nous disait qu’il fallait passer à autre chose… ( Rires )
Vous nous avez régalé avec la scène d’escrime et celle de l’hélicoptère dans le premier tome.
La grande difficulté dans notre métier, c’est d’arriver à créer le mouvement. Il faut même arriver à suggérer le bruit. La bande dessinée, ce sont par définition des images statiques. Et il faut donc que le lecteur ait une connaissance des codes de la BD pour arriver à remplir les espaces entre les cases. Le lecteur doit comprendre, en passant d’une case à l’autre, pourquoi l’auteur a dessiné comme ça. L’auteur est complice avec le lecteur. Quelquefois, il m’arrive de tomber de ma chaise quand je me rends compte que j’ai affaire à un journaliste (ou une journaliste) qui ne connaît pas tous ces codes, qui ne connaît rien à la BD franco-belge.
La scène d’escrime, oui, je me suis bien amusé. Quant à la scène d’hélicoptère, elle a pu énerver un peu Van Hamme parce qu’elle était longue mais ça va, on s’entend bien, il passe là-dessus. Van Hamme sait que je m’approprie toujours le scénario qu’on me fournit. Pour moi, le scénario est un matériau dont je me sers pour raconter une histoire. Et je ne le suis pas à la lettre près. Parfois, j’ai besoin de plus d’espace, de plus d’images pour développer une séquence. Le résultat final n’est jamais la construction d’aucun scénariste, c’est ma construction à moi. Je me considère plus comme un metteur en scène, un acteur et un décoriste que comme l’exécutant d’un scénariste.
Vous nous avez régalé aussi graphiquement avec "Le Piège au 100 000 Dards" ?
Pourtant il y avait des invraisemblances ! Parce que la scène qui consiste à se balader sur des échasses dans un champ d’arbustes épineux, c’est impossible. Mais Greg n’était pas physique du tout, c’était quelqu’un de maladroit même, tu vois. Il le savait mais pourtant, il n’y faisait pas vraiment attention. Cette scène des échasses en est un bel exemple : elle est impossible. Mais lui, il y allait carrément ! ( Rires ) Ça ne lui a jamais fait peur ! Même dans les Bernard Prince de Hermann, il y a là aussi des choses très spectaculaires mais totalement impossibles.
D’ailleurs, reprendre Bernard Prince après Hermann, c’est le type même de la fausse-bonne idée. Hermann voulait passer à autre chose, il en avait un peu marre de la série mais il fallait continuer à produire car les albums marchaient bien. Et comme à cette époque, on était encore tous au Studio Greg, Greg me dit alors : « Mais pourquoi vous ne reprendriez pas la série ? ». Il connaissait mes envies de changer de style de dessin, de souvent passer à autre chose. Mais je me suis dis : « Reprendre Bernard Prince des mains de Hermann alors que pour moi, Hermann c’est un dieu du dessin réaliste ? ».
Hermann est un dessinateur d’une force et d’une puissance incroyable. Comme François Boucq d’ailleurs ! Pour moi, ce sont tous les deux des dessinateurs réalistes exceptionnels. Ce sont des gros bosseurs et en même temps, avec un talent au naturel que je trouve absolument fou. Et donc, reprendre Bernard Prince, je me suis réellement interrogé. Mais comme à chaque fois, il suffit de me lancer un défi pour que j’aie envie de l’accepter et de le tenter. Mais je dois reconnaître que pour Bernard Prince, ça a été un peu difficile. Parce que bon, rependre un personnage des mains d’Hermann, il faut oser quoi ! Mais Hermann lui-même m’avait encouragé à le faire et donc, sans chercher à le copier, j’ai finalement repris le héros à ma manière. Mais en réalité, dans Le Piège aux 100 000 dards, j’aime surtout toutes les séquences où justement il n’y a pas Bernard Prince, ni Jordan. J’aime mieux les premières pages de l’album et d’ailleurs, tout le début de cette aventure, je la revendique complètement. Ça correspond à l’attaque de la maison par les rebelles, jusqu’à la page 10 (si ma mémoire est bonne), quand le lecteur retrouve les deux héros dans un bureau pour la première fois de l’histoire. Et oui, là je me suis vraiment éclaté et comme pour la scène finale aussi d’ailleurs…
Et puis, il y a eu à nouveau une interruption de la série. Et puis ensuite, il y a eu mon deuxième Bernard Prince sauf que là, j’ai un peu fait du boulot de commande : je n’y croyais plus trop. Ensuite, il ont finalement confié la suite de la série au dessinateur Edouard Aidans qui a fait ce qu’il a pu. C’est un très bon dessinateur mais il était déjà un peu diminué à l’époque. Il n’a pas pu donner le maximum de son talent. Et ainsi, la série a fini par s’arrêter peu à peu…
Ce n’est pas donné à tous les dessinateurs de savoir changer de style comme vous le faites ?
