Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (4)

Par Romain GARNIER 17 juillet 2024 
En parallèle des foires et fêtes foraines, les soubassements idéologiques de l’idée du surhumain poursuivent leur développement au XIXème siècle. L'existence des races est questionnée par la théorie scientifique, tandis que l’œuvre de Jules Verne participe de l'émergence de la figure du surhumain. Elle contribue également à la diffusion des conceptions de la philosophie saint-simonienne sur le progrès scientifique et social, l’industrialisation et la centralité de la figure du savant. Entre les deux, Auguste Comte bâtit une théorie du positivisme religieux qui influence l'Occident et au-delà. Retour sur une histoire intellectuelle et littéraire de l'idée super-héroïque.

Des temps super-héroïques : l’émergence des théories scientifiques du racisme

Le racisme n’est pas une création du XIXème siècle et lui est bien antérieure. En revanche, les théories racistes connaissent une évolution avec un socle idéologique qui assied ses affirmations en recourant à la science moderne, on peut y voir la naissance d’un racisme biologique. Au XIXème siècle, l’idée de races humaines est très répandue. En France, Henri de Boulainvilliers (1658-1722) - historien et astrologue - développe l’idée d’un conflit ininterrompu entre « deux races » dans le royaume de Louis XIV. Ces deux races seraient issues de l’antiquité puisqu’il s’agit de la race franque, considérée comme race supérieure, la race de la noblesse, et la race des gaulois et gallo-romains, la race inférieure, la race du Tiers-État.

Cette thèse racialiste est reprise par Joseph Arthur de Gobineau (1816-1882) dont les théories ne furent pas ignorées des nazis. Il écrit Essai sur l’inégalité des races humaines entre 1853 et 1855. Il mêle à ses affirmations infondées un vernis scientifique. Il établit l’existence de trois grandes races en se fondant sur le récit adamique de la Bible : blanche, noire et jaune. Il étudie les sociétés majeures à travers l’histoire et explicite les succès ou échecs de chacune en s’appuyant sur l’importance ou la faiblesse de tel groupe ethnique. Les raisons raciales sont ainsi au cœur des disparitions des civilisations.

Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (4)
Portrait d’Arthur de Gobineau en 1876.

Ces races et ethnies sont essentialisées et hiérarchisées, avec au sommet, la race blanche et germanique (aryenne) : « La race jaune se présente comme l’antithèse de ce type. Le crâne, au lieu d’être rejeté en arrière, se porte précisément en avant. Le front, large, osseux, souvent saillant, développé en hauteur, plombe sur un faciès triangulaire, où le nez et le menton ne montrent aucune des saillies grossières et rudes qui font remarquer le nègre. Une tendance générale à l’obésité n’est pas là un trait tout à fait spécial, pourtant il se rencontre plus fréquemment chez les tribus jaunes que dans les autres variétés. Peu de vigueur physique, des dispositions à l’apathie. Au moral, aucun de ces excès étranges, si communs chez les Mélaniens. Des désirs faibles, une volonté plutôt obstinée qu’extrême, un goût perpétuel mais tranquille pour les jouissances matérielles ; avec une rare gloutonnerie, plus de choix que les nègres dans les mets destinés à la satisfaire. En toutes choses, tendances à la médiocrité ; compréhension assez facile de ce qui n’est ni trop élevé ni trop profond » [1].

Pour Arthur de Gobineau, l’avenir de l’humanité est sombre puisqu’elle est d’ores et déjà en décadence, soumise au métissage généralisé, condamnant la race blanche, aryenne, à disparaître. Or, la race aryenne est celle qui insuffle la vitalité et la force aux autres races. Sans elle, les métis se laisseront progressivement mourir, empêtrés dans leur médiocrité, dépourvus de vitalité du fait de l’incessante subdivision du sang aryen, génération après génération : « Les nations, non, les troupeaux humains, accablés sous une morne somnolence, vivront dès lors engourdis dans leur nullité, comme les buffles ruminants dans les flaques stagnantes des marais Pontins » [2] puisqu’elles n’ont « plus dans ses veines le même sang, dont des alliages successifs ont graduellement modifié la valeur ; autrement dit, qu’avec le même nom, il n’a pas conservé la même race » [3].

