Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (5)

Par Romain GARNIER 19 juillet 2024 
L'idée du surhumain, née au XIXe siècle, prend diverses directions : intellectuelles (positivisme religieux, théories scientifiques du racisme, théorie politique du grand homme...), littéraires (Dumas, Verne, Balzac, Hugo, H.G. Wells...) et spectaculaires (foires et fêtes foraines, « masquomanie »), le tout porté par la science et ses principes modernes. En opposition ou en cohabitation avec ceux-là, se construisent une philosophie cosmiciste et des univers surnaturels, merveilleux, dont le spiritisme fut l'incarnation. D'Allan Kardec à H.P. Lovecraft, retour sur des imaginaires appelés à influencer grandement les artistes et scénarios de surhumains/super-héros du XXe et XXIe siècles, dans le monde occidental et au-delà.

Des temps super-héroïques : le spiritisme ou quand la science des surhumains cohabite avec le merveilleux

Le XIXème siècle n’engendre pas seulement la science moderne, l’esprit de progrès continu et le scientisme. Avec un succès inattendu, elle enfante le spiritisme. Il s’agit d’une croyance dans l’existence des esprits avec lesquels il est possible de rentrer en contact à la demande des vivants. La question des esprits est très ancienne puisque Dieu interdit aux tribus d’Israël de communiquer avec les morts dans la bible hébraïque. En rupture avec cet esprit judéo-chrétien, les populations occidentales, dont les sociétés se laïcisent très progressivement, s’éprennent des tables tournantes, des ouija ou de l’écriture automatique [1].

Le spiritisme suscite la grande curiosité des scientifiques. La science a pour tâche de démythifier ce que l’esprit humain n’était pas parvenu jusqu’ici à expliquer. Comme d’autres savants, les Curie mènent des expériences afin d’éclaircir ces phénomènes ou prouver leur supercherie. L’idée est forte que certaines manifestations surnaturelles, jugées jusqu’ici comme magiques, pourraient désormais voir leurs mécanismes révélés par la science moderne.

Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (5)
Une séance de spiritisme autour de la médium italienne Linda Gazzera, en 1912

La question du spiritisme et de la mort agitent les milieux intellectuels comme populaires. Des millions de personnes dans le monde occidental reconnaissent croire au spiritisme. Thomas Edison a pour projet de bâtir un nécrophone, une machine capable d’enregistrer les sons et les voix des morts. En France, Allan Kardec développe une pensée qui a une profonde influence - notamment au Brésil - celle de faire du spiritisme une « religion scientifique ».

Selon lui, le spiritisme vient révéler aux humains l’existence d’un monde spirituel avec lequel peut interagir le monde des vivants. Le Christ y aurait fait allusion à maintes reprises dans les Évangiles. Des passages qui jusqu’ici ne pouvaient être que mal interprétés. Cela conduit Allan Kardec à rédiger L’Évangile selon le spiritisme et autres ouvrages afin d’aider les croyants dans leurs pratiques, leurs interprétations des phénomènes et leur compréhension renouvelée des textes chrétiens. À cela, il faut ajouter un particularisme du spiritisme français : la croyance dans la réincarnation.

Timbre brésilien de 1957. Il célèbre le centenaire de la publication du "Livre des esprits" d’Allan Kardec

Camille Flammarion, célèbre astronome, est un spiritiste, proche de Kardec. Victor Hugo affirme être en mesure de communiquer avec Léopoldine, sa fille de 19 ans qui a péri noyée, et fréquente les tables tournantes. George Sand et Théophile Gautier en sont également. Le photographe Édouard Buguet, revendiqué medium, propose de vous tirer le portrait avec l’esprit d’un proche disparu auquel il vous faudra penser fortement. Toutefois, sa supercherie et ses méthodes finissent par être éventées par la police parisienne.

Au Royaume-Uni, Sir Arthur Conan Doyle - créateur d’un des plus grands surhommes du XIXème siècle, Sherlock Holmes, chantre de la science et de la raison - se convertit au spiritisme vers la fin de sa vie et se laisser gagner par le surnaturel. Cette évolution fait suite à de nombreux deuils liés à la Première Guerre mondiale. En 1922, il publie Les fées sont parmi nous, ouvrage dans lequel il défend deux jeunes filles du Yorkshire qui prétendent s’être photographiées avec des fées et des lutins à Cottingley. En 1925, il ouvre une librairie spirite, « The Psychic Bookshop », et publie l’année suivante une Histoire du Spiritisme ainsi que Au pays des Brumes [2]. Jusqu’à sa mort, en 1830, il multiplie les déplacements à travers le monde afin de défendre le spiritisme lors de conférences. En 1928, le congrès spirite se rassemble à Londres et Conan Doyle en assure la présidence à cette occasion.

