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Bonjour Cyrille Pomès, Carine Barth. Nous nous rencontrons à Bruxelles, pour discuter de votre nouvelle série publiée aux éditions Dupuis, Lieutenant Bertillon. Est-ce votre première collaboration ensemble ?
Cyrille Pomès : C’est notre première collaboration pour un album. Pour précision, dans mon album précédent, Moon, publié en 2022 aux Éditions Rue de Sèvres, Carine était venue m’épauler en cours de réalisation. Il est important de préciser le métier de Carine Barth.
Carine Barth : Oui, je travaille dans l’édition en littérature générale. Mon rôle consiste en la révision éditoriale des textes pour différents éditeurs, à divers stades du livre, incluant la révision en amont et la correction. Cyrille Pomès m’avait demandé de l’aide pour certains aspects de son scénario pour Moon.
CP : Pour donner un peu de contexte, Carine et moi partagions le même atelier à Toulouse, à seulement 1m50 l’un de l’autre. Au début, je ne comprenais pas entièrement le rôle de Carine. J’ai fini par réaliser que son métier inclut l’évaluation de la cohérence de la trame narrative d’un livre. Étant trop immergé dans mon propre scénario, je manquais de recul. J’ai donc sollicité Carine pour vérifier la cohérence de l’ensemble. Rapidement, j’ai découvert que Carine possédait une grande créativité et une forte envie narrative. Nous avons alors constaté que nous étions complémentaires en écriture et avons décidé de collaborer davantage. Voilà comment tout a commencé.
Vous avez tous deux contribué à la création du récit. Ce n’est pas seulement Carine qui a écrit le scénario, vous avez également participé à son élaboration. C’est bien cela, Cyrille ?
CP : En effet, nous avons coécrit cet album. Nous avons utilisé une méthode que j’apprécie beaucoup : créer une frise avec des post-it sur un mur pour décider de l’ordre des événements. Nous avons ainsi pu ajuster et réorganiser les éléments ensemble. Ensuite, pour l’écriture des épisodes, prépubliés dans Spirou Magazine, Carine propose d’abord un texte, puis nous procédons à des ajustements et réécritures si nécessaire, ce qui nous permet d’obtenir un texte vraiment à quatre mains.
CB : Pour compléter, je voudrais préciser que le cadrage et la mise en page sont réalisés lors de la phase de dessin. Dans certains scénarios de bande dessinée, le cadrage est très précis, laissant peu de place à l’interprétation du dessinateur. Cependant, dans notre cas, Cyrille, dont j’apprécie énormément le travail de dessin et de découpage, a une grande liberté créative. Nous ne nous concentrons pas uniquement sur les cases, mais sur la page entière, ce qui permet une grande créativité dans le découpage.
En ce qui concerne le scénario, il combine réalisme, éléments contemporains tels que les gens du voyage, ainsi qu’un aspect fantastique et onirique. Ce mélange de genres est assez original. Comment avez-vous réussi à rendre tout cela cohérent sur le plan narratif ?
CP : C’est une bonne question. Ce mélange provient de nos influences respectives que nous avons fusionnées avec enthousiasme. Nous ne nous sommes pas vraiment préoccupés de la cohérence au début ; nous étions simplement ravis d’intégrer nos envies et références. Par la suite, nous avons veillé à structurer et organiser le tout. Nous avons constaté que nous pouvions faire coexister tous ces genres et créer un univers qui nous est propre, en combinant nos influences et nos aspirations.
CB : Nous avions dès le départ une idée de début et de fin, dont nous ne dévoilerons pas les détails pour préserver l’effet de surprise. Cette fin a permis de définir un thème central que nous souhaitions explorer, en l’occurrence le thème de la croyance, qui nécessitait d’aller au-delà du réalisme.
CP : Tout à fait.