Oui, j’ai été critiqué pour ça ! On me disait : « Mais enfin, sois un peu fidèle à une série ! Essaye de faire des albums plus régulièrement ». On m’expliquait que c’était beaucoup plus intéressant financièrement. Mais moi, je fonctionne plutôt sur la base de rencontres. Par la suite, il y a eu des gens comme Arleston ou Denis Lapière. Ce sont des personnes qui ont su me donner envie de faire autre chose, qui ont su me proposer des choses que je n’avais jamais penser faire. De l’Heroic Fantasy, avec par exemple Les Guerrières de Troy, je n’avais jamais pensé en faire un jour ! Et comme en plus c’est avec des gens que j’apprécie, ça me motive. Arleston est un ami, comme plein d’autres. Je pense aussi à Yves Huppen, le fils de Hermann pour mon album sur Dracula.
Car si je n’ai fait que deux albums de Bernard Prince, c’est un peu parce que je me lasse mais c’est surtout parce qu’entretemps, j’avais croisé d’autres personnes. Vous savez, je suis un peu volage, pas très fidèle… Si ma femme était présente avec nous pour l’interview, elle vous confirmerait ! ( Rires ) C’est mon caractère, j’aime partir un peu dans toutes les directions, au hasard des rencontres, en fonction de mes envies ou de mes coups de cœur. Je peux très bien abandonner une série qui marche bien pour aller faire un album dont personne ne sait si ça va fonctionner.
Par contre, il faut forcément que j’aime bien l’idée qu’on me propose... et le scénariste qui me le propose ! Par exemple, l’idée d’un personnage qui voyage autour du monde, c’est moi, je me retrouve dedans. Tout le monde sait que j’adore les voyages, j’adore partir. Alors en effet, ma manière de fonctionner dans mon travail n’est peut-être pas très mature, je le reconnais. ( Rires ) Mais je suis le type même du mauvais élève qui n’est jamais puni, car tout va bien en réalité. Tout marche bien ; donc je continue. Et c’est ainsi que le tome trois de Equator par exemple, et bien… il n’est toujours pas là.
Vous avez participé au premier album collectif de "Parodies", c’était assez innovant pour l’époque.
Oui, oui, je m’en souviens. Et ces deux planches faites dans cet album collectif, ça annonce là-aussi mes futurs albums coquins. Parodies, c’était une demande de Mourad Boudjellal chez Soleil (MC Production à l’époque). Il avait dit : « Ouais, allez, on va se lâcher carrément ». Mourad, moi je le connais depuis qu’il a quinze ans, depuis l’époque où il faisait les marchés avec des BD d’occasion. Ensuite, il a eu une librairie à Toulon mais c’était bien avant qu’il ne devienne propriétaire d’une maison d’édition.
Il y a aussi eu un second album Parodies 2 où j’ai fait une belle couverture. Mais avant le premier Parodies, je me souviens qu’il y avait d’abord eu dans le même genre, un magazine éphémère pour adultes lancé par Glénat vers 1973. Le magazine s’appelait Le Canard Sauvage et c’était d’ailleurs moi qui avais suggéré le titre à Glénat. Au départ, ils voulaient juste appeler ça Le Canard, je leur avais dit de rajouter le mot sauvage. Et là aussi dans ce magazine, c’était en utilisant les vrais personnages de la BD tout public. J’y avais fait deux pages pour une histoire qui s’appelait quelque chose comme Communicabilité, si ma mémoire est bonne. On s’était lâchés là aussi et je pense que tout ça, c’était vraiment prémonitoire de mes albums coquins qui allaient suivre.
Pour l’anecdote, il faut savoir que les trois ou quatre planches que mon ami le dessinateur Walthéry a faites dans le premier album de Parodies, c’est en référence aux dédicaces de Natacha que Walthéry faisait déjà bien avant. C’est la très célèbre dédicace de Natacha qui est nue et à moitié dans l’eau. Il en a fait beaucoup des dédicaces comme celle-ci. C’est très connu et c’était fait pour faire plaisir aux lecteurs. Il s’en est donc inspiré pour sa participation à Parodies.
Quant à moi, pour Colombe, dans l’album Parodies, je ne me suis pas contenté de déshabiller mon héroïne, j’en ai aussi fait une bête de sexe. J’en avais fait une Colombe qui n’a peur de rien ! Mais… ce sont certainement des choses que je ne ferais plus maintenant. Pas nécessairement à cause du "wokisme" ambiant mais parce que, je pense que c’était une erreur. Cela revenait un peu à tuer le fantasme. Vous savez, souvent j’écoute mon envie du moment, je ne réfléchis pas toujours assez. ( Rires )
Mais... vous avez pourtant cartonné ensuite avec toute une série d’albums… coquins, comme vous dites.