Ces théories du racisme biologique prospèrent alors qu’une nouvelle discipline est en gestation : la génétique. De la théorie de l’évolution de Charles Darwin (L’origine des espèces, 1859) aux travaux sur la mutation génétique de Thomas Morgan (1909), en passant par les lois de l’hérédité de Johann Grego Mendel (vers 1850). La deuxième partie du XIXème siècle est également celle du développement de la préhistoire et de la paléoanthropologie avec la découverte d’espèces humaines autres que la nôtre et la remise en cause du discours religieux créationniste.

Quel rapport cette théorie entretient-elle avec les super-héros ? La théorie nietzschéenne du surhomme est simplifiée et mal comprise par les contemporains du philosophe : une race dominante (celle de l’übermensch) étant appelée à dominer les autres races dites inférieures. En réalité, ce sont les théories de Gobineau qui vont irriguer la pensée raciste européenne mêlées aux avancées de la science de l’époque. Cela conduit à penser les surhommes dont les capacités extraordinaires proviennent généralement de mutations expliquées par la science.

Couverture anonyme de "Trois Ombres sur Paris", « Les Chefs-d’œuvre du roman d’aventures », Paris, Librairie Gallimard, 1929.

En 1920, H.J. Magog, auteur français, publie un récit intitulé Trois Ombres sur Paris, initialement dénommé Les Surhommes. Il met en scène le professeur Fringe qui invente une machine incroyable capable de décupler les capacités humaines, augmentant considérablement l’intelligence. Ce projet, jugé utopiste et égalitaire, est perçu comme un péril par le gouvernement de la Confédération européenne. La décision est donc prise de traquer ces surhommes. Ce récit n’est pas sans rappeler la création du projet Sentinelle, dans l’univers Marvel, par le gouvernement étasunien. Ces robots ultrasophistiqués ont pour charge de traquer les mutants jugés dangereux par l’État fédéral, afin de les capturer ou de les tuer.

Cette crainte de l’humanité d’être mise en danger se retrouve notamment portée par l’univers des X-Men - créé par Jack Kirby et Stan Lee en 1963 - où la question des mutations génétiques et la race homo superior [4] sont centrales. Magnéto, dont la biographie fictive va évoluer vers le statut de victime de la Shoah, craint de manière obsessionnelle que les mutants finissent eux aussi persécutés [5]. Sa violence envers les humains l’éloigne du professeur Xavier qui l’accuse de vouloir faire aux humains ce que les nazis ont fait aux juifs. Cet antagonisme entre recours à la violence et discours pacifiste est inspiré par l’opposition conflictuelle quant aux méthodes entre Malcom X et Martin Luther King dans leurs combats pour les droits civiques. On pense également à certains discours racistes de Malcom X comme pendant des discours de Magnéto qui considère les mutants comme supérieurs aux humains. La question des droits des mutants est régulièrement traitée dans les comics.

Couverture "Uncanny X-men" (1963), #98 - "The Sentinels Appearance", de Chris Claremont

Des temps super-héroïques : le positivisme religieux d’Auguste Comte

Racisme biologique, monstres, surhumains des foires et fêtes foraines, masquomanie, les éléments qui entretiennent le concept de surhomme ne manque pas. Tous, à des degrés divers, ont eu une implication dans l’émergence des surhommes européens, puis des super-héros américains. Dans les concepts intellectuels de l’époque, il nous paraîtrait intéressant de creuser le sillon du positivisme religieux d’Auguste Comte (1798-1857) comme source, certes mineure mais réelle, du super-héroïsme américain. Cet intellectuel français a bâti une théorie de la modernité et de l’évolution de l’humanité, le positivisme, fortement inspirée du Comte de Saint-Simon – dont il fut le secrétaire personnel – et dont la pensée a influencé de nombreuses idéologies du XIXème siècle. Le positivisme d’Auguste Comte, en premier lieu scientifique, prend un versant plus spirituel à mesure que sa pensée évolue. Il développe alors le concept de « religion de l’humanité ». Il la fonde sur trois notions qui forme une morale : l’altruisme (un terme inventé par Auguste Comte lui-même), l’ordre et le progrès.

