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Olivier Ledroit est tout sauf un inconnu dans le milieu de la bande dessinée, des galeries d’art et de l’illustration. Auteur des Chroniques de la Lune noire (scénario de Froideval) et de Xoco (scénario de Thomas Mosdi) - séries de bandes dessinées publiées respectivement en 1989 et 1993 -, il atteint l’acmé de sa carrière en créant Requiem, Chevalier Vampire, en collaboration avec Patt Mills - co-fondateur de la revue britannique majeure 2000 AD.
Quand on l’interroge sur la place d’Olivier Ledroit dans l’histoire de la bande dessinée, Arnaud Pagès affirme que « Le travail d’Olivier Ledroit est extraordinaire dans tous les sens du terme. Extraordinaire graphiquement du fait d’une profusion graphique absolument incroyable. Les couleurs sont formidables. Il existe un sens du détail fantastique. Et extraordinaire dans les histoires qui sont racontées. Le fait de passer d’univers comme celui des Chroniques de la Lune noire à Wika, de Xoco à Requiem, Chevalier Vampire, est une marque d’un champ d’imagination particulièrement vaste, relativement rare si l‘on regarde les autres productions dans leur ensemble. Tout cela m’a fasciné. Cette capacité à créer des univers et à les matérialiser de façon bluffante. Cela fait la différence.
Comme on le sait, Olivier ne s’est pas contenté de faire des bandes dessinées. Il a fait beaucoup d’autres choses. Il est devenu un auteur complet en explorant d’autres champs créatifs. La peinture, le collage ou l’illustration. Cela forme un ensemble qui démarque son œuvre et la rend singulière par rapport au reste de la production des bandes dessinées classiques. Un milieu marqué par une création standardisée que je regrette. On manque d’artistes qui dynamitent les codes comme l’on fait Druillet, Moebius, Bilal ou Olivier Ledroit ».
Une destinée surprenante pour un auteur qui, s’il dessinait depuis son plus jeune âge, n’envisageait pas de carrière dans la bande dessinée : « Je voulais surtout faire des effets spéciaux de cinéma. Je suis un enfant du cinéma fantastique des années 1980. J’aurais aimé faire ça. Quand j’ai eu 18 ans, afin de gagner ma vie, j’ai commencé à travailler pour le jeu de rôle où j’ai rencontré Froideval. On m’a proposé de faire un album de bande dessinée et je m’y suis mis. J’ai appris sur le tas. Avant de faire Chroniques de la Lune noire, j’avais dû faire trois pauvres pages. J’ai tout appris au fur et à mesure ».
Dans les années 1980-1990, Olivier Ledroit évolue dans le milieu du jeu de rôle qui incarnait une culture underground pour l’époque et qui a nourri son imaginaire : « Le jeu de rôle était le seul endroit où je pouvais m’exprimer. Il faut comprendre qu’il y a 35 ans, l’héroïc-fantasy, dans l’édition franco-belge, cela n’existait pas. Tu pouvais présenter ton dossier, mais cela ne parlait à personne. Ce qui est assez dingue.
Quand le premier tome des Chroniques est publié, les représentants, les libraires n’avaient rien vu venir. Ils ne savaient même pas que le jeu de rôle existait. Ils n’avaient ni connaissance de Donjons & Dragons, ni d’Elrik le nécromancien, ni de Tolkien, ni de cet univers qui était derrière. Le jeu de rôle était une forme underground. J’ai été également beaucoup marqué par le cinéma dont Conan le barbare de John Milius ou Legend de Ridley Scott. Et je pouvais retrouver tout cela dans le jeu de rôle. Quand j’avais fait le salon des jeux de réflexion, il y avait plusieurs magazines, des fanzines où je pouvais me placer ».
Dans La Nef des songes, Olivier Ledroit s’épanche avec pudeur et sincérité sur l’articulation entre son travail et sa vie privée. On découvre que l’éditeur Mourad Boudjellal, suite au succès de Sah aux éditions Soleil, souhaitait voir Olivier Ledroit poursuivre seul, sans Patt Mills, ce qui provoque le départ des auteurs pour la création des éditions Nickel. On lit qu’Olivier Ledroit met fin à une collaboration parce qu’il jugeait que la fin proposée était trop woke à son goût. On apprend ses déboires avec le projet manqué de sa collection de vêtements de style Requiem, suite au départ de la styliste avec la caisse, ou la gestion calamiteuse des éditions Nickel par Jacques Collin.