Avec Lieutenant Bertillon, vous mêlez plusieurs éléments : le nom Bertillon renvoie à l’histoire de la police scientifique et au criminologue français Alphonse Bertillon, tandis que le style rappelle un peu celui de Columbo, bien que de manière plus moderne. L’album débute avec une touche d’humour, mais cette légèreté s’estompe progressivement pour laisser place à une histoire plus sérieuse, riche en émotions. En fin de compte, c’est un ouvrage qui explore profondément les sentiments humains.
CP : Merci pour ces compliments. Carine et moi avions une volonté commune d’adopter une narration moderne, inspirée des séries télévisées actuelles, comme celles de Netflix. Nous avons voulu créer un personnage initialement neutre qui évolue au fil de l’histoire. Contrairement aux personnages des bandes dessinées des années 1980-90, qui restaient immuables au niveau du caractère, malgré les événements. Nous souhaitions faire grandir notre personnage en le confrontant à des situations variées et complexes, alliant humour et drame, afin qu’il se développe et s’enrichisse.
CB : Exactement. Notre lieutenant évolue au fur et à mesure des confrontations avec des situations diverses, ce qui permet de découvrir ses émotions et ses réactions. C’est une démarche que nous trouvons très gratifiante. Bien que l’intrigue soit importante et ait nécessité un travail minutieux pour assurer sa cohérence, nous avons surtout voulu explorer les sentiments humains. Nous sommes heureux de partager cette évolution avec les lecteurs, même si nous n’avons pas encore pu lire le résultat final.
CP : La dynamique de résolution propre à l’enquête a été particulièrement excitante. Carine a joué un rôle clé en apportant l’idée que chaque personnage secondaire, comme les forains et leurs attractions, devait être développé de manière significative. Nous avons voulu que chaque personnage secondaire ait de la profondeur et ne soit jamais anecdotique.
J’ai également perçu ce récit comme une allégorie des débats sur la laïcité et l’émancipation du milieu d’origine. Cette interprétation était-elle intentionnelle lors de l’écriture de l’histoire ?
CP : Ce thème faisait bien partie des éléments que nous souhaitions explorer. Bien qu’il n’ait pas été une priorité initiale, il a pris de l’importance au fur et à mesure de l’écriture. Écrire à deux nous a permis de découvrir et d’intégrer des éléments surprenants auxquels nous avons dû nous adapter.
CB : Une fois que nous avons eu la fin en tête, nous avons immédiatement réfléchi à la manière dont elle pourrait exprimer cette idée de vouloir échapper à son milieu. Nous avons voulu aborder cette notion de liberté de choix sans pour autant la présenter comme une critique sévère. Cette dimension est devenue évidente au fur et à mesure que nous développions l’histoire, et nous en avons longuement discuté avant de finaliser le récit.
CP : Concernant le terme « laïcité », qui n’a jamais été explicitement mentionné dans nos échanges, il est vrai que cette dimension a été l’un des aspects sur lesquels nous avons le plus réfléchi. Étant donné la pertinence du sujet aujourd’hui, nous avons voulu être conscients des implications et être prêts à assumer les questions que cela pourrait soulever.
Ce qui est très surprenant et intéressant, c’est que l’image des gens du voyage est souvent très patriarcale. Dans le scénario, cependant, les femmes jouent un rôle central. Ce sont elles qui gardent la tradition et ont le pouvoir de la transformer. Elles sont les agentes du changement potentiel de cette tradition, même si celle-ci n’a pas encore évolué pleinement. Ce livre présente ainsi l’ambiguïté de la tradition : elle porte un poids considérable, mais aussi une beauté que l’on retrouve dans les personnages masculins.
CP : En effet, pour moi, le personnage qui représente le mieux l’émancipation face au poids familial et aux croyances est le personnage féminin de Wanda. Elle a été le vecteur principal de cette transformation. Nous avions envisagé qu’il s’agisse initialement d’un personnage masculin, mais cela a évolué au cours de l’écriture.
CB : Au départ, le personnage était masculin, mais nous avons décidé de modifier cette orientation.
