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Olivier Ledroit (Requiem) [1/2] : « Je suis un disciple de l’illustrateur anglais Alan Lee. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 22 juillet 2024 
À l'occasion de la sortie du Tome 12 de "Requiem" en mai dernier, et de l'expo "Les Fleurs du Mal" de Baudelaire qui se tient du 19 juillet au 15 septembre à la salle des expositions de la Porte des Secrets à Paimpont, nous vous proposons une interview approfondie en deux parties avec Olivier Ledroit. Dans cette première partie, l'auteur nous introduit dans l'univers de sa dernière série "Le Troisième Œil", lancée en 2021. Connu pour avoir marqué le genre avec des œuvres telles que "Les Chroniques de la Lune noire", "Xoco" et "Sha", l'auteur nous guide à travers ses réflexions sur son parcours créatif et l'évolution de son style artistique tout au long de ses différentes séries.

Bonjour Olivier Ledroit. Depuis le printemps 2021, vous animez votre nouvelle série Le Troisième Œil. Comment avez-vous eu l’idée de cette histoire ?

Olivier Ledroit : Le frère d’un de mes amis est guérisseur et aussi sculpteur. Une fois, nous étions passés le voir. Il m’avait expliqué comment ça lui était venu de voir des auras. C’est une chose qui m’a trotté dans la tête. Parallèlement à ça, j’avais envie de faire une BD sur Paris avec toute la symbolique liée aux monuments et tout ça. C’est à ce moment-là que les deux idées se sont rencontrées et que j’ai échafaudé cette histoire. C’est venu de là.

Lorsque j’ai lu les premières pages du tome 1, celles-ci m’ont fait penser au 1er album de la série Broussaille “Les baleines publiques” de Frank Pé. J’ai pensé à celui-ci car dans cet album, Broussaille voit des animaux aquatiques lorsqu’il se promène dans son quartier. Ce qui donne un côté onirique à ses promenades. Le fait que votre personnage, Mickaël Alphange, voit des formes fantasmagoriques autour des gens en se baladant dans Paris, instinctivement, j’ai fait la comparaison avec Les Baleines publiques. Par ailleurs, le 1er tome est un album dans lequel on suit Mickaël de manière quasi-exclusive. Vous proposez un monologue pendant tout le récit. N’était-ce pas un risque de proposer ce type de narration ? Vous expliquez d’ailleurs beaucoup de choses sur Paris et l’origine du nom de la ville.

Personnellement, je suis toujours bien dans le monologue. J’ai toujours été assez fan des BD de Frank Miller, qui fonctionnent beaucoup comme ça, avec un dialogue qui suit toute l’histoire, qui est souvent en décalage avec ce qu’il voit ou qui ajoute des commentaires. J’avais envie de travailler dans cette direction. C’est une introspection et travailler ainsi coulait de source pour moi. Je trouvais qu’avec le monologue, je pouvais avoir un style plus poétique, plus lyrique que simplement avec les dialogues. Sinon, cela aurait rendu la narration vraiment trop ampoulée. Et puis, ça me permettait de gagner pas mal de temps en narration. J’avais en tête ce style de narration basé sur le monologue et je ne pensais pas que cela me poserait des problèmes. Le rythme institué est un peu lent et permet de faire des variations. Par exemple, Michaël croise des créatures dans le métro et lorsqu’il rencontre un autre personnage, le récit va se tranformer : du monologue, il va passer au dialogue. Un autre rythme est alors constitué. Et puis, ça me permet d’avoir des séquences sans dialogues. Les unes se contrastent sur les autres. Ça me donne une palette de narration.

Olivier Ledroit (Requiem) [1/2] : « Je suis un disciple de l'illustrateur anglais Alan Lee. » [INTERVIEW]
Le Troisième Œil Acte 1 : La Ville lumière
Olivier Ledroit © Glénat

Le tome 1 s’ouvre sur une femme très suspecte qui a kidnappé 3 enfants. On sent clairement que ces enfants sont en danger mais on ne revoit plus ces personnages par la suite. Il faut attendre le second livre pour les retrouver. Quel type de découpage avez-vous mis en place pour cette série ?

