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Bon
21 août 2026
Rien ne prédestinait Keren Kepler, jeune Terrien, à toucher un jour les étoiles. Admis parmi les Providencins, cette élite née sur la planète rouge, il découvre de l’intérieur un système à plusieurs vitesses entre la Terre et Mars. Sur ce point, Nicolas Dehghani réussit son pari : le contexte géopolitique posé dès les premières pages est solide, et l’on ressent nettement les enjeux et les tensions qui opposent les différentes factions en présence ; un terreau politique crédible, qui donne tout son poids à la suite du récit.
C’est justement cette solidité initiale qui rend d’autant plus frustrant ce qui suit. Porté d’abord par une quête de paix entre deux camps, le récit bascule brutalement lorsque le fils de Keren, jusque-là identifiable comme le protagoniste principal, meurt dans un accident de voiture. L’idée en elle-même fonctionne : en sacrifiant celui qu’on croyait être le héros de l’histoire, l’album installe une tension permanente, où plus aucun personnage ne semble à l’abri. Mais le rythme, lui, ne s’en remet jamais tout à fait : la quête de paix entre les Terriens et les Providenciens laisse place à un tout autre sujet, le deuil, et avec lui, à un tout autre protagoniste : un père rongé par la culpabilité, qui tente de combler son absence auprès de la fillette que son fils a évitée au volant, provoquant l’accident. Ce changement de cap coupe le récit dans son élan et ralentit considérablement la suite du tome.
Sur le plan graphique, un autre bémol vient du manque de différenciation entre les visages : le fils, la fillette et l’émissaire de Providence chargé d’évaluer la gestion du deuil du père se ressemblent presque trait pour trait. Le choix interroge : s’agit-il d’une maladresse ou d’un parti pris pour suggérer les vies parallèles qu’aurait pu vivre Keren Kepler, selon qu’il soit né dans les bidonvilles ou sur la planète rouge ? L’ambiguïté reste entière, mais elle nuit par moments à la lisibilité de certaines scènes. Cela restera toutefois une question d’interprétation et de goût, propre à la sensibilité de chaque lecteur.
Pour ce qui est du dessin, il n’y a rien à redire : les décors sont beaux et nous immergent parfaitement dans ce monde que l’on peut qualifier de dystopique. De plus, les jeux de couleurs, qui participent à créer l’identité sombre du tome, évoquent une colorimétrie à la David Fincher.
Le thème sous-jacent des algorithmes omniprésents, auxquels on accorde dans cette société une véritable valeur d’Évangile, nous laisse entrevoir un futur qui, sur ce point, ne serait peut-être pas si lointain — contrairement aux voyages spatiaux, qui relèvent, eux, encore du fantasme. Il permet ainsi de nous mettre en garde face à la démocratisation actuelle de ces technologies dans notre société.
Sans dévoiler le dénouement, l’album parvient malgré tout à refermer son récit sur une note convaincante, avec un retour bienvenu de l’action après ce ventre mou central. À la manière d’un film trop long qui aurait fini par endormir son spectateur avant de le réveiller en sursaut pour son dénouement, cette conclusion rattrape, sans totalement l’effacer, le trou d’air du milieu du tome.
Par Quentin GUILLIER
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