L’altruisme renvoie à une attitude de générosité et de bonté envers autrui. Selon l’auteur, elle est une capacité innée de l’humanité. L’ordre est une autre composante majeure. Né durant la Révolution Française, Auguste Comte témoigne de son souci, comme beaucoup de Français de son temps, d’assurer à la société un ordre producteur de stabilité. Enfin, la conviction profonde dans le progrès, qui s’appuie sur le développement de la technique et de l’industrie.

Lithographie d’Auguste Comte par Hoffmeister, réalisée d’après un daguerréotype (nom de la photo à l’époque) d’Auguste Comte pris en 1849

Sa religion est fondée sur l’Humanité, entendu comme « l’ensemble des êtres passés, futurs et présents qui concourent librement à perfectionner l’ordre universel » [6]. On y adore le « Grand-Être », métaphore de l’humanité et de ses valeurs. Cette religion « laïque » et la doctrine positiviste d’Auguste Comte eurent un échos extrêmement important dans le monde occidental, mais aussi au-delà. Le Brésil, terre d’influence du positivisme, a fait de « Ordre et progrès » sa devise nationale, figurant même sur la drapeau brésilien. Dans le monde anglo-saxon, l’influence d’Auguste Comte s’est en partie bâtie sur ses échanges avec John Stuart Mill (1806-1873), philosophe et économiste britannique majeur. Ce dernier lui reprend notamment la notion d’altruisme. On retrouve par la suite l’influence de ce concept d’Auguste Comte aux États-Unis que Ayn Rand [7] (1905-1982) combat en y opposant l’égoïsme rationnel.

Le surhumain littéraire et européen du XIXème siècle, le gentilhomme justicier, ne correspond généralement pas à la morale d’Auguste Comte. L’altruisme, bien qu’existant chez certains surhumains, se mêle au désir de vengeance et de toute puissance, que ce soit chez le Comte de Monte-Cristo, Rodolphe de Gerolstein, Rocambole ou Arsène Lupin. Au contraire, quand on pense aux super-héros américains, la notion d’altruisme est généralement fondamentale. Ils viennent en aide aux inconnus, défendent la veuve et l’orphelin, la justice et la paix, ce qui les placent du côté du « bien » (si on opère une analyse religieuse) et de l’éthique (si l’on opère une approche laïque).

Batman, un super-héros comtien ? Couverture publiée pour une intégrale des épisodes #1 à #7 de "Un long Halloween" de Jeph Loeb et Tim Sale, aux éditions Eaglemoss, 2016

L’objectif des super-héros est de mettre un terme aux menaces qui surgissent dans la communauté, quelle que soit sa dimension (locale, nationale, mondiale…). Batman est un personnage proche de la morale de Comte. Sous l’identité de Bruce Wayne, il se montre philanthrope, visage classique de l’altruisme dans le monde anglo-saxon, tandis que Batman assure l’ordre nécessaire à la stabilité de Gotham. La fondation Wayne se substitue à l’État - ici la mairie de Gotham qui est gangrenée par la corruption - en menant un certain nombre d’actions sociales avec la conscience que celles-ci pourraient aider à diminuer la criminalité. Elles constituent une véritable politique libérale de l’action sociale. Quant à Wayne Entreprises, sa branche industrielle organise une recherche et développement dans un esprit similaire à ce que décrit Auguste Comte afin de créer du progrès. Bruce Wayne participe donc à « perfectionner l’ordre universel » - selon les mots d’Auguste Comte, tel une partie du « Grand-Être » - et est à ce titre admiré sous son identité de Batman [8].

Tony Stark est une autre incarnation de la morale comtienne. Il est intimement convaincu que le progrès technologique et industrielle de Stark Industries amènera le développement nécessaire au bonheur - principe inscrit dans la constitution étasunienne - de la société. Le progrès passe par la technologie. De la même manière que Bruce Wayne, son empire économique lui permet de faire bénéficier aux œuvres caritatives de ses largesses financières (philanthropie). Une fois encore, l’évolution de la société ne passe pas par le politique, mais par l’économie, une conception toujours très libérale de l’altruisme et du progrès social. Enfin, grâce aux pouvoirs de son armure, il défend l’ordre démocratique face aux dangers qui l’assaillent pour assurer la stabilité de la société. Dans le cycle Civil War [9], Tony Stark estime inévitable que les super-héros se soumettent au pouvoir politique institutionnel et prend le parti de l’ordre étatique, au contraire de Captain America qui, après de longues hésitations, finit par s’opposer à la nouvelle loi et se soustrait à la légalité. À bien des égards, certains super-héros emblématiques des univers Marvel et DC incarnent donc la morale comtienne : altruisme, ordre et progrès, tout en figurant au Panthéon de l’humanité décrit dans la pensée de l’intellectuel français.

