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En Territoire ennemi de Carole Lobel, un récit édifiant sur la toxicité du virilisme

Par Romain GARNIER Très bon 1er novembre 2024 
Les éditions l’Association publient la première bande dessinée de l’autrice Carole Lobel intitulée En Territoire ennemi. Un récit autobiographique qui relate sa vie de jeune femme des années 1990 à nos jours. Adulte, elle rompt avec le milieu traditionaliste catholique familial pour finalement se retrouver dans les bras d’un homme qui, chemin faisant, évolue d’une misogynie latente au virilisme le plus toxique, abreuvé à la haine d’Internet. Un roman graphique « coup-de-poing » diraient certains avides de formules éculées. Pour notre part, il s’agit d’un manifeste supplémentaire contre un monde qui éructe ses bréviaires venimeux, ce dans l’espoir de conserver une place au sein d’un système fondé sur la domination violente et destructrice des femmes. Une lecture importante de cette seconde partie de l’année éditoriale.

Carole naît dans une famille catholique traditionnelle. Toute son enfance, sa mère lui enseigne, telle une ritournelle, l’horreur que constitue une IVG, qualifiée de meurtre. Constamment, elle invite sa fille à prier pour ces « pauvres » femmes qu’au fond elle exècre. Si l’éducation sexuelle est inexistante, cela n’empêche pas le discours familial de prôner que le meilleur contraceptif est la fidélité. En revanche, des grands parents traumatisés par la Seconde Guerre mondiale lui enseignent un pacifisme convaincu.

Rabaissée en maintes occasions, introvertie, Carole grandit en marge de la société. Rétive à la doctrine familiale, Carole initie une rébellion timide à la fin de son adolescence et trouve son salut dans le dessin. La majorité venue, elle entame des études aux Beaux-Arts de Nantes et rompt plus ou moins avec ses parents après qu’elle ait renié ce Dieu maternel. Chaque retour à la maison est l’occasion d’un conflit nourri de reproches.

En Territoire ennemi de Carole Lobel, un récit édifiant sur la toxicité du virilisme
© Carole Lobel / Éd. L’Association (2024)

Pense-t-elle, le moment de la libération est venu. Douée, gratifiée de nombreux satisfecit par ses professeur(e)s, Carole prend progressivement confiance en elle. Entre les murs de l’école, elle se fait des amis et fait la rencontre de Stéphane. Sous le charme, elle partage avec lui une vie faite de drogue, d’alcool et de sexe. Il vote à l’extrême-gauche et chante dans un groupe de rock. Une joie pour Carole.

Conquise, elle ne perçoit pas les premiers signes qui révèlent la nature sociale et idéologique profondes de Stéphane : sexualité violente, amitié entre un homme et une femme jugée impossible, impose ses références culturelles au détriment de celles de Carole afin de la façonner telle une glaise vierge, profite du terreau familial et amical fragile de sa compagne pour l’isoler, s’adonne à des colères qui supportent mal la contradiction, sans parler de sa jalousie grandissante face à la réussite de Carole, avec en creux ses échecs successifs dont il reporte la responsabilité sur autrui, refusant de se remettre en question.

« Le mariage est un cercueil dont les enfants sont les clous » dit Homer Simpson à son fils. Si de mariage il n’est pas question, l’arrivée d’un enfant non désiré par Carole, qui renonce dans les derniers instants à l’IVG sous le poids de l’idéologie familiale qui a gangrené son esprit, est une blessure profonde. La maternité est vécue comme une aliénation.

Avec l’arrivée d’Internet, Stéphane, oisif parmi les oisifs, profite alternativement du chômage et d’héritages, et vit de joints et de discours extrémistes glanés sur certains sites. Il se radicalise. Stéphane multiplie les saillies antisémites, misogynes et homophobes. Son nazisme fier-à-bras et son credo sur la dérivilisation des hommes achève de convaincre Carole de la dangerosité de son compagnon. Un véritable parasite de sa vie sentimentale et sociale alors que survient un deuxième enfant, lui aussi non désiré. Que faire face à un mari qui souhaite transmettre à ses deux fils ce bagage infâme et destructeur qu’est son idéologie extrémiste ?

© Carole Lobel / Éd. L’Association (2024)

Au terme de cette longue présentation, on pourrait imaginer que l’essentiel a été dit et que lire cette bande dessinée de 224 pages est inutile. Bien au contraire. Il demeure bien des choses à raconter dans ces pages. La force de ce roman graphique est de détailler par le menu la manière dont les mécaniques de l’idéologie viriliste fonctionnent et se transmettent. Insidieuse, la domination masculine s’infiltre partout et gangrène l’esprit, tant de la victime que du bourreau.