Je voulais faire un découpage inspiré de la série Breaking Bad. Il y a des séquences qui ne vont pas trouver leur explication tout de suite. Ça va mettre un petit peu de temps. Il y a plusieurs saisons de Breaking Bad où on commence par un flash-forward. Et ensuite, l’explication n’arrive parfois qu’à la saison suivante. Je vais raccrocher les wagons au quatrième chapitre par rapport à cette femme et à ses trois enfants. Et ensuite, effectivement, il y aura des explications. On va suivre un peu ce que deviennent ces enfants.

Au niveau du graphisme, votre style a évolué forcément. Il s’est affiné. Mais il conserve toujours certains traits assez marqués. Je trouve par exemple que les deux amis de Mickaël, Jean-Michel Montrachet et Philippe, ont un côté malsain dans leurs visages alors que ce ne sont pas des antagonistes. Est-ce une mauvaise interprétation de ma part ou bien c’est juste votre style qui est comme ça, de proposer des personnages qui sont vraiment ambigus au niveau de la plastique ?

Je pense que c’est mon style. Pour les deux personnages, je me suis inspiré de Philippe Druillet pour le visage de Philippe, le maître-verrier de Mickaël. Et puis, l’occultiste Jean-Michel Montrachet a les traits de Jean-Michel Nicolet. Ce sont des personnages qui semblent un peu impressionnant, mais ils sont, en vérité, très amicaux. Non, il n’y avait pas de volonté particulière de les rendre malsains. Cela doit tenir à ma méthode d’élaboration de mes dessins. C’est sans rapport.

Sha
Olivier Ledroit & Pat Mills © Soleil

Quelles sont vos influences au niveau du dessin ?

Là, sur le 1er album, je ne sais pas, c’est plutôt une influence cinématographique. Je pense qu’il y a beaucoup plus de choses qui ont été écrites sur la grammaire narrative au cinéma, la façon de construire des scénarios, d’utiliser les cadrages et de faire un sous-texte visuel.

Il y a beaucoup plus de choses dans le cinéma qu’en bande dessinée. Là, ça fait un moment que je m’intéresse à ce genre de choses et que je voulais les mettre en application. Ce qui était moins évident, forcément, sur une BD comme Wika. Mais j’avais déjà un peu fait ce travail sur Xoco il y a très longtemps. Et puis, j’aime bien qu’il y ait comme une symbolique qu’on puisse retrouver, qui traverse l’album, qui soit légèrement sous-jacent à l’image. On verra dans les tomes suivants qu’il y a des rimes visuelles, il y a des choses comme ça. L’influence, ça vient plutôt de là.

On compare souvent votre style graphique à l’illustrateur John Howe, qui a notamment travaillé sur des illustrations de Tolkien. Etes-vous d’accord avec cette comparaison ?

Quand j’étais jeune dessinateur, je me suis davantage inspiré de l’illustrateur anglais Alan Lee. Mais c’est vrai que John Howe et moi partageons la même technique. C’est-à-dire que lui aussi travaille, je crois, avec des encres acryliques.

J’ai vu une expo qu’il lui était consacré il y a très longtemps en Suisse. Il y a, en outre, l’utilisation de l’aérographe qui doit y jouer. Mais après, non, ce n’est pas particulièrement une de mes influences. Je sais que j’avais beaucoup aimé un album qu’il avait fait, un livre pour enfants. Il a fait ses études en Alsace. Il s’était inspiré… Il a fait tout un album sur une cathédrale. C’est vrai que c’est une similitude que j’ai revu lorsque j’ai travaillé sur Notre-Dame. Mais voilà, la comparaison s’arrête là.

Wika - Intégrale collector
Olivier Ledroit & Thomas Day © Glénat

Avez-vous contribué aux scénarios de vos précédentes séries telles que Requiem et Wika ?