CP : Il est vrai qu’à l’origine, nous avions peut-être prévu un personnage masculin pour incarner ce changement, en raison de considérations modernes. Cependant, de nombreux éléments ont évolué au cours du processus d’écriture.
En lisant ce récit, nous avons eu l’impression de retrouver l’atmosphère des bandes dessinées des années 1970 publiées dans Spirou. Cette époque et ce style de BD ont-ils été une source d’inspiration pour vous ? Notre ressenti est que, bien que le récit ait été modernisé, notamment avec des rôles féminins plus évolués, il conserve une certaine nostalgie des récits d’autrefois.
CP : Oui. Personnellement, je n’ai pas une grande culture de la bande dessinée franco-belge. Mon adolescence a été marquée par la lecture de comics, bien que j’ai aussi lu des albums de Spirou à mes débuts. Je ne pense pas que ce soit une influence majeure sur ce récit.
CB : En revanche, l’influence de Spirou est réelle, principalement grâce à Morgan Di Salvia. C’est lui qui a suggéré de publier la BD en prépublication dans Spirou, et nous avons adopté ce format de feuilleton avec un rythme qui se prête bien à l’attente des lecteurs. Cette approche nous a rappelé les récits classiques que l’on trouve dans la revue, ce qui a naturellement évoqué des souvenirs de cette revue et d’autres magazines de cette époque.
CP : La proposition de Morgan a été déterminante. J’ai effectivement relu certains numéros de Spirou Magazine pour me replonger dans la dynamique des pages, même si je n’ai pas conservé cette structure très longtemps. Le point de départ de notre récit était bien ancré dans cette tradition.
CB : Je me souviens que vous aviez aussi discuté des pages traditionnelles pour bien comprendre cette structure classique.
Il y a un aspect de filiation avec la série Tif & Tondu, ainsi que les albums de Tillieux car dans les années 1960 et 1970, ses récits comportaient parfois une violence réelle, bien différente de ce que l’on pouvait trouver dans le magazine Spirou. Il y a ce mélange, en conservant un lien avec le style lyrique de l’époque tout en l’adaptant à notre vision actuelle.
Morgan Di Salvia : C’est une analyse pertinente. Nous avions besoin, pour le sommaire du journal, de revenir à un récit de genre tout en respectant les contraintes d’une publication destinée à un large public comme Spirou. Cela signifie que nous pouvions aborder la violence, mais sans la montrer explicitement. Cette contrainte a poussé les créateurs à faire preuve de créativité pour suggérer plutôt que montrer, à l’instar de ce que faisait Maurice Tillieux avec Tif & Tondu ou ce qu’Alain Dodier avec Jérôme K. Jérôme Bloche, ou encore Philippe Tome avec Soda. Nous voulions renouer avec ce style de bande dessinée qui a souvent enrichi Spirou, en transformant la contrainte en un atout créatif. Je pense qu’ils ont réussi à bien relever ce défi.
L’avenir de la BD réside-t-il dans le retour à des règles implicites qui ont marqué son âge d’or ?
Morgan Di Salvia : Je crois fermement au retour des séries. Ces dernières années, les one-shots, ou volumes uniques, ont prédominé, avec de très bonnes réalisations. Cependant, les séries créent des liens plus forts avec les lecteurs et sont économiquement plus avantageuses tant pour les éditeurs que pour les auteurs. En ce moment, à la télévision, les séries suscitent plus d’engouement que les films, avec quelques exceptions. Je pense donc que les séries pourraient représenter un avenir prometteur pour la BD populaire.
Combien de tomes avez-vous prévu pour cette BD ? Avez-vous signé pour un certain nombre d’albums ou pas du tout ?
CP : Nous venons de terminer le deuxième tome et nous avons de nombreux projets pour un troisième. Le deuxième tome propose une nouvelle enquête du Lieutenant Bertillon, cette fois dans un décor complètement différent. L’idée était de varier les environnements et de confronter le personnage à de nouvelles situations, afin de le faire évoluer. Alors que Bertillon était sympathique dans le premier tome, il ne l’est pas forcément au début du deuxième. Nous avons de grandes ambitions pour le troisième tome, qui nous permettra de nous rapprocher davantage du lieutenant Bertillon et, peut-être, d’explorer ses origines. Sans en dévoiler trop.