Le premier album, c’était Ça vous intéresse ? Je me souviens, j’avais des amis comme Tibet, Bob de Groot ou encore Stéphane Steeman (un humoriste belge très connu à l’époque) qui racontaient des blagues tout le temps. Or, je m’étais rendu compte que ces blagues, quand on les découpait en cases, elles avaient le format d’un gag d’une page. Pour la plupart des blagues en tous cas, certaines pouvaient être plus longues... Donc, ça collait bien au format : on pouvait raconter une blague en une planche. Et ainsi, à la demande d’un jeune éditeur (qui avait déjà un peu publié quelques illustrations coquines de Colombe au travers de portfolios qui avaient marché du tonnerre), j’ai commencé à faire mes premiers gags. Parfois, ça démarrait juste d’un appel téléphonique de Tibet qui me disait « Est-ce que tu as fait l’histoire du gars qui… ? » et hop, je partais là-dessus. Très souvent, ce n’était à la base que des blagues que tout le monde connaissait. Sinon, je veillais à citer les personnes quand c’était des gags un peu plus élaborés. C’était une époque où circulaient beaucoup plus de blagues qu’aujourd’hui... même à la radio ou à la télé. Il y avait une liberté qui a disparu, bien évidemment. Peut-être pour de bonnes raisons mais enfin, on était plus libres. Et pourtant, même à cette époque très libre, certains responsables éditoriaux avaient un peu peur. C’est au final P&T Production (devenu ensuite Joker) qui a lancé le premier album.
Et il se trouve qu’ils ont eu une idée assez géniale ! Ils ont eu l’idée d’en parler à beaucoup de libraires belges et français en leur disant : « Voilà, si vous voulez, on vous fait une édition spéciale à votre nom, imprimé sur la couverture. C’est-à-dire, une édition libraire par libraire mais à condition d’en prendre 200 exemplaires ». Il y avait un risque pour les libraires car s’ils ne les vendaient pas, c’était déjà payé et ils ne pouvaient plus rien en faire. Et heureusement pour nous, en une semaine, tout a été vendu ! Tout le stock ! Ça a été réimprimé tant de fois qu’à la fin ils ne mettaient même plus l’indication "Septième tirage", c’était devenu septième tirage pour tout le monde, pour tous les titres… ( Rires ) alors qu’on est allés jusqu’au quinzième tirage. On en a vendu des camions. Par album, on dépassait les 100 000 exemplaires. Ç’a été incroyable ! En tout, on a fait huit albums et par la suite, ça a été réédité sous d’autres formes.
Au tout début de la généralisation des boîtes mail chez les particuliers, vos illustrations et planches faisaient fureur sur Internet !
Oui et souvent c’était mal découpé, on ne voyait même pas ma signature. Souvent, les gens ne savaient même pas que c’était moi. Il y en a même qui m’en ont envoyé par mail en me demandant « Est-ce que tu connais ça ? ». Mais c’était ma blague, c’est mon dessin ! ( Rires ) Le problème, c’est qu’on ne touchait rien avec tous ces mails échangés mais oui, il y en a eu énormément qui ont circulé et très souvent, c’était mes blagues à moi.
Le succès a vraiment été phénoménal et même en album, c’est toujours réédité aujourd’hui. Kennes a justement fait une intégrale, un gros bouquin de plus de 500 pages, c’est fou. Vous savez, dans ce métier, et en dépit d’une carrière pas du tout structurée, je le rappelle, j’ai la chance d’avoir des albums réalisés il y a plus de cinquante ans et qui tous les six mois, me rapportent toujours des droits d’auteur. Alors, ça ne me permet pas d’acheter une Ferrari tous les ans mais je reçois des droits sur Olivier Rameau, sur mes albums coquins, sur Histoire sans héros… et je pourrais en citer d’autres. Je crois que peu d’auteurs de BD reçoivent comme moi des droits d’auteurs à chaque semestre. Je crois qu’on n’est pas nombreux à avoir cette chance-là. J’ai conscience de cette chance parce que je sais que beaucoup d’auteurs aimeraient juste avoir des droits d’auteurs. Actuellement, ils ont seulement une avance sur droits et comme les tirages ne couvrent pas cette avance, ils ne savent pas ce que c’est que d’avoir des droits d’auteurs. Aujourd’hui, en festival, quand on est à une tablée d’auteurs tous ensemble, on doit faire attention à ce qu’on dit. On ne peut plus parler du retard sur les droits d’auteurs, comme on pouvait le faire avant. Car il faut savoir que les droits d’auteurs, on les reçoit toujours de plus en plus en retard… ( Rires ) Et donc, malheureusement, quand je vois que beaucoup d’auteurs de BD ne savent plus ce que c’est que ces droits, je me dis que j’ai beaucoup de chance. Et ce, malgré le caractère désordonné de ma carrière dont on m’a souvent parlé.