Non mais j’ai apporté des idées. D’habitude, je me concentre surtout sur le dessin, la couleur, etc. Par exemple sur Requiem, Pat Mills m’avait envoyé un scénario qui était un petit peu comme Dark city. Et moi, j’ai apporté les vampires, les loups-garous, le côté infernale. Donc, je ne m’attaquais pas directement à la trame de l’histoire, mais j’apportais des personnages et du contexte, des choses comme ça.
Sur Xoco, j’ai amené le fait que ça se passe dans les années 1930. Et puis, il y avait déjà les histoires de vision chamanique, etc.

En revanche sur Wika, je n’étais vraiment pas parti sur l’idée de me mettre au scénario. La réalisation du troisième tome, c’était un peu comme un cinéma. Mes rapports avec le scénariste Thomas Day se sont compliqués et il a préféré quitté l’affaire. C’est ainsi que j’ai dû terminer la série tout seul.

En effet, Wika était à la base annoncé comme une série en quatre albums et finalement, elle s’est conclue en trois tomes.

C’est exact, il fallait resynthétiser les deux derniers tomes, ce qui a donné un album plus long. Je me suis également impliqué dans l’écriture des dialogues en plus de la réécriture du scénario. Mais cette déconvenue a eu du bon car j’ai pris du plaisir à le faire et cela m’a encouragé à poursuivre mes projets suivants en tant qu’auteur complet.

Que s’est-il passé avec les éditions Nickel, la maison d’édition que vous aviez fondé avec Jacques Collin (fondateur des éditions Zenda) ?

Les éditions Nickel n’existent plus. La boîte a cessé de fonctionner il y a quand même pas mal d’années maintenant. À partir du moment où l’on n’avait plus la possibilité d’éditer Requiem, la société a coulé. Peut-être que les mentions légales ou les choses comme ça sont restées un certain temps, mais il n’y avait plus aucune activité de toute manière.

Requiem T.1 - ancienne maquette de couverture à l’époque de la publication de la série aux éditions Nickel
Olivier Ledroit & Pat Mills © Nickel

La série Requiem est entièrement rééditée depuis 2016 aux éditions Glénat, avec de nouvelles couvertures. Je me souviens, lors de la sortie du premier tome en 2000, j’ai eu plusieurs échos négatifs sur la maquette de couverture qui représentait les personnages sur fond blanc. Est-ce pour cela que vous avez complètement changé le style des couvertures lors de la reprise chez Glénat ?

Ah bon ? Je ne me souviens pas de ces critiques sur les anciennes couvertures de Requiem. Il est vrai que nous avions rencontré des problèmes d’impression sur la couverture du premier tome qui était sorti beaucoup trop contrasté. Les couleurs étaient vraiment violentes et très sombres sur le premier tome. Cela m’avait un petit peu rendu malade parce que ça ne représentait pas du tout le travail que j’avais fourni sur les couleurs. Heureusement que la réédition chez Glénat est beaucoup plus fidèle au dessin original.

Je trouvais la maquette des couvertures original - dont ce fond blanc avec un personnage introduit dans l’histoire et qui aura un rôle important -, pourquoi ne pas avoir repris le fond blanc dans la réédition ?

Je n’ai pas repris cette maquette tout simplement parce que j’avais envie de changer. J’avais fait ces couvertures blanches parce qu’à l’époque c’était la mode des couvertures sur fond noir et donc je m’étais dit que, pour une question de visibilité, une couverture blanche trancherait davantage, et les albums se démarqueraient mieux en librairie.

L’idée était partie de là et puis ça mettait en valeur le fait que les premiers tomes de Requiem n’étaient pratiquement qu’en trois couleurs, c’était rouge, noir et blanc, comme dans La Porte écarlate. Et puis ça mettait en valeur cette caractéristique de cette BD, et je trouvais que ça avait beaucoup de pêche quand même, ce contraste noir-blanc. Mais lorsque j’ai fait les rééditions, j’avais plutôt envie de faire des visions panoramiques, avoir une grande illustration qui court sur le dos et sur le quatrième de couverture.

J’ai toujours trouvé que le second cycle de Xoco était en trop...

Oui, moi aussi. Je n’ai jamais voulu faire un troisième album