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Très bon
1er novembre 2024
Carole naît dans une famille catholique traditionnelle. Toute son enfance, sa mère lui enseigne, telle une ritournelle, l’horreur que constitue une IVG, qualifiée de meurtre. Constamment, elle invite sa fille à prier pour ces « pauvres » femmes qu’au fond elle exècre. Si l’éducation sexuelle est inexistante, cela n’empêche pas le discours familial de prôner que le meilleur contraceptif est la fidélité. En revanche, des grands parents traumatisés par la Seconde Guerre mondiale lui enseignent un pacifisme convaincu.
Rabaissée en maintes occasions, introvertie, Carole grandit en marge de la société. Rétive à la doctrine familiale, Carole initie une rébellion timide à la fin de son adolescence et trouve son salut dans le dessin. La majorité venue, elle entame des études aux Beaux-Arts de Nantes et rompt plus ou moins avec ses parents après qu’elle ait renié ce Dieu maternel. Chaque retour à la maison est l’occasion d’un conflit nourri de reproches.
Pense-t-elle, le moment de la libération est venu. Douée, gratifiée de nombreux satisfecit par ses professeur(e)s, Carole prend progressivement confiance en elle. Entre les murs de l’école, elle se fait des amis et fait la rencontre de Stéphane. Sous le charme, elle partage avec lui une vie faite de drogue, d’alcool et de sexe. Il vote à l’extrême-gauche et chante dans un groupe de rock. Une joie pour Carole.
Conquise, elle ne perçoit pas les premiers signes qui révèlent la nature sociale et idéologique profondes de Stéphane : sexualité violente, amitié entre un homme et une femme jugée impossible, impose ses références culturelles au détriment de celles de Carole afin de la façonner telle une glaise vierge, profite du terreau familial et amical fragile de sa compagne pour l’isoler, s’adonne à des colères qui supportent mal la contradiction, sans parler de sa jalousie grandissante face à la réussite de Carole, avec en creux ses échecs successifs dont il reporte la responsabilité sur autrui, refusant de se remettre en question.
« Le mariage est un cercueil dont les enfants sont les clous » dit Homer Simpson à son fils. Si de mariage il n’est pas question, l’arrivée d’un enfant non désiré par Carole, qui renonce dans les derniers instants à l’IVG sous le poids de l’idéologie familiale qui a gangrené son esprit, est une blessure profonde. La maternité est vécue comme une aliénation.
Avec l’arrivée d’Internet, Stéphane, oisif parmi les oisifs, profite alternativement du chômage et d’héritages, et vit de joints et de discours extrémistes glanés sur certains sites. Il se radicalise. Stéphane multiplie les saillies antisémites, misogynes et homophobes. Son nazisme fier-à-bras et son credo sur la dérivilisation des hommes achève de convaincre Carole de la dangerosité de son compagnon. Un véritable parasite de sa vie sentimentale et sociale alors que survient un deuxième enfant, lui aussi non désiré. Que faire face à un mari qui souhaite transmettre à ses deux fils ce bagage infâme et destructeur qu’est son idéologie extrémiste ?
Au terme de cette longue présentation, on pourrait imaginer que l’essentiel a été dit et que lire cette bande dessinée de 224 pages est inutile. Bien au contraire. Il demeure bien des choses à raconter dans ces pages. La force de ce roman graphique est de détailler par le menu la manière dont les mécaniques de l’idéologie viriliste fonctionnent et se transmettent. Insidieuse, la domination masculine s’infiltre partout et gangrène l’esprit, tant de la victime que du bourreau.
Bien que Carole finisse par ne plus reconnaître Stéphane comme un homme mais comme une bête, la violence psychologique subie l’amène à entrevoir dans ses deux fils sa participation coupable à un système de reproduction des dominations. La symbolique phallique lui apparaît alors de toute part pour mieux signifier graphiquement l’univers dans lequel elle évolue.
Enfermée dans cet univers familial aliénant, épuisée par un quotidien où elle mène tout de front entre les enfants et le travail, tandis que lui procrastine à la maison, les forces disponibles pour lutter contre ce qui fut un amour sincère sont maigres. Courageuse, déterminée malgré tout, son récit invite à considérer la solitude et l’impuissance que l’on peut éprouver face à la radicalisation d’un(e) proche.
Avec un dessin minimaliste au stylo, Carole Lobel propose un récit édifiant sur la toxicité du virilisme et le processus de radicalisation. Dotée d’un rythme d’une belle maîtrise et des pages aux idées graphiques fortes, on dévore cette épaisse bande dessinée qui nous saisit d’effroi devant la violence du système décrit. L’impression d’un mal insaisissable et irrésistible, tant il se répand de par le monde avec une aisance déconcertante, et prend de nombreux visages entre ces pages jusqu’aux grands de notre monde contemporain. N’hésitez pas à vous procurer ce roman graphique de Carole Lobel aux éditions L’Association. Il traite d’un sujet de société majeur. Offrez-le. Discutez-en et entrez En territoire ennemi.
Par Romain GARNIER
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En Territoire ennemi - Par Carole Lobel - Éd. L’Association
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