On remarque que sur la couverture de Spirou Magazine, il est accompagné d’un manchot. Quelle est la relation du lieutenant Bertillon avec les animaux ? Pourquoi semble-t-il les attirer ?
CP : L’idée est née d’une contrainte narrative. Nous voulions un personnage qui enquête seul et se confronte à une communauté, sans recourir à une voix off. Nous avons donc décidé de lui donner un interlocuteur avec qui il pourrait dialoguer et partager ses découvertes.
CB : Ainsi, il ne dialoguerait pas seul dans le vide.
CP : Nous avons choisi une chèvre comme compagnon, une idée que j’ai proposée. Nous avons trouvé cela amusant et avons décidé de la garder. Cela s’applique à beaucoup de détails dans Bertillon ; quand quelque chose nous fait rire, nous essayons généralement de le conserver. Pour le deuxième tome, nous avons pensé qu’il serait intéressant que ce personnage, encore peu connu, ait une attirance particulière pour les animaux.
CB : En effet, il les adopte naturellement, ce qui est une caractéristique que nous apprécions dans ce personnage.
Les premières pages du tome 2 prépublié dans Spirou montrent que votre dessin a beaucoup évolué depuis le premier récit. Les traits sont désormais plus rapides et le travail de la couleur a également changé. On a presque l’impression de découvrir un univers différent.
CP : C’est intéressant que vous l’ayez remarqué. Nous n’avons pas encore de retours des lecteurs sur le premier tome. Entre le premier et le deuxième tome, il y a eu un changement important : le premier a été réalisé en numérique, ce qui était nécessaire pour obtenir le niveau de détail requis pour une fête foraine. Le numérique offrait la profondeur de champ et la précision dont j’avais besoin.
Pour le deuxième tome, j’ai décidé de revenir au dessin traditionnel après un an de travail numérique. J’espérais que la différence ne serait pas trop perceptible, mais il semble que le changement soit visible. J’ai voulu que le style évolue et que l’outil s’adapte au décor exploré. Ce choix, que Carine a soutenu, a abouti à un trait plus vivant et dynamique, car le dessin traditionnel apporte plus de vie aux illustrations. Voilà pourquoi il y a une différence notable entre le premier et le deuxième tome.
Il y a dans ce style une volonté de revenir à une certaine simplicité tout en conservant de la profondeur. De nombreux dessinateurs contemporains cherchent à retrouver cette approche : plus simple, mais jamais simpliste. Votre dessin, très détaillé dans le premier tome, semble en effet plus accessible et épuré dans le deuxième. Ce retour au classique, à une simplicité inspirée par Tillieux, est palpable. Vous avez su vous approprier le personnage et le laisser évoluer librement, suivant vos choix créatifs.
CP : C’est exact. Concernant le dessin, une fois que nous avons établi certaines choses dans le premier tome, il devient plus facile de se concentrer sur l’essentiel dans le deuxième. J’aimerais également préciser que la simplicité accrue des couleurs dans le deuxième tome répond à une nécessité. Dans le premier, la richesse des couleurs reflétait l’ambiance vivante de la fête foraine. Pour le deuxième, situé sur la banquise, j’ai demandé à la coloriste Pascale Drac Wallet de privilégier une palette plus essentielle, en accord avec le style du dessin. Nous avons ainsi harmonisé notre approche.
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En médaillon : Cyrille Pomès & Carine Barth
Photo © Christian Missia Dio
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Lieutenant Bertillon T. 1 : Amotken - Par Cyrille Pomès & Carine Barth, éditions Dupuis. Album paru le 3 mai 2024. 80 pages, 320mm (H) / 240mm (L). 16,50 euros.
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