Vous êtes peut-être l’auteur qui a su le mieux sublimer l’idéal féminin !
En tous cas, j’espère qu’on ressent mon amour des femmes ! Et pas du tout dans l’esprit de m’en servir pour mon travail. C’est juste que je les aime ! Et je n’ai jamais envie de les rendre vulgaires ou ridicules, même quand j’ai pu dessiner des situations un peu scabreuses. Je reconnais juste quelques erreurs et il y a donc quelques blagues que je ne veux plus qu’on publie aujourd’hui, mais c’est seulement parce que ça ne me plaît plus ! C’est seulement moi, ce n’est pas suite à des pressions ou à des réseaux sociaux quelconques. C’est uniquement moi qui estime avec le recul que je n’aurais pas dû faire ça.
Quant à ma manière de dessiner les femmes, vous savez, je me suis beaucoup documenté ! ( Rires ) Et j’ai déjà entendu des gens me dire, que leurs premiers émois amoureux, c’était avec mes dessins. Parce que mes albums coquins, j’en ai tellement vendus que si on ne les trouvait pas dans une maison, il fallait aller voir sous le lit de l’ado ! ( Rires ) Mais au final, tout ça c’est pour rire. il n’y a rien de sérieux et ça n’est surtout que la traduction de mon amour des femmes. Il n’y a non plus jamais rien eu de misogyne. Si on s’amusait à faire le compte des blagues que j’ai dessinées par exemple, je crois que dans 80% des gags, ce sont les mecs qui sont ridicules... comme dans la vie. C’est vrai !
Il y a eu aussi "Equator", une série que vous avez réalisée seul. Sur la base de vos voyages ?
J’adore énormément voyager, j’adore être ailleurs, découvrir. Et avec une prédilection pour tout ce qui se situe entre les deux tropiques, tout autour de la terre… ( Rires ) Je n’ai jamais été en Écosse par exemple. Mais bon, je vais y aller quand même bientôt je pense, parce que ça me tente quand même. Tout ça pour dire qu’en effet, c’est plutôt la partie équatoriale du globe qui me plaît fortement d’où le nom de la série Equator.
Et donc j’avais envie de cette histoire-là mais je ne me souviens plus trop comment ça a commencé. Je crois me souvenir que c’était une commande pour un magazine et que ça venait à la base, de Jean-Michel Charlier, scénariste bien connu pour ses Buck Danny ou Tanguy et Laverdure. Une maison d’édition classique (pas BD) l’avait chargé de lancer une nouvelle collection d’aventures en BD. Charlier aimait bien mon dessin et m’avait proposé l’idée d’Equator. J’avais alors fait un essai d’une dizaine de pages mais le projet a ensuite capoté. Dupuis s’y est alors intéressé et ils m’ont racheté les planches. Sauf que moi j’étais sur autre chose et Dupuis a fini par en avoir marre d’attendre. Ils m’ont dit : « Tu n’as livré que huit nouvelles planches en un an, ça ne va pas ». J’ai proposé de les rembourser mais ils n’ont pas voulu et Dupuis m’a juste rendu mes droits pour que je puisse en faire ce que je voulais. Un jeune éditeur suisse, sous le label Alpen, est alors tombé là-dessus et m’a dit « Eh bien, nous on va le publier ». Et le projet a redémarré comme ça.
Je n’ai fait que deux albums de Equator mais je me souviens que pour le premier, je me suis vraiment éclaté. Car tout ce que je dessinais, c’était sur la base de mes documents de voyages, de mes photos, de mes souvenirs. Rien n’a été pris dans des magazines, ni dans des bouquins. Le tome trois, il est écrit mais je ne désespère pas de commencer à le dessiner un jour. Il y a d’ailleurs un éditeur belge qui semble intéressé pour éditer le tome trois (et même pour reprendre les deux premiers). Pour en faire peut-être une sorte de compilation puisque les droits sur la série sont libres. Actuellement, les albums n’ont pas été virés du catalogue mais en réalité, ils ne sont plus commercialisés.
En tous cas, avec Equator, c’est vraiment un style que j’aime : semi réaliste et semi humoristique. Je me suis bien amusé à dessiner cette série. Beaucoup.
