Très bon
7 avril 2026
Les deux hommes, inexpressifs, prennent ses poèmes, les lisent et les achètent même ! Ils trouvent que la calligraphie de Petrullo, faite à la main, est particulièrement réussie. Un rendez-vous professionnel est pris : voilà le jeune poète embauché pour un travail bien mystérieux, aussi absurde qu’ubuesque, mais peut-il prétendre à mieux dans sa condition ? On le voit écrire avec soin des adresses sur des enveloppes. Mais que contiennent-elles ? On ne le sait pas, et il est interdit d’en discuter. Pour des raisons tout autant inexpliquées, le poète devient « l’Élu », le favori du « Maître ». Et le voilà héros d’un monde dont il ne comprend pas les règles.
La couverture donne le ton : on entre dans L’Élu avec un mélange de curiosité et d’appréhension. Ces inscriptions manuscrites semblent la ternir, comme si les auteurs et l’éditeur avaient oublié de soigner les finitions avant d’envoyer l’album à l’imprimerie. Ces marques se retrouvent tout au long de l’album : les séquences dessinées (Antonio Pronostico), aux couleurs riches et aux cadrages très cinématographiques, sont suivies d’une transcription calligraphiée par Petrullo lui-même. Pleines de ratures, de notes et de petits dessins, elles jouent avec la mémoire, la perception et la vérité. Mais est-ce la réalité ou la version que le protagoniste reconstruit après coup ?
Le scénario de Fulvio Risuleo est redoutable : il ne donne jamais toutes les clés, ce qui rend l’album si mystérieux et surprenant. On ne sait pas grand-chose au fond de l’enjeu, mais cette opacité et le comportement mécanique des collègues créent une ambiance glaçante. Derrière les rituels ridicules, les gestes codés, les changements brutaux d’attitude et les sourires forcés se cache une redoutable manigance.
L’Élu s’inscrit dans la continuité des publications « Aux Confins » de Steinkis : un récit décalé, une forme déconcertante, et une étrange sensation après avoir refermé l’album.
Par Damien BOONE
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.