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Excellent
16 juin 2025
Parker est un professionnel. Pas un gangster flamboyant ou un antihéros à la rédemption facile, non. Il est froid, méthodique, obstiné. Avec sa carrure massive et sa gueule de dur, il avance dans le monde comme une mécanique bien huilée. Il ne tue pas pour le plaisir, mais parce que c’est nécessaire. Il ne parle pas beaucoup, mais chaque mot est une décision. Dans Parker 1969 – La Proie, le braqueur se retrouve trahi par un complice, Georges Uhl, qui l’abandonne après avoir exécuté les autres membres de l’équipe et s’enfui avec le butin. Mais Uhl a commis une erreur monumentale : il a laissé Parker en vie. S’ensuit une traque impitoyable de l’homme blessé mais plus déterminé que jamais. De New York à la Virginie, en passant par Washington DC et Atlanta, Parker remonte la piste avec avidité. Ce récit de vengeance méthodique est déjà un classique du genre.
Ce n’est pas un hasard si les éditions Dupuis ont choisi de relancer le personnage de Parker. Héros de vingt-quatre romans publiés entre 1962 et 2008, il est né de la plume de Donald E. Westlake, qui signait ses polars sous le pseudonyme de Richard Stark. Westlake, immense romancier américain, a exploré tous les sous-genres du polar, du burlesque au plus noir, mais c’est avec Parker qu’il a donné corps à l’un des archétypes les plus puissants du roman noir. Plusieurs adaptations cinématographiques ont vu le jour : Point Blank (1967) avec Lee Marvin, Payback (1999) avec Mel Gibson, The Outfit (1973) avec Robert Duvall... Tous ont incarné une version de Parker, sans jamais en capturer totalement l’essence. Même Westlake refusait qu’on utilise le nom du personnage dans les films, tant il le jugeait insaisissable. En bande dessinée, Darwin Cooke avait relevé le défi avec une première adaptation graphique remarquable. Aujourd’hui, c’est au tour du dessinateur français Kieran (Doggybags, Sweet home, The Golden Boy) accompagné de Doug Headline (de son vrai nom Tristan Jean Manchette, fils du romancier et journaliste Jean-Patrick Manchette, NDLR) de reprendre le flambeau.
Comme nous vous l’avions annoncé dans notre article dédié au lancement d’Aire Noire, Parker 1969 inaugure cette nouvelle collection lancée par Dupuis sous la houlette d’Olivier Jalabert et Doug Headline. Ce nouveau label a pour ambition d’adapter en BD les grandes figures du roman noir américain. Westlake était un choix logique, tant son œuvre incarne les codes du genre. Et Parker, personnage à la fois emblématique et radical, était la meilleure porte d’entrée possible. Avec ce premier titre, le ton est donné : atmosphère tendue, narration maîtrisée, et exigence graphique au plus haut niveau.
C’est justement sur ce plan graphique que le travail de Kieran impressionne le plus. L’album repose sur une bichromie efficace : noir, blanc, et un bleu-gris profond, inspirée de la BD de Cooke, qui suggère aussi bien la nuit que l’acier froid d’une arme. Mais l’originalité du style de Kieran tient surtout à l’utilisation récurrente de motifs d’empreintes digitales qui couvrent les cases comme une brume de culpabilité. Cette texture graphique singulière, omniprésente mais discrète, fait écho aux thèmes du crime, de la traque et de la mémoire : chaque lieu semble porteur de traces, chaque scène imprégnée d’une présence résiduelle. Narrativement, ces empreintes accentuent le sentiment d’étouffement, de paranoïa, comme si la culpabilité — ou la vengeance — était inscrite jusque dans les décors. Graphiquement, elles apportent une matière, un grain quasi sensoriel, qui renforce l’identité du livre. Cela évoque le Hardboiled Pop ou certains travaux de Dave McKean, notamment dans cette manière d’intégrer des textures symboliques au sein de l’espace narratif. Le dessin est anguleux, tendu, presque expressionniste. Le cadrage est rigide, sec, souvent sur 6 à 9 cases, ce qui accentue la rigueur du personnage principal. Mais Kieran sait aussi faire exploser cette rigueur lors des scènes de perte de contrôle : hallucinations, inconscience, vertiges... On sent chez lui l’influence de Darwin Cooke, bien sûr, mais aussi de Frank Miller, Will Eisner et du cinéma de Jean-Pierre Melville. Il ne copie pas, il compose. Et il impose à Parker une ambiance visuelle forte, nerveuse, obsédante.
Au final, Parker 1969 réussit là où beaucoup d’adaptations se cassent les dents : rendre hommage sans figer, traduire sans trahir. Le résultat est une BD stylisée, prenante, d’une grande maîtrise graphique et narrative. Elle ravira les amateurs de polar noir comme les lecteurs de BD exigeants.
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À lire sur ActuaBD.com :
Parker 1969 T. 1 : La Proie, par Kieran & Doug Headline, d’après le roman de Richard Stark - Ed. Dupuis, coll. Aire Noire. Album paru le 21 mars 2025. 112 pages, 310mm (H) / 237mm (L). 20,50 euros.
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