Beaucoup de vos personnages de BD semblent vous ressembler : Olivier Rameau, Jo Nuage, Willemsen ou dans Equator…
Dans Un homme qui passe, c’est très clairement moi. Pour les autres personnages, je ne me suis pas représenté physiquement. Mais par contre, les analyses des personnages sur les voyages qu’ils font, sur ce qui se passe dans certains pays, oui, ce sont les miennes. Leurs réactions, leurs réflexions, c’est aussi moi. Bon, peut-être qu’Olivier Rameau me ressemble un peu aussi et pas seulement au niveau du caractère.
Mais surtout, ce qui est encore plus évident, c’est que toutes ces femmes que je dessine, et en commençant par Colombe, c’est la mienne de femme ! C’est Marcy, c’est mon épouse. Et là où j’ai une chance incroyable, c’est que depuis 250 ans, elle ne change pas. ( Rires ) Ha ! Justement, elle vient de passer là ! ( Rires ) Vous l’avez vue, vous êtes d’accord avec moi ? Comment voulez-vous que je dessine une femme moche, c’est pas possible ! ( Rires ) Je n’ai qu’une jolie femme comme modèle…
Justement, dans "Transylvania", vous vous êtes mis en scène avec votre femme ?
Oui ! Mais là c’était un peu différent. J’avais été invité au mariage du fils d’Hermann en Roumanie. Yves H. avait épousé une Roumaine et on y allés avec ma femme. J’étais fier d’ailleurs car j’étais le seul ami dessinateur d’Hermann à avoir été invité par son fils. Or, à cette époque, je m’étais un peu passionné par le vrai Dracula et il se trouve que je n’étais justement jamais allé en Roumanie. Après le mariage, Marcy et moi avons décidé de prolonger un peu et de partir sur les traces de Dracula (ce qui donna le titre à l’album). Nous sommes allés partout où Bram Stoker avait situé son intrigue. Tout est complètement romancé d’ailleurs parce que quand il parle des gorges de "je ne sais plus quoi", avec ses falaises extraordinairement escarpées… en fait, ce n’est pas du tout comme ça ! Dans cette région là, ce sont des douces collines : l’auteur a sacrément dramatisé le paysage.
En rentrant alors de notre périple, on accueille chez nous Yves, sa femme, Hermann et je leur raconte un peu notre voyage. Yves m’écoute peut-être un peu plus attentivement que les autres et mémorise mes anecdotes. Par la suite, il m’envoie alors le synopsis de Sur les Traces de Dracula où on découvre un personnage et son épouse qui décident de faire ce trajet en Roumanie car le gars est un dessinateur et doit réaliser une histoire sur Dracula. Et il rajoute : « J’aimerais bien que ce soit un peu toi ». Je me suis donc dessiné plus grand, plus beau, plus jeune, plus fort… ( Rires ) et donc là, oui, il y a un peu beaucoup de moi. Et il y a beaucoup de Marcy aussi dans cette histoire actuelle… et avec beaucoup de fantastique. Yves a ainsi embrayé là-dessus en écrivant aussi la vie de Bram Stoker (dessinée par Séra) et la vie du véritable Dracula qu’était le prince Vlad Tepes (dessinée par Hermann). Tout ça a donné une espèce de trilogie qui a très bien marché là-aussi.
Avec "Guerrières de Troy", on ne s’attendait pas du tout à vous voir débarquer dans l’univers de Lanfeust.
Une rencontre ! Arleston cette fois, un ami, l’auteur de Lanfeust de Troy qui développait aussi des séries dérivées pour d’autres dessinateurs. Arleston me dit un jour : « Est-ce que ça te dirait de faire un album d’Heroic Fantasy ? ». Il a parlé même d’une trilogie très vite. Il me raconte l’histoire et me propose ainsi Les Guerrières de Troy. Je ne vous cache pas que s’il m’avait proposé Les Camionneurs de Troy, j’aurais peut-être hésité. Alors que là, des guerrières dans le monde de Troy, ça me parlait, quoi… ( Rires ) Et donc il m’a écrit cette histoire et puis comme il a vu que je faisais trop de choses à côté, il a prévu finalement de n’en faire que deux tomes pour arriver à boucler l’histoire. Et c’est encore deux albums qui ont bien marché là aussi ! Arleston est quelqu’un que j’aime et avec qui, je trouve, il est agréable de bosser. Mais avant qu’il ne me le propose, on était amis depuis pas mal de temps. On aime les mêmes choses : le bon vin, les belles femmes… Et c’est donc bien une histoire qu’il a écrite pour moi, en pensant à moi. Arleston sait que j’aime bien me frotter à des univers que je ne connais pas. Mais c’est une part de risque aussi et c’est parfois insurmontable. Je me rends compte parfois que je ne peux pas tout faire dans mon dessin, il y a des gens bien plus fort que moi dans ce métier. Mais à chaque fois, j’ai quand même envie d’essayer.