Cependant, comme de nombreux super-héros, ils ne s’emparent pas du pouvoir politique institutionnel. Si cela venait à être le cas, ils viendraient à user de leurs pouvoirs/technologies pour imposer leur vision politique au corps social [10]. En d’autres termes, ils emploieraient la force. Or, c’est exactement ce à quoi s’opposent ces super-héros qui se disent garant de l’ordre institutionnel. Ils refusent de recourir à la violence afin que les choses changent. Ils sont nombreux à avoir conscience que la situation n’est pas évidente pour certaines parties de la population. Certains, dans leurs dialogues avec les super-vilains, reconnaissent que les analyses de leurs adversaires ne sont pas mauvaises, mais ils réfutent les moyens et ses conséquences.

Iron Man, un personnage comtien ? Couverture de l’Omnibus - "Tony Stark - Iron Man" par Dan Slott & cie, aux éditions Marvel, 2021

Ces considérations passées, il s’agit de nuancer notre propos en précisant que certains super-héros n’entrent évidemment pas dans ce cadre d’analyse. Certains super-héros possèdent eux-mêmes le pouvoir politique institutionnel : Black Panther est le roi du Wakanda, Aquaman dirige l’Atlantide, tandis que Black Adam gouverne d’une main de fer le Kahndaq. Tous, à leur manière, détiennent le monopole de la violence légitime.

De fait, Bruce Wayne et Tony Stark, par leurs actions sociales et économiques, par leurs empires tentaculaires, sont investis d’un pouvoir politique au sens d’une gestion et d’une transformation de la Cité. Un pouvoir politique officieux qui s’accorde avec l’idéologie du système capitaliste et libéral. Être, à l’instar de Captain America, les gardiens politiques de l’ordre démocratique ne les empêchent cependant pas de participer à de nombreuses organisations secrètes, d’être critique envers celui-ci, de mener des actions qui ne sont jamais validées par le pouvoir institutionnel, ni par la population qu’ils prétendent défendre. Ces super-héros sont guidés par la notion du « bien » qui se confond dans de nombreux comics avec l’idéologie de l’ordre démocratique. Les super-héros prennent des décisions qui ne sont pas validées démocratiquement, mais influencées par le « bien », c’est-à-dire les meilleures décisions à prendre pour sauver l’ordre démocratique. Cet état de fait rappelle le statut ambigüe du super-héros, à la fois gardien de l’ordre établi, mais agissant en marge de son système de coercition et de prise de décision collective. Comme si la démocratie ne pouvait être que véritablement protégée par des forces qui ne sont pas démocratiques.

En cela, une telle considération rejoint les propos tenus par Frank Miller – auteur de The Dark Knight Returns - quand il analyse son œuvre 300 : « J’ai toujours été fasciné par le fait qu’une société démocratique a ses propres systèmes tyranniques afin de se protéger. Quand nous sommes attaqués, ce ne sont pas nos députés qu’on envoie se battre mais les Navy Seals ou les Marines, qui sont entraînés et dirigés comme dans un État totalitaire. [...] C’est un des aspects de cette histoire que je préfère, ce sont les Grecs les moins démocratiques [, les Spartiates,] qui défendent leur démocratie » [11].

"The dark knight returns" de Frank Miller - Ed. Urban Comics - Collection Urban Nomad

Dans une approche critique du super-héros comme garant de l’ordre, il s’agirait enfin de dénoncer le risque important de conservatisme auquel il mène parce qu’il suscite l’attentisme dans la population. Dans Les mystères de Paris, Eugène Sue décrit déjà cet aspect chez un des premiers surhommes : « Ces braves gens jouissaient d’un bonheur si profond, ils étaient si complètement satisfait de leur condition, que la sollicitude éclairée du grand-duc avait eu peu à faire pour les préserver de la manie des innovations constitutionnelles » [12].

