Bon
1er octobre 2024
Un camion pénitentiaire, de nuit, sur une route : Jade va être incarcérée ; se retrouver à l’ombre. Arrêtée pour avoir cru que jouer les « mules » (transporter de la drogue en l’avalant) entre la Guyane et la métropole était une solution, Jade va connaitre le choc de la prison, avec d’abord la fouille à nu.
Enfermée une semaine dans le quartier des nouvelles arrivantes, elle rejoint ensuite sa cellule définitive.
« La vérité, y a un sacré mélange en prison ! Entre les détenues qui ont commis des meurtres et celles, comme Speed, qui trafiquent … Y’a un monde ! » (page 51)
Cet album ne cache pas la gravité des faits qui ont conduit certaines de ces femmes en prison. Il s’agit parfois de mères ayant tué leur enfant. Cette BD ne masque pas non plus le phénomène de récidive et la violence, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. On saluera la sincérité de la démarche de l’autrice et sa volonté de rester au plus près de son sujet.
Adoptant Jade comme personnage principal, l’album montre son accueil par Maryam et Florence de Pluri’elles, un collectif fondé par Médecin du Monde pour améliorer la santé des personnes détenues avec comme principe de faire émerger les problèmes et les solutions directement des personnes concernées. Ce sera sa chance ; chance que cette femme d’une vingtaine d’années acceptera de saisir.
« À travers ce projet de BD (…) nous souhaitions mettre en avant l’approche singulière et collaborative de ce programme mais aussi et surtout ces femmes détenues et leurs différents parcours. » Olivia Biernacki, coordonnatrice du programme milieu carcéral à Médecins du monde.
Les femmes représentent une faible part des détenus (quelques milliers sur les presque 80 000 personnes incarcérées, soit 3,5%). Autant dire que cette BD apporte un éclairage sur un phénomène plus que méconnu : ignoré.
Cet impensé peut s’exprimer ainsi : la prison, tant qu’on est dehors - que ce soit avant d’être arrêtée et incarcérée ou bien comme citoyen à qui la justice ne reproche rien -, on s’en fout et quand on est dedans, ceux à l’extérieur, ne s’en préoccupent pas. Puisque les méchants sont en prison et les gentils à l’extérieur, tout va bien.
« Elle a fait plusieurs TS, elle a même avalé de la javel ! M’étonnerait pas qu’elle se foute en l’air avant son procès. » (page 109). Précisons que TS signifie tentative de suicide.
Rappelons, si cela est nécessaire, que l’on peut être incarcéré avant d’être condamné.
Préfacé par Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté depuis 2020, cet album comporte une post-face écrite par Médecin du monde :
« Les prisonnières sont les grandes oubliées de la détention ; parmi les 188 établissements pénitentiaires français, seulement 56 accueillent des femmes. [...] Les conséquences en sont cruelles, puisqu’affectées loin de chez elles, il est bien difficile à leurs proches de leur rendre visite. [...] Leurs trajets sont très contraints et elles ont encore moins que les hommes accès à l’unité sanitaire, où elles "bénéficient" de "créneaux spéciaux" (comprendre, par exemple, une demi-journée par semaine et non pas tous les jours). Moins d’accès également aux soins psychiatriques. Moins d’accès, encore, au travail, aux ateliers et aux activités socio-culturelles qui se tiennent dans les locaux communs avec les hommes. » D. Simonnot.
Muriel Douru, comme pour son précédent album Putain de vies ! sur les travailleuses du sexe, est allée à la rencontre d’une autre population marginalisée, les femmes en prison. Grâce à l’association médicale et à une responsable du système pénitentiaire, elle a recueilli leurs témoignages pendant plusieurs mois et a même pu s’installer dans une cellule vide pour faire des croquis. De ce matériau, elle en a fait un docu-fiction prenant aussi en compte les surveillantes. Ce qui enrichit considérablement le descriptif de cette « société dans la société » selon les termes en page 65.
La mise en scène des espaces confinés de la prison et les grilles des barreaux omniprésents (pages 7, 10, 16, 21 à 27, 30, 38…) constatent l’enfermement, l’absence de liberté et d’horizon.
« En prison, on ouvre jamais une porte, et le repas est servi à 17h30 » (page 49)
Que deviendra Jade ? Parviendra-t-elle à s’insérer à sa sortie de prison ? On ne peut que le lui souhaiter.
Quand aux Pluri’elles, portées par ce qu’elles ont réussi à mettre en place en six ans d’existence, d’autres chantiers essentiels les attendent. Par exemple, améliorer les conditions "d’extraction" pour aller voir un médecin spécialiste, si humiliantes que nombre de femmes y renoncent.
Même si le dessin laisse parfois dubitatif, avec des fonds de couleur unie sans décor ou bien des visages pas toujours réussis, ce docu-fiction donne à comprendre ce que sont les conditions de vie des femmes en prison. Il dresse des portraits réalistes de femmes aux parcours différents et offre, en contrepoint, un message d’espoir avec la solidarité et l’engagement dont certaines d’entre elles font preuve lors d’activités ou ateliers proposés par l’établissement pénitentiaire.
Voir en ligne : Site du contrôleur général des lieux de privation de liberté
Par Christian GRANGE
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Sortir de l’ombre - Par Muriel Douru - Ed. La Boîte à bulles