Quand j’avais seize ans, l’affaire était entendue : des Beatles, le meilleur d’entre tous, c’était forcément John. Le plus talentueux, le plus hargneux, le plus avant-gardiste, oui, c’était bien lui. Lui, le bad boy, le méchant, l’adolescent en révolte – lui, le rockeur. Nous avions vu le documentaire Imagine : John Lennon. Nous avions un souvenir assez vague, quelques années plus tôt, alors que nous n’étions encore que des enfants, de l’émotion de nos parents à l’annonce de sa mort, un froid matin de décembre – assassiné par un déséquilibré sur un trottoir de New York. Cette mort brutale, injuste, avait contribué à forger sa légende.
Mais les temps changent, la roue tourne et ainsi valsent les valeurs. Le long documentaire The Beatles Anthology diffusé dans les années 90, le livre de Geoff Emerick, En studio avec les Beatles, un rebond spectaculaire dans la carrière solo de Paul McCartney, ou encore la série Get Back diffusée récemment sur une célèbre chaîne de streaming, tout désormais nous faisait douter. Le monde, décidément, n’était pas aussi simple. Ainsi c’est McCartney, par exemple, qui, traînant dans les galeries d’art de Londres bien avant que John Lennon n’y rencontre Yoko Ono, fut à l’origine de la fameuse pochette de l’album blanc. McCartney encore qui, stimulé par le Pet Sounds des Beach Boys, initie la révolution musicale que fut Sgt Pepper, lui qui reste en studio pour fignoler ses lignes de basse alors que les autres ont déserté les lieux. Et lorsque Michka Assayas produit une série de Very Good Trip consacrée au bassiste des Beatles, sur France Inter, il réserve le premier épisode à l’écoute des morceaux les plus rêches et rock’n roll de son répertoire – non, décidément, McCartney n’est pas le gentil compositeur de ballades sirupeuses qu’on a voulu opposer à Lennon.
Alors ? Plutôt Lennon ou plutôt McCartney ? Si l’on peut aimer les deux d’un amour égal et sans réserve, si l’on peut trouver que peut-être ils ne furent jamais aussi inoubliables que lorsqu’ils composaient et jouaient ensemble, Hervé Bourhis, lui, a décidé de choisir. Il propose ainsi, chez Casterman, une formidable bande dessinée sobrement appelée Paul qui revient sur les années 69 à 74 de McCartney, soit quatre années décisives, depuis la fin des Beatles jusqu’à la sortie du troisième album de son nouveau groupe, les Wings, en passant par quelques mois d’une sévère dépression. Comment se remet-on d’avoir joué dans le plus grand groupe du monde ? Que fait-on, désormais, de sa vie ? Comment se réinventer ? L’auteur de ces lignes se souvient d’une savoureuse anecdote dont il n’arrive pas à retrouver l’origine. Cette anecdote, la voici de mémoire : un jour, dans un magasin de disques, une adolescente, en train de fouiller dans un bac, dit à sa copine : « Tu as vu, McCartney a joué dans un autre groupe avant les Wings. » Les Beatles ? Un autre groupe ? L’anecdote semble trop belle pour être vraie. Et pourtant. Elle dit quelque chose que l’on a un peu oublié avec le temps : les Wings, à un moment, vendaient autant de disques que les Beatles. Il n’aura pas suffi à McCartney d’avoir été membre d’un des groupes les plus influents de l’histoire de la musique enregistrée, il en aura créé un deuxième, tout aussi populaire que le premier, au point, à un moment, de l’occulter.
C’est cette incroyable résurrection qu’Hervé Bourhis a choisi de raconter dans son Paul, et cela avec toute l’érudition que nous étions en droit d’attendre de la part de l’auteur du Petit livre des Beatles, du Petit livre du rock et du Britbook. Les simples amateurs de McCartney comme les fans les plus hardcore se régaleront des multiples anecdotes qui jalonnent le livre. (Une seule, au hasard : alors que des types armés jusqu’aux dents dérobent les bandes démos de l’album Band on the Run lors d’une imprudente balade nocturne de Paul et Linda dans les rues de Lagos, celle-ci s’interpose entre son mari et les voleurs en les suppliant : « C’est un Beatle ! Ne lui faites pas de mal ! ») Ils se régaleront surtout du style graphique pop, flamboyant et fluorescent avec lequel Bourhis revisite des images mille fois vues (les quatre Beatles au top de la mode en 69, McCartney devant sa ferme en Écosse, la pochette de Band on the Run). Des images qu’on ne se lasse pas de redécouvrir encore et encore.
Par Régis Duqué
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Hervé Bourhis, Paul. La résurrection de James Paul McCartney (1969-1973), Bruxelles, Casterman, 2025.
Toutes les images sont : © Hevé Bourhis - Casterman