Des temps super-héroïques : L’optimisme vernien d’anticipation en pleine expansion occidentale

Impossible d’évoquer les racines du surhumain et du super-héroïsme sans aborder l’œuvre de Jules Verne [13] (1828-1905). Grand-père de la science-fiction moderne [14], maître de l’anticipation, il a influencé de très nombreux écrivains de par le monde avec ses romans d’aventures où rivalisent les innovations technologiques et la modernité heureuse [15]. Son œuvre principale, constituée de romans et de nouvelles, se nomme Les Voyages extraordinaires [16]. Vingt mille lieues sous les mers, Le tour du monde en quatre-vingt jours, L’île mystérieuse, Cinq semaines en ballon, De la terre à la lune, Michel Strogoff, Les enfants du capitaine Grant, les classiques signés Jules Verne sont innombrables. L’univers vernien est un univers en expansion où la confiance dans le progrès préfigure les succès technologiques à venir. Au XIXème siècle, le progrès n’est pas seulement entendu comme l’amélioration des conditions d’existence, mais aussi la maîtrise du globe terrestre et la domination de la nature, tandis que les fonds marins et l’espace demeurent des horizons souhaitables.

Caricature de Jules Verne « allant recueillir aux bonnes sources des renseignements authentiques sur le monde sous-marin ». Paru dans le Journal d’Oran, 1884.

Les œuvres de Jules Verne s’inscrivent dans une euphorie du monde occidental pour le progrès, la science et l’innovation technologique. Dans la dernière partie du XIXème siècle, la « fée électricité » fait son apparition et illumine l’exposition universelle de 1889 qui voit naître la Tour Eiffel et célèbre la Révolution Française. L’électricité est une nouvelle énergie qui fascine et inspire interprétations et croyances. Armand Pommier, écrivain oublié du XIXème siècle, essaye d’expliquer les grands hommes de l’histoire et autres surhommes en s’appuyant sur la science nouvelle. Il s’exprime de la manière suivante par le biais d’un personnage du roman La Dame au manteau rouge (1864) : « Pour moi, l’homme est purement et simplement un appareil électromoteur. A partir de là tout viendrait d’un principe universel prépondérant : l’électricité. Libre à vous d’appeler cette puissance fluide électrique, fluide nerveux, esprits animaux, électronerveux, magnétique, principe éthéré, vital, archée, âme sensitive, médiateur plastique, aimant, esprit, substratum vital, etc ». Pour lui, l’histoire le démontre : « Tous les hommes qui ont joué un grand rôle étaient de grands électrisateurs – ou magnétiseurs, comme vous voudrez, c’est-à-dire des organisations riches en vitalité, en fluide électrique » [17].

Nemo et Robur-le-conquérant, deux surhommes de la fin du XIXème siècle

Un des surhommes majeurs de la fin du XIXème siècle est Nemo. Celui-ci apparaît pour la première fois dans Vingt mille lieues sous les mers (1870). Ce roman relate le voyage d’un groupe de personnes enquêtant sur de mystérieuses apparitions de ce qui serait un monstre marin. En réalité, il s’agit du Nautilus, un sous-marin aux technologies uniques pour l’époque. On y découvre que le capitaine Nemo coule les bateaux de toutes nations, mais tout particulièrement ceux d’une nation que l’on devine être la Grande-Bretagne.

Dans sa folie vengeresse, Nemo ressemble au Comte de Monte-Cristo, un des surhommes tutélaires du XIXème siècle. Jules Verne n’a d’ailleurs jamais dissimulé une admiration pour l’œuvre de l’auteur, tandis que la famille Dumas l’a aidé à démarrer sa carrière. Nemo est un homme blessé par son douloureux passé. Sa véritable identité est celle de Dakkar, un prince indien neveu de Tipu Sahib. Ce dernier est un personnage historique qui s’est opposé à la domination anglaise en Inde. La colonisation des peuples du sous-continent indien et le meurtre de sa femme et de ses enfants le conduisent à éprouver une haine féroce à l’égard de la couronne britannique.

Le capitaine Nemo manipule un sextant sur le Nautilus - Gravure d’après un dessin d’Alphonse de Neuville

Pourquoi peut-on dire de Nemo qu’il est un surhomme, voire un super-héros ?

Nemo a des identités multiples [18] derrière lesquelles ils dissimulent son identité réelle de prince indien, Dakkar. Nemo est un prénom issu du latin qui signifie « aucun homme » et est une référence directe au passage de l’Iliade dans laquelle Ulysse affronte le cyclope Polyphème. Un autre aventurier qui bravent les eaux.