"Un homme qui passe" est un album assez atypique dans votre bibliographie…
Comme on se connaissait déjà un peu, un jour, Denis Lapière m’appelle pour m’inviter à dîner un soir. On n’était pas amis, on se côtoyait un petit peu, mais on s’appréciait. La preuve ! Pendant le repas, il me dit : « J’ai pensé à une histoire et je l’ai même écrite... en pensant à toi ! Et c’est bien simple, si tu ne la fais pas, je ne la propose à personne d’autre ». C’est difficile de refuser une proposition comme ça, non ?
Denis Lapière savait que je voyageais beaucoup, ce qui a amené cette idée de photographe qui bourlingue à travers le monde, qui fait des rencontres (parfois amoureuses) et qui finalement, ne fait que passer. C’est moi qui ai trouvé le titre d’ailleurs car lui, il avait appelé ça Femmes, au départ. Ce titre ne me plaisait pas trop et à l’éditeur non plus. Un homme qui passe, ça signifie un homme qui finalement ne fait que passer dans la vie des gens, dans la vie des femmes qu’il rencontre. Et c’est aussi du coup un homme du passé car on ne peut plus vivre comme ça maintenant dans notre monde moderne. Et donc, l’histoire de Denis me plaisait très bien. Et comme en plus, il insistait en me disant que c’était écrit pour moi, pour personne d’autre et qu’il voulait par-dessus tout que je me dessine, pour que ça me ressemble… Pour lui, c’était encore mieux et c’est ce que j’ai fait donc : je me suis rajeuni, remis un peu des cheveux, tout ça… Je me suis un peu arrangé donc ( Rires ) mais on me reconnaît bien. Et du coup, les commentaires et autres réflexions du personnage principal sur un pays sud-américain, sur la manière de traverser une rue à Saigon etc. et bien ce sont bel et bien mes réflexions à moi ! Quand le personnage parle des rencontres, des rapports amoureux, de l’alchimie entre deux personnes, c’est moi ! Quand le héros dit « Les dragueurs n’ont aucune chance, si la fille ne les a pas repérés avant sans qu’ils ne le sachent », c’est quelque chose que je pense vraiment.
Denis Lapière était très demandeur de ça, de ma participation. Quand je lui proposais une phrase qu’il n’avait pas prévue, il l’écrivait directement dans le scénario. Mais attention, ça reste tout de même son récit. Je le précise bien : tout est de lui. C’est seulement que dans le texte du personnage principal qu’il y a des réflexions qui sont les miennes.
Comment vous êtes vous retrouvé à dessiner "Spirou" ?
Spirou m’a été proposé par Sergio Honorez quand on était chez une amie commune et qu’on discutait des albums de Spirou "Faits par…", c’est-à-dire des albums de Spirou réalisés en dehors de la série principale. Sergio était Directeur des éditions Dupuis à l’époque. Il se trouvait que j’avais dit du bien d’un de ces albums et Sergio me dit alors : « Mais pourquoi tu n’en ferais pas un ? ». Moi, je n’y aurais pas du tout pensé. J’ai réfléchi un peu et puis en effet, pourquoi pas ?
Et puis très vite, j’ai commencé à avoir un peu peur. Sergio me parle alors du scénariste Yann que je connaissais depuis longtemps et qui est aussi très fan de mon travail. Donc quand Sergio m’a dit avec Yann, ça m’a rassuré. Et ça m’a plu aussi car Yann en avait déjà fait deux ou trois et des très bons, de Spirou. Quand on s’est rencontrés alors avec le scénariste, je lui ai fait des croquis de mon Spirou à moi, de Fantasio et des autres personnages tels que je les voyais, et il y a ainsi eu une alchimie très forte. Je peux dire qu’ils étaient tous emballés. Mais une fois de plus, ces rencontres se sont faites alors que j’étais encore engagé sur Les Guerrières de Troy. Tout ça remonte donc à pas mal de temps, ce qui fait que je n’ai pas pu commencer tout de suite à travailler sur cet album de Spirou. Je faisais Ludivine chez Glénat, on a donc démarré avec du retard.
