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Très bon
24 février 2025
En 2045, à Shebkirk, village écossais fictif, les méga-marées ont repoussé les hommes. Le changement climatique est installé : la résignation a gagné tout un chacun. « La mer nous a poussé loin du rivage. Puis elle nous a chassés vers les terres. » « La mer nous poussait loin du rivage. Notre ville est là, abandonnée au sel, aux oiseaux et au vent. »
« La mer nous poussait loin du rivage. Nous lui avions abandonné nos maisons. Nous avons vidé les lieux. » ...
Comme une malédiction qui se répète, lancinante, les méga-marrées ont mis fin au cycle qui semblait éternel des hommes qui partaient en mer, de père en fils.
Alors, à défaut de pouvoir encore pêcher, Travis et Badger, deux des frères Calloway, travaillent dans une usine exploitant les algues.
« Notre jeune frère Wyatt s’est tué en voiture. Il y a six mois. La route était toute droite et il n’y a avis personne. Mais c’était la nuit et le temps mauvais et il avait bu une pinte dans un petit pub. » Pour Travis, ce drame est aussi injuste qu’inacceptable. La mort de son frangin cache forcément quelque chose. Un homme marié avec un fils de quatre ans, une maison, un diplôme et un bon boulot ne peut pas mourir bêtement dans un accident de voiture.
Un soir, Travis surprend une conversation. Il est question d’un concours de billard remporté de justesse grâce à Joseph, le mécano, qui aurait débarqué en retard et sauvé la mise à ses coéquipiers.
Et justement, Joseph a la réputation d’un garagiste doué mais plus ou moins honnête. Il n’en faut pas plus pour que l’imagination de Travis s’emballe. Recroquevillé jusqu’à là, sur l’alcool qui l’aide à dormir et son caractère colérique, sa suspicion devient certitude : son frère a été tué. « Vu ta tendance à surfacturer toutes les pièces que tu remplaces, j’ai peur que tu pratiques la même chose sur les ventes. »
Et pourtant, la vérité sur Wyatt, sur les circonstances de sa mort, sur Joseph et les autres personnages sont nettement plus complexes. Et c’est précisément une des richesses de ce récit.
Travis mène donc son enquête, interrogeant les uns et les autres, confrontant ses propres souvenirs, affrontant oralement tous ceux qui remettent en cause ses certitudes. Et pourtant, ce personnage peu sympathique va évoluer, comme l’intrigue, au fil des rencontres avec différents habitants de la ville portuaire.
La narration entrecroise, avec habilité, scènes d’action et moments plus psychologiques, interrogations sur les responsabilités individuelles et collectives et ambiance de polar social. Ce qui participe grandement à la réussite de ce roman graphique qui prend le temps d’installer l’ambiance, les personnages clé de la petite communauté écossaise, les évènements.
Graphiquement Badger et Travis paraissent très proches, ce qui parfois perd le lecteur. L’un a un visage plus rond et l’autre, plus élancé. Si le découpage des planches varie souvent (cases horizontales, verticales, carré, rectangulaires, portrait, paysage, gros plan, ...), ce qui crée une certaine dynamique, disposer huit ou neuf cases sur une demi-planche (exemples pages 57 et 69) paraît un peu trop abondant.
Quatrième album de l’auteur chez Sarbacane, après Akkinen, zone toxique ; Une Île sur la Volga et Esma, Iwan Lépingle a enseigné au Maroc et dans un collège de Blois avant de voir son premier album BD, Kizilkum, publié en 2002, dans la collection Tohu Bohu des Humanos.
Dans un grand format au papier épais, avec un dessin plutôt classique, l’album Submersion nous offre des personnages convaincants et une histoire prenante et déconcertante, malgré une fin que l’on aurait appréciée plus originale. Laissez-vous entraîner (voire submerger) !
Par Christian GRANGE
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