La lecture de cet artbook qui synthétise l’œuvre de l’auteur nous révèle la décennie noire qu’il a pu vivre, traversée par des difficultés personnelles dont Requiem permit la catharsis. Son fils, handicapé mental, n’a pas été diagnostiqué de suite et était tout petit en hôpital de jour. Sa femme, qui n’a pas supporté la situation, est devenue alcoolique et a fini également à l’hôpital. Quant à Olivier lui-même, cette période le mène à se noyer dans son travail, entre ingestion d’alcool et de drogues.
Aborder la question de ces détails intimes était une volonté du livre ainsi que nous l’explique Arnaud Pagès : « Je voulais qu’on fasse un livre qui soit chronologique, d’une part, des débuts à aujourd’hui. Les premiers dessins, les premières influences, les premières lectures et qu’on maille l’œuvre, album par album, série par série, événement par événement, jusqu’à arriver à aujourd’hui. Je souhaitais qu’on ait l’impression d’être au côté d’Olivier Ledroit dans sa manière de travailler au quotidien, que ce soit un livre qui apprenne quelque chose au lecteur. On rentre véritablement dans l’univers d’Olivier Ledroit de la façon la plus profonde et la plus intime possibles.
Je ne connaissais pas sa vie avant de l’interviewer. Je connaissais son travail, ses différents albums. J’avais lu plusieurs interviews de lui, mais j’ignorais ce qui lui était arrivé dans sa vie. Et c’est là qu’on voit que ce qui se passe dans la vie d’un auteur influence directement son œuvre. On parlait de Druillet. Son fameux album La Nuit, son chef d’œuvre, est né suite au décès de sa femme. Un drame qui a nourri l’intensité dramatique déployée par l’auteur. On ne parle pas assez de la manière dont la vie intime et la vie professionnelle peuvent se tisser. C’est ce que j’ai voulu transcrire dans le livre et Olivier m’y a aidé en étant à cœur ouvert sur ces sujets ».
Si l’inspiration sombre des univers d’Olivier Ledroit ne date pas de ses malheurs personnels, il est néanmoins certains que Requiem a pu en être nourri : « On vit dans un monde extrêmement sombre. Quand tu es un peu sensible, il y a beaucoup de choses qui t’affectent dans l’univers dans lequel tu vis. Cela génère une colère intérieure, une violence. Moi j’ai réussi à la sublimer dans mon œuvre. C’est ce qu’il faut faire. Sinon, je pense que j’aurais agressé des gens. J’étais parti pour être délinquant quand j’étais jeune. Cette colère, quand on arrive à la magnifier, cela devient quelque chose de merveilleux ».
Le dessin aide incontestablement Olivier Ledroit à son épanouissement personnel : « Je suis un peu monomaniaque. Disons que dans la vie, on a tous des choses qui nous branchent. Et quand je dessine, je suis dans une espèce de transe qui me plaît. Je me sens bien, je me sens mieux que dans la vie de tous les jours. J’aime bien être tout seul, dans ma bulle. Cette transe est une seconde nature. Je dessine depuis que je suis enfant ».
Quand Arnaud Pagès l’interroge, Olivier Ledroit revient sur ces nombreuses influences anglo-saxonnes, lui qui a si peu lu de bandes dessinées franco-belges. Il affirme à ActuaBD qu’il n’a « pratiquement pas lu de franco-belge. Par exemple, je n’ai jamais lu Tintin, si ce n’est à mes enfants. Cela ne me plaît pas. Ce n’est pas du tout mon kiff. J’ai lu un peu de Blueberry et Gaston Lagaffe. Le reste ne m’a jamais intéressé ». Dans sa bouche, au-delà de la question du jeu de rôle, la peinture est incontournable, tout comme l’illustration - Allan Lee et John Howe - ou le roman - Anno Dracula de Kim Newman l’a inspiré dans sa création de Requiem.