Il faut savoir que comme moi, Yann n’hésite pas à transformer les choses, y compris dans son propre scénario. Il suffit qu’il ait vu une émission de télé ou un film qui lui donne des idées et hop, il ajoute des éléments à l’histoire. Ce qui fait qu’à un moment donné, je ne comprenais plus très bien où il allait. Par exemple, la séquence du porte-avion qui est très importante dans l’histoire, elle n’était pas du tout dans le synopsis. Ça vous donne une idée de l’évolution de l’album... Ce qui a fait qu’à un moment donné, comme je ne savais plus où il allait, je suis passé à autre chose. On a donc fini par laisser cette histoire complètement de côté… alors qu’il y avait déjà vingt-cinq pages qui étaient dessinées. On n’était pas brouillés mais bon, on ne se parlait plus quand même, voyez vous ! ( Rires )
Au bout d’un an, et alors qu’on ne travaillait plus sur le Spirou, le Directeur éditorial en charge de Spirou nous dit « Bon écoutez les gars, faudrait s’y remettre là maintenant ». Et donc, on nous réunit dans un restaurant, on est quatre à table et Yann commence à me reprocher d’avoir dit qu’il était un mauvais scénariste. « Mais non, je n’ai jamais dit ça ! ». Ça commençait à monter d’entrée de jeux. Je lui explique qu’au contraire, c’est lui qui change ses histoires en cours de route. Et puis, je fais mine de regarder dans ma serviette et là… je sors un flingue que je pose sur la table avec le canon tourné vers lui !
Toujours mine de rien, je continue à faire celui qui cherche des documents dans sa serviette. Il y a eu un moment de stupeur ! On était en plein resto, les gens des tables à côté se demandaient qui étaient ces gangsters. C’était une scène totalement surprenante. Et soudain… il y a eu un grand éclat de rire général ! Ça a complètement débloqué l’atmosphère. Et ainsi Yann et moi, on s’est retrouvés à rigoler de ça : « Ouais, mais c’est même pas un vrai ! ». Tu parles, il pèse un kilo et demi. Il n’était pas chargé par contre mais ça, ils ne le savaient pas ! ( Rires ) Je ne sais pas trop si je fais bien de raconter cette anecdote car je crois que c’est interdit. Bon, on va dire qu’en réalité, c’était un pistolet d’alarme ! ( Rires ) Mais grâce à cette scène, on est repartis à travailler ensemble et on a pu finir l’album en trois ou quatre mois.
Le vrai problème, c’est qu’entretemps on avait changé de directeur éditorial. Ce n’était plus Sergio Honorez, et j’avais l’impression que ce nouveau directeur n’avait jamais aimé notre album. Je ne vais pas trop rentrer dans les détails mais ce qui est sûr, c’est que notre album de Spirou est sorti finalement sans aucune promotion, ni sans aucune prépublication dans le journal. Mais par contre, il s’est très-très bien vendu ! Il a vite été réimprimé et en treize mois, on en avait déjà vendu plus de 36 000 exemplaires en français. À ça, il faut ajouter l’édition allemande, l’édition néerlandaise, l’édition danoise etc. Tout s’est très bien vendu sans aucun problème jusqu’à ce qu’arrive une petite polémique qui n’aurait jamais dû avoir lieu…
Vous vous êtes en effet retrouvé dans une tourmente particulièrement injuste.
Une petite "tiktoqueuse" a posté une vidéo en disant que c’était l’album « le plus raciste de l’année », avec des noirs dessinés avec des grosses lèvres, comme des singes, etc. Bien entendu, elle a été suivie par toute une série d’excités qui, tout en restant anonymes, ont dit qu’ils allaient aller brûler les albums dans les librairies, aller casser des vitrines, etc. Des abrutis quoi ! Et qui ne savaient même pas de quoi ils parlaient ! Et même elle, elle n’a jamais lu l’album, elle n’a rien vu des thèmes principaux de notre album : la lutte contre la pollution, la lutte contre la malbouffe, le plastique dans les océans… Elle a préféré parler de trucs nuls comme « Les noirs sont dessinés comme des singes ». On pourrait éventuellement lui rappeler que les singes n’ont pas de lèvres, je n’ai pas dessiné des singes. Si je devais dessiner des singes un jour, ils seraient très différents des personnages que j’ai représentés dans l’album. Et le pire c’est que ces phrases toutes faites ont été reprises par des journalistes. Même dans l’émission Quotidien, Jean-Michel Aphatie, le donneur de leçons, a lui aussi repris en ces termes : « Ouuiii… mais comment les éditions Dupuis ont pu sortir un album comme ça ? Les blancs sont jolis et les noirs, on dirait des singes ». Mais il ne l’a même pas lu l’album, c’est ahurissant ! C’est honteux, c’est malhonnête de sa part. Ça m’a dégoûté.
Cela dit, faire un procès alors que c’est Dupuis qui détient l’image du personnage, on allait perdre ce procès. Et en plus, Yann n’était pas du tout d’accord pour ça. Et puis, il y a eu leur idée de recommencer certaine scènes, redessiner certaines cases mais ça aurait été leur donner raison. Comme si j’acceptais, moi, de dire que notre album était raciste. Ce n’est pas vrai, ce sont les codes de Spirou.