Bien que Carole finisse par ne plus reconnaître Stéphane comme un homme mais comme une bête, la violence psychologique subie l’amène à entrevoir dans ses deux fils sa participation coupable à un système de reproduction des dominations. La symbolique phallique lui apparaît alors de toute part pour mieux signifier graphiquement l’univers dans lequel elle évolue.

Enfermée dans cet univers familial aliénant, épuisée par un quotidien où elle mène tout de front entre les enfants et le travail, tandis que lui procrastine à la maison, les forces disponibles pour lutter contre ce qui fut un amour sincère sont maigres. Courageuse, déterminée malgré tout, son récit invite à considérer la solitude et l’impuissance que l’on peut éprouver face à la radicalisation d’un(e) proche.

Avec un dessin minimaliste au stylo, Carole Lobel propose un récit édifiant sur la toxicité du virilisme et le processus de radicalisation. Dotée d’un rythme d’une belle maîtrise et des pages aux idées graphiques fortes, on dévore cette épaisse bande dessinée qui nous saisit d’effroi devant la violence du système décrit. L’impression d’un mal insaisissable et irrésistible, tant il se répand de par le monde avec une aisance déconcertante, et prend de nombreux visages entre ces pages jusqu’aux grands de notre monde contemporain. N’hésitez pas à vous procurer ce roman graphique de Carole Lobel aux éditions L’Association. Il traite d’un sujet de société majeur. Offrez-le. Discutez-en et entrez En territoire ennemi.

Par Romain GARNIER

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Code EAN : 9782844148926

En Territoire ennemi - Par Carole Lobel - Éd. L’Association

L’Association ✏️ Carole Lobel Feminisme France Nantes
 
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5 Messages :
  • Cette femme est à plaindre : grandir dans un milieu sectaire puis s’enticher d’un sale type, c’est pas de chance. Son témoignage est intéressant. Heureusement que cela n’arrive pas à tout le monde (même si certains pourraient se reconnaître dans son histoire).

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  • Cela a l’air sombre, sans aucune lueur d’espoir. Les antagonistes semblent caricaturaux, la famille catho tradi et les gentils grand-parents humanistes, la douce rêveuse blessée et un peu native et le looser de magnifique a dangereux masculiniste toxique qu’il a certainement toujours été.
    Et bla et bla et bla sur les mechanismes de la toxicité et le danger des réactionnaires, des catho et des masculinistes.
    A la fin tout ça doit devenir indigeste, en tout cas cela à eu le mérite de me faire réagir car je n’en peux plus de voir les rayons BD inondés de ces romans graphiques, autobiographies et autres récits politiques nous dépeignons un monde qui sombre mais si je suis convaincu qu’une partie du salut viendra par l’art je ne suis par contre pas vraiment sûr que ce type d’ouvrage y contribue ne prêchant au final que des convaincus et par trop caricatural pour s’immiscer et toucher l’esprit des personnes concernées.
    Mais bon ce n’est qu’une reaction matinale après une nuit trop courte....

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    • Répondu par svecs le 26 mars 2025 à  08:11 :

      tout cela pour dire que vous ne l’avez pas lu, ne comptez pas le lire mais vous n’hésitez pas à partager votre avis très arrêté basé sur... rien qu’une vague impression et des à priori.
      c’est d’autant plus dommage qu’il s’agit d’un livre particulièrement réussi, amha. Mais pour pouvoir en parler, il faut l’avoir lu.

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    • Répondu le 26 mars 2025 à  14:16 :

      Peut-être devriez-vous vous abstenir de publier vos "réactions matinales après une nuit trop courte...." pour dire du mal d’un livre que vous n’avez pas lu.
      Moi qui l’ai lu, je peux dire que c’est un livre puissant, intelligent et marquant.

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      • Répondu le 26 mars 2025 à  15:15 :

        Pour prendre seulement un instant la défense de Max (même si je le désapprouve sur le fond, surtout quand il écrit "Et bla et bla et bla sur les mechanismes de la toxicité et le danger des réactionnaires, des catho et des masculinistes." comme si c’était devenu cliché alors qu’il est vrai que le machisme, le masculinisme, l’intégrisme et l’extrémisme tuent des milliers de femmes et d’enfants chaque année…), je lui donnerai raison sur un seul point : ces ouvrages malheureusement ne s’adressent qu’à une niche de gens déja convaincus. C’est tout le problème du roman graphique, plus largement : trop cher, il n’est destiné qu’aux élites urbaines déjà très majoritairement rallié aux idées progressistes. (Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas aussi des violences faites aux femmes et eux enfants dans les milieux dits progressistes…)

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