Olivier Ledroit s’est toujours engagé pleinement dans son travail graphique, pratiquant la couleur directe et les expérimentations : « J’ai toujours fait ce qui me plaisait. C’est pourquoi j’ai refusé d’être formaté. J’étais hors format, sans m’en rendre compte. Pour moi c’était naturel. Au tout début des Chroniques, on m’avait fait faire des essais de dessin en noir et blanc classiques remis en couleur au bleu. J’ai complètement échoué. J’étais bon à rien. Quand je faisais des dessins de commande, j’oubliais le sujet principal ou des choses comme ça. Donc je suis vraiment donc bon à faire que ce que j’ai envie de faire. Ça, je le fais bien.
Le processus a toujours été celui-ci depuis le début. C’est pour cette raison que j’ai fait des choses différentes. Je me jette à corps perdu dans ce que je fais, et une fois que j’ai fait deux ou trois albums, souvent j’ai envie de tourner la page avec l’impression d’avoir fait le tour, à l’exception de Requiem qui m’a pris dix ans de ma vie. Pour le reste, je me lasse et j’attends qu’une nouvelle étincelle s’allume ».
Dans ce livre se dégage un esprit, celui d’un homme sensible à l’irrationnel, angoissé, dubitatif face à la science qu’il perçoit comme une menace et ses représentants, les scientifiques, comme une caste. Il déclare ainsi à Arnaud Pagès : « Je pensais déjà que la technologie conduirait immanquablement l’humanité vers l’Apocalypse. La science est notre ennemie. Mais tout comme aujourd’hui, le public de cette époque n’était pas encore prêt à lire ce genre de choses ».
Ce rejet de la science se traduit dans son œuvre Requiem par l’existence, sur la planète Résurrection, de la race des archéologistes. Ils étaient, lorsqu’ils vivaient sur Terre, des scientifiques qui ont créé des armes de destruction massive sans se soucier des conséquences. À cet égard, la capitale des archéologistes se nomme Thanatos, la mort en grec. Limpide.
Quand on parcourt La Nef des songes, on est ébloui par la beauté graphique des dessins, peintures et illustrations - dont certains inédits - qui s’intercalent entre différentes parties de ces entretiens. Tous les grands projets y trouvent une place, de même que ses travaux réalisés pour ses artbooks ou les galeries. Dans le dernier chapitre, il évoque notamment ses projets à venir. Le treizième et dernier tome de Requiem, bien sûr, mais aussi son travail sur l’adaptation des Fleurs du mal de Charles Baudelaire, ce poète antimoderne : « Je ne souhaitais pas me contenter d’illustrer les poèmes de Baudelaire. D’autres l’ont fait avant moi. L’objectif est plutôt de reproduire le bain culturel dans lequel a trempé Baudelaire. Ses visions, ses angoisses, ses inspirations, son monde, son Paris du XIXe siècle » (propos rapportés par les éditions Glénat).
À l’occasion de la publication de ce nouveau livre, ce 13 novembre, la galerie Huberty & Breyne à Paris organise une exposition éphémère du 06 au 08 novembre. Des originaux inédits seront alors proposés à la vente.
Enfin, au-delà de sa carrière d’artiste, Olivier Ledroit a aussi souhaité s’engager dans la cause de l’autisme en créant l’association Olivier Ledroit BD et Autisme avec pour objectif d’aider les artistes graphiques Asperger. Un prix a été créé en 2023 afin de valoriser leur travail.
L’auteur s’exprime à ce sujet avec une certaine émotion : « Il y a eu une période où je trouvais que l’actualité était souvent sombre, que rien ne bougeait du point de vue social. Je suis allé voir dans ma mairie si je ne pouvais pas aider, faire quelque chose. Mon fils est autiste et ma fille avait des amis autistes dans son école d’art. À ce moment-là, je me suis dit que si je n’allais pas sauver le monde, j’allais aider quelques personnes.
J’ai commencé ainsi, un peu sur un coup de tête. Et c’est génial ! Tu reçois plus que tu ne donnes. Tous les gens qui viennent vers moi, m’aider, tous les lauréats du concours, les familles qui me disent le concours a participé à la transformation psychologique de leurs enfants...Parce que bien souvent, c’est la première fois que leur handicap sert à quelque chose. Plusieurs d’entre eux sont en bonne voie pour devenir professionnels. Cela est assez génial. Cela dépasse ce que je voulais faire au début ».
Par Romain GARNIER Didier PASAMONIK
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
La Nef des Songes - d’Olivier Ledroit et Arnaud Pagès - éditions Glénat - 256 pages - 215mm x 293mm - Paru le 24 septembre 2025 - 35 euros.