Alors, on m’explique qu’on ne plus dessiner comme ça aujourd’hui ! Ha bon ? Et pourquoi on ne peut plus dessiner comme ça ? Ce sont eux qui décrètent qu’on ne peut plus dessiner comme ça ? On me dit aussi que seuls les noirs sont caricaturés dans l’album, mais c’est complètement faux. Il y a des tas de séquences où notamment le personnage inspiré par Donald Trump est largement caricaturé et tourné en ridicule. J’ai un ami congolais, l’auteur BD Barly Baruti, qui a été un des rares à prendre publiquement la parole pour me défendre, qui a déclaré : « Si on peut caricaturer les blancs mais qu’on ne peut plus caricaturer les noirs, alors ça, c’est du racisme ! ». Et comme ça vient justement d’un Congolais, ça m’a vraiment fait très plaisir.
Je crois que personne n’était très à l’aise avec toute cette polémique, y compris le "big boss" de Media Participations. Il faut dire qu’en moins de 45 heures, après le tweet de cette petite "tiktoqueuse", il y a quelqu’un chez Dupuis qui a décidé de virer notre album du catalogue et d’arrêter sa commercialisation. Et bien entendu, sans en parler à Yann, ni à moi-même !
Ce qui est ahurissant, c’est que cette décision éditoriale de Dupuis a été prise uniquement suite à une vidéo postée par une influenceuse sur un réseau social. Je rappelle qu’il n’y a eu aucune plainte venant de qui que soit, d’aucune association anti-raciste ou encore moins de la justice. Rien pendant les treize mois de commercialisation, ni après ! C’est un précédent incroyable et très dangereux pour la liberté d’expression, je trouve.
Et puis, peut-être le pire de ce qu’on m’a dit (j’aurais dû enregistrer ça pour preuve), c’est : « Si tu ne fais pas ce qu’on te dit, tu ne publieras plus jamais aucun album de BD de ta vie. Tu vas être "blacklisté" chez toutes les maisons d’éditions. Tous les albums que tu as faits jusqu’à présent vont être pilonnés. Tu es mort ! ». C’est violent quand même, non ? On a voulu que je signe une espèce de brouillon de lettre comme quoi j’étais désolé, que j’avais fait une erreur, etc. Bien entendu, je n’ai rien signé du tout mais tout ça m’a réellement été dit comme ça ! Ceci dit, ce qui me rassurait, c’est que dans la même semaine, j’avais des tas de propositions d’éditeurs qui me disaient : « Tu viens chez nous quand tu veux ! ».
Et cela dit aussi, même si l’album a été viré du catalogue, j’ai touché des compensations. Et ce sont eux qui m’ont proposé directement ces dédommagements. Comme quoi, ils devaient être bien mal à l’aise avec cette situation. Et du coup, cet album a eu une notoriété inattendue. Il y a des albums que j’ai dédicacés qui atteignent des prix de fou à la revente : ça va de 450 à plus de 1000 euros selon le dessin que j’avais fait à l’époque, avant toute cette histoire. Tout ça est complètement dingue.
Et du coup, votre prochain album à venir, puisque vous n’êtes finalement pas "blacklisté" ?
J’avais un synopsis pour la suite d’Olivier Rameau depuis quelques temps. C’était à l’occasion de l’anniversaire du Journal Tintin que je rencontre à nouveau le Lombard. Ils apprennent alors que j’avais signé un contrat avec Kennes pour un nouvel album d’Olivier Rameau, un one-shot cette fois et sur lequel je travaille actuellement. Le Lombard me dit alors : « Nous, on aimerait le faire ! ». Et assez sportivement, Kennes a alors répondu que le Lombard était en effet certainement mieux outillés qu’eux, pour le publier. C’est donc un album qui sera différent. Ce sera un peu comme une sorte de hors-série et dans un format plus grand et avec plus de pages. Mon héros Olivier Rameau revient donc au Lombard, là où il est né… et ça, ça me plaît beaucoup ! Le livre sortira finalement bien au Lombard sauf qu’en ce moment, je suis très accaparé par le phénomène Spirou. On me demande des tas de commissions, plus le nouvel album de luxe qui vient de sortir (un grand album avec la publication des planches en noir et blanc). Donc, ça va être juste pour que ce nouvel album d’Olivier Rameau sorte cette année, comme c’était prévu au départ. Je vais essayer de le terminer cette année, mais il ne sera donc prêt qu’au début de l’année prochaine. Enfin, je l’espère… ( Rires )
Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes
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