S’il n’a pas de super-pouvoir, si ce n’est sa très grande intelligence, il est à la tête d’une arme de guerre redoutable, le Nautilus, contre laquelle personne n’est en mesure de se mesurer. Il possède donc une superpuissance technologique, à l’aide de laquelle il rend une justice privée (combat contre les Britanniques, aide aux révolutionnaires grecs…), dans une époque coloniale où le contrôle des routes maritimes est essentielle. Ce qui le distingue de nombreux super-héros américains est son désir de vengeance que l’on attribuerait davantage à un super-vilain, même si l’on peut souligner que Batman est parfois tourmenté par ce même désir. On notera enfin la volonté de Jules Verne de dresser des parallèles entre Nemo et Napoléon Ier que certains, comme Thomas Carlyle, perçoivent comme un surhomme. Le capitaine Nemo possède son propre drapeau sur lequel s’étend un N argenté sur un fond couleur sable, il est un ennemi juré des Britanniques et il se retire des affaires du monde afin de terminer sa vie sur une île.

Le capitaine Nemo hisse son pavillon personnel sur le Pôle Sud (un « N » argenté sur un fond couleur sable) - Illustration de "Vingt Mille Lieues sous les mers" de Jules Verne.

Autre surhomme de Jules Verne : Robur. Il apparaît pour la première fois dans Robur-le-conquérant (1886) dont le récit n’est pas sans rappeler Vingt mille lieues sous les mers. Au début du récit, Robur fait irruption au Weldon-Institute de Philadelphie, un club de gentlemen passionnés d’aérostatique (dirigeable, ballon, montgolfière), et déclare que l’avenir appartient aux machines volantes électriques. Il kidnappe quelques personnes et les fait embarquer sur l’Albatros, sa machine volante, afin d’engager un périlleux voyage autour du monde qui prouverait ses dires.

Couverture du roman "Robur-le-Conquérant" de Jules Verne.
L’épouvante, machine volante de Robur-le-Conquérant - Illustration pour le roman "Le Maître du monde".

Comme Nemo, Robur dissimule son identité et son appartenance nationale. En tant qu’ingénieur de génie, il invente une machine volante d’une incroyable modernité dont les hélices génèrent de l’électricité en vol. Il possède son propre drapeau qu’il dépose en plusieurs endroits symboliques. De prime abord, il se montre plus pacifique que Nemo, souhaitant avant tout qu’on reconnaissance son génie créatif et technologique. Au terme du récit, l’Albatros finit par être détruit et Robur disparaît. Jules Verne lui donne une seconde vie dans Le Maitre du Monde (1904), le dernier roman des Voyages extraordinaires. Devenu fou, Robur est épris de vengeance et revient avec un nouvel engin de son invention, l’Épouvante. Un incroyable véhicule roulant, d’une très grande vélocité, capable de se déplacer dans les airs et sous l’eau. Comme Nemo, Robur est un surhomme, cependant moins proche des super-héros, que de super-vilains [19].

"Les Hommes Mystérieux"
© Panini Comics
Le personnage du capitaine Nemo découvre le monde des Cités Obscures dans le dernier opus de la série, signée François Schuiten et Benoît Peeters, "Le retour du capitaine Nemo" (2023).

Par Romain GARNIER

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Illustration en médaillon : Le Capitaine Nemo, dans son Nautilus, est face à un poulpe géant. Illustration d’Alphonse de Neuville issue de l’ouvrage Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, édition J. Hetzel, 1871.

Pour en savoir davantage sur les super-héros français :

– Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (1), de Romain Garnier
– Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (2), de Romain Garnier
– Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (3), de Romain Garnier
– Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (4), de Romain Garnier
– Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (5), de Romain Garnier
– La renaissance des super-héros ? Chronique d’une histoire française, de Romain Garnier

Sincères remerciements à Éric Potel, professeur de philosophie, journaliste à RCF et membre de l’ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée), Issam Salhi, formé à l’université en philosophie et cinéma, grand lecteur du 9ème art et de littérature devant l’éternel, ainsi que Hippolyte Arzillier, formé en philosophie et ancien secrétaire d’ActuaBD, pour leurs commentaires et relectures, toujours précieux.