Librairie spirite de Conan Doyle.
De gauche à droite : M. R. G. Monier-Willians, Miss De Morgan, Arthur Conan Doyle et sa fille Mary à la librairie spirite, Victoria Street, Londres (vers 1925).

Ce mouvement, auquel nombre de ses adeptes disent s’appuyer sur la science afin de justifier leurs croyances, témoigne de la cohabitation, voire d’un syncrétisme entre science et surnaturel de la part d’hommes et de femmes qui défendent sincèrement l’usage de la science moderne et de la raison. Ce merveilleux est omniprésent dans de nombreux romans mettant en scène des surhumains au début du XXème siècle, et a toute sa place dans les pulp magazines - Mandrake le magicien, mondes lovecraftiens, Solomon Kane - qui précèdent les comics. Ce surnaturel donc intègre assez logiquement l’univers des super-héros qui, après tout, font figure de divinités modernes. De la magie de Zatanna Zatara [3] à la magie de Docteur Strange [4], le surnaturel est inévitable. Ce surnaturel a été grandement influencé par le cosmicisme du « maître de Providence ».

Couverture de "Doctor Strange" #1 (1974) - "Through an orb darkly" - Scénario de Steve Englehart et dessin/couverture de Frank Brunner.
Couverture de "Zatanna" par Jesus Saiz, #7 - DC Comics (2011).
Illustration de la nouvelle "L’Horreur dans le musée", illustration de Borja Pindado

Des temps super-héroïques : la science des surhumains à l’épreuve du cosmicisme et son panthéon noir créé par H.P. Lovecraft

« Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge de ténèbres ». Ces mots d’H.P. Lovecraft (1890-1937), issus de sa célébrissime nouvelle, Le Mythe de Cthulhu (1928), témoigne d’un pessimisme profond vis-à-vis du rôle que le genre humain a à jouer dans l’immensité de l’univers : insignifiant.

Portrait d’H.P. Lovecraft - 1934 - Photographie prise par Lucius B. Truesdell

Ses conclusions sur ce que les avancées scientifiques nous révèlent démontrent son mépris puissant pour les croyances religieuses (« Lovecraft ne cachait pas son athéisme et sa forte conviction anti-religieuse ; il considérait la religion comme non seulement fausse, mais aussi dangereuse pour le progrès social et politique » [5]) et illustre sa conviction profonde d’une absence de finalité. La science, par sa quête de vérité, ne fait que révéler la vacuité de notre existence et l’horreur du cosmos. La question de la connaissance interdite est un élément récurrent de son œuvre et invite chacun et chacune à reconnaître notre incapacité à comprendre certaines connaissances, voire à veiller à l’ignorer car elle risque de se révéler dangereuse.

Couverture de "Providence" (T3) d’Alan Moore et Jacen Burrows - Ed. Panini Comics - 2017.

L’ignorance est préférable. L’être humain s’imagine tout puissant grâce à la raison et la science moderne, alors qu’il n’est rien. « Toutes mes histoires sont basées sur l’idée fondamentale que les lois, les intérêts et les émotions partagés par l’humanité n’ont ni signification ni validité au niveau du cosmos ». En se fondant sur cet état d’esprit, H.P. Lovecraft élabore la philosophie littéraire du cosmicisme. Celle-ci postule qu’aucune divinité ne préside aux destinées de l’univers, comme des humains. Dans l’immensité du cosmos, les humains se révèlent insignifiants et primitifs, condamnés au passage fugace de la vie dont l’univers ne gardera pas mémoire. Une impuissance existentielle.

Dans cet univers, et afin d’illustrer l’abandon de l’anthropocentrisme de l’humanité au profit d’un décentrement cosmique, il crée les Grands Anciens. Des extraterrestres absolument gigantesques, dont les enjeux cosmiques et la puissance dévastatrice dépassent l’entendement humain. Des races anciennes aux technologies avancées existent mais semblent surnaturelles. Elles obéissent en réalité aux lois naturelles que les humains, à la science limitée, interprètent comme des formes de magie. Le plus célèbre de ces Grands Anciens est Cthulhu. Une immense créature aux tentacules destructrices dans l’imaginaire collectif.

L’auteur en fit la description suivante dans L’appel de Cthulhu : « Si je dis que mon imagination quelque peu extravagante se laissa aller à y voir tout à la fois les formes d’une pieuvre, d’un dragon et d’une caricature humaine, ce ne sera pas trahir l’esprit de la chose. Une tête molle, tentaculée, surmontait un corps grotesque et écailleux, équipé d’ailes rudimentaires, mais c’était la ligne générale de l’ensemble qui provoquait le choc le plus violent et le rendait plus effrayant […] Le monstre était indescriptible – aucun langage ne saurait rendre de tels chaos de folie immémoriale et hurlante, cette hideuse contradiction de toutes les lois de la matière, de l’énergie et de l’ordre cosmique » (Traduction de Simone Lamblin). Ces Grands Anciens, indifférents à l’humanité, si ce n’est à la considérer comme un moyen, sont parfois vénérés par des humains corrompus dans leur être.

