Bon
20 mai 2024
Une vision un peu naïve considère le sport comme étant imperméable aux enjeux politiques et sociétaux de son temps : il ne devrait offrir que réconfort et parenthèse dans un monde sans cesse bousculé.
Les récentes tergiversations autour du coût et de la possibilité même des Jeux à Paris cet été, dans un climat social bouillant, ou encore les interrogations quant à la participation des athlètes russes, devraient convaincre les plus idéalistes de la dimension politique des Jeux, voire de leur instrumentalisation.
Nous voilà bien loin de ce que véhicule l’imaginaire olympique : valorisation des corps, mise en avant de l’amateurisme, rassemblement des peuples dans la compétition... Cela étant, ces conceptions existent aussi. Cet album, à travers le parcours et les idées de Pierre de Coubertin, montre que les Jeux ont toujours été habités concomitamment par ces divers enjeux.
Le parcours de Pierre de Coubertin, tant personnel que public, est relaté à travers les yeux de ceux qui l’ont côtoyé, ainsi que par des flash-backs où l’ont voit Coubertin défendre ses idées, rencontrer des obstacles, et exposer ses vues sur le sport et, à travers lui, sur le monde.
L’album s’ouvre sur un saisissant contraste : les jeux antiques, leur origine, largement mythifiée ; puis Berlin 1936, dans une Allemagne nazifiée, où les Jeux sont transformés en vecteur de propagande du Reich. Coubertin, alors en fin de vie, pense-t-il seulement que son oeuvre a été dévoyée...?
Fin des années 1890 : secrétaire général d’une association sportive, Coubertin souhaite exhumer les JO, inertes depuis le IVe siècle. Sa détermination est remarquable : il doit convaincre ceux qui pensent que le sport n’est que du temps perdu. Véritable diplomate, issue d’une famille monarchiste, Coubertin se rallie par conviction à la République et en fréquente les cercles mondains pour avancer ses idées et structurer le mouvement olympique.
L’album revient sur chaque olympiade du vivant de Coubertin, avec leurs réussites et leurs frustrations. Chaque fois, le poids du politique y est prégnant : à Londres, en 1908, sous quel drapeau les dominions britanniques doivent concourir ? Faut-il satisfaire la famille royale qui veut que le marathon passe sous les fenêtres du château de Windsor ?
Le scénario de Xavier Bétaucourt, fidèle des éditions Steinkis, a le grand mérite de restituer les rapports de forces qu’engendre l’organisation des JO. Quant à la personne de Coubertin, elle est tiraillée, tant sur des aspects politiques que plus idéologiques (la participation des femmes et des « indigènes » des colonies). Intransigeant, il n’aura de cesse de souhaiter l’harmonie des peuples... mais sans y inclure tout le monde. Sa fascination pour le nazisme révèle d’ailleurs sa part la plus sombre.
Au dessin, Didier Pagot restitue avec précision les contextes de chaque époque : décors urbains, vêtements, ainsi que ce sentiment de voir défiler des sportifs dont on ne sait jamais trop s’ils ont davantage l’air de militaires en exhibition ou de sympathiques représentants de leur pays et de leur culture. Une des nombreuses ambiguïtés des Jeux.
Par Damien BOONE
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