[1] Essai sur l’inégalité des races humaines, Chapitre XVI : Récapitulation ; caractères respectifs des trois grandes races ; effets sociaux des mélanges ; supériorité du type blanc et, dans ce type, de la famille ariane, Arthur Joseph de Gobineau, Éditions Pierre Belfond, collection « Les classiques des sciences sociales », p.196, 1967.

[2] Essai sur l’inégalité des races humaines, Conclusion générale, Arthur Joseph de Gobineau, Éditions Pierre Belfond, collection « Les classiques des sciences sociales », p.322, 1967.

[3] Essai sur l’inégalité des races humaines, Livre Ier Chapitre IV, De ce qu’on doit entendre par le mot dégénération ; du mélange des principes ethniques, et comment les sociétés se forment et se défont, Arthur Joseph de Gobineau, Éditions Pierre Belfond, collection « Les classiques des sciences sociales », p.58, 1967.

[4] Termes par lesquels on peut désigner les mutants dans l’univers Marvel. Elle est à plusieurs reprises pensée comme le prochain stade de l’évolution de l’espèce humaine après l’homo sapiens.

[5] Toute l’ambiguïté du personnage de Magnéto réside dans des constats indéniables - la persécution des mutants - et des revendications légitimes, mais défendues par des méthodes contestables, voire injustifiables (race mutante supérieure justifiant la violence envers les humains et leur soumission)

[6] Auguste Comte, Système de Politique positive, Vol. 4, p. 30.

[7] Ayn Rand est une philosophe étasunienne dont l’influence sur le libéralisme étasunien est majeur. La Grève (1957) est un roman à travers lequel elle expose sa philosophie objectiviste fondée sur l’égoïsme rationnel. Ce roman connaît toujours un succès majeur aux États-Unis.

[8] Cette lecture de Batman dépend des récits qui le mettent en scène. La vengeance, élément constitutif de ce descendant du Comte de Monte-Cristo, est parfois mise en scène de façon tout à fait frontale.

[9] Voir le cycle de comics Civil War de Mark Millar et Steve McNiven publié entre 2006 et 2007.

[10] Mark Millar mène une réflexion sur l’engagement politique du super-héros dans le comics Superman Red Son en imaginant que Superman n’aurait pas grandi aux États-Unis, mais en URSS.

[11] Citation extraite du cahier d’ouverture de la réédition de 300 de Frank Miller, aux éditions Huginn & Muninn, en 2023.

[12] Eugène Sue, Les Mystères de Paris, IIème partie, chapitre XII.

[13] Selon l’Index Translationum, index des traductions dans le monde géré par l’UNESCO, en août 2017, Jules Verne était le deuxième auteur le plus traduit au monde, ce derrière Agatha Christie et devant William Shakespeare.

[14] Avec l’auteur franco-belge J.H. Rosny Ainé et l’auteur britannique H.G. Wells.

[15] Les Voyages extraordinaires participent à la diffusion de la philosophie saint-simonienne sur le progrès scientifique et social, l’industrialisation et la centralité de la figure du savant.

[16] De nombreux romans et nouvelles des Voyages extraordinaires sont publiés par Jules Verne dans la revue Magasin d’éducation et de récréation, à destination de la jeunesse, en collaboration avec son éditeur Pierre-Jules Hetzel et le pédagogue et enseignant de renom, Jean Macé.

[17] Super-héros, une histoire française de Xavier Fournier, Chapitre 2 : l’année des masques, pp.34-35, éditions Huginn & Muninn.

[18] Nemo réapparait dans d’autres œuvres de Jules Verne, dont L’Île Mystérieuse (1875), mais aussi dans Voyage à travers l’Impossible (1882) sous l’identité de Maître Volsius.

[19] Dans La Ligue des Gentlemen extraordinaires - Le dossier noir, Alan Moore et Kevin O’Neill imaginent des équivalents à la Ligue britannique. Pour la France, ils imaginent le groupe des Hommes Mystérieux. Celui-ci est composé avant tout de héros très ambigus, voire de super-vilains : Fantômas, Arsène Lupin, le Nyctalope, Monsieur Zénith et Robur-le-conquérant. Dans l’univers de la Ligue, la famille Robur finit par être liée à celle de Nemo.

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