Cette philosophie du cosmicisme et l’imaginaire lovecraftien ne connaissent pas le succès du vivant de l’auteur. À contrario, son œuvre a eu une influence considérable sur de nombreux auteurs de romans, de bandes dessinées et cinéastes de la seconde partie du XXème siècle (Alan Moore, Stephen King, Jorge Luis Borges, Neil Gaiman, Mike Mignola, Guillermo del Toro, Junji Itō…), ainsi que sur la pop culture.

Reconnu comme conservateur, fidèle à l’idéal du WASP (White Anglo-Saxon Protestant) américain, raciste et antisémite, Lovecraft est un passéiste assumé : « Il y a longtemps que j’ai accepté l’archaïsme comme la force principale qui me motive ». Influencé par les idées de Gobineau ou d’Oswald Spengler aux visions déclinistes [6], il a bâti une mythologie allant à l’encontre de la philosophie super-héroïque. En effet, dans son univers, les humains n’ont aucun rôle déterminant à jouer pas plus qu’ils ne parviennent à protéger la terre des terribles dangers cosmiques qui peuvent la menacer ou même interférer dans les affaires d’autres peuples ou planètes.

Couverture de Jesus Saiz pour la série "Doctor Strange", avec Mark Waid au scénario (2018)

Toutefois, comme le genre super-héroïque étasunien fait le syncrétisme de nombreuses mythologies et croyances, l’œuvre d’H.P. Lovecraft a eu une influence majeure sur l’univers Marvel où les super-héros combattent de nombreuses entités cosmiques (Dormammu, Galactus, Éternité, Maîtresse Mort, les Célestes…), où la connaissance interdite et les limites de la science sont questionnées ou mises en scène, où l’ésotérisme incarné par le Docteur Strange fait florès. L’univers DC n’est pas en reste. Le Monitor et l’Anti-Monitor [7], Le Forgeur des Mondes - frère des précédents -, Perpetua - la mère - et Barbatos - antagoniste principal de l’arc narratif Dark Nights : Metal - sont des figures cosmiques tout aussi puissantes. Le cosmicisme est donc un adversaire idéal. Dans l’univers Marvel, la force de l’humanité est d’explorer, de développer un super-héroïsme au moyen de la science. Elle s’adapte de surcroît aux découvertes, aussi inconvenantes soient-elles, bien loin du pessimisme lovecraftien.

Couverture de "Dark Crisis on Infinite Earths" de Joshua Williamson et Daniel Sampere (2023)

Par Romain GARNIER

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Illustration en médaillon : Illustration représentant Doctor Strange. Elle est réalisée par Lee Inhyuk, dessinateur pour Marvel et artiste concept pour DC Comics.

Pour en savoir davantage sur les super-héros français :

– Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (1), de Romain Garnier
– Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (2), de Romain Garnier
– Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (3), de Romain Garnier
– Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (4), de Romain Garnier
– Une brève histoire du super-héros français dans la bande dessinée et la littérature (5), de Romain Garnier
– La renaissance des super-héros ? Chronique d’une histoire française, de Romain Garnier

Sincères remerciements à Éric Potel, professeur de philosophie, journaliste à RCF et membre de l’ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée), Issam Salhi, formé à l’université en philosophie et cinéma, grand lecteur du 9ème art et de littérature devant l’éternel, ainsi que Hippolyte Arzillier, formé en philosophie et ancien secrétaire d’ActuaBD, pour leurs commentaires et relectures, toujours précieux.

[1] L’écriture automatique est pratiquée par le médium qui, selon les croyances spirites, mettrait sa plume à la disposition des esprits afin que ceux-ci s’expriment sur le papier. Le médium se retrouverait donc à écrire des phrases, voire des pages entières, sans avoir conscience de ce qu’il écrit. Le médium est donc dans une position de passerelle entre le monde des vivants et celui des morts.

[2] Au pays des Brumes est un roman qui s’intègre aux aventures du Professeur Challenger dans lequel Conan Doyle défend le spiritisme et ses adeptes.

[3] Zatanna Zatara est une super-héroïne créée par Gardner Fox et Murphy Anderson en 1964.

[4] Docteur Strange est un super-héros créé par Stan Lee et Steve Dikto en 1963.

[5] Wil Forbis, « Interview de S.T. Joshi  », sur acidlogic.com, 2002. S. T. Joshi est à ce jour le plus grand spécialiste de H.P. Lovecraft dont la biographie fait référence intitulée Lovecraft : Je suis Providence (2019).

[6] Voir l’essai Le déclin de l’Occident, publié en deux parties. La première en 1918 et la deuxième en 1922.

[7] Personnages créés en 1985 par George Perez et Marv Wolfman dans le récit et crossover Dark Crisis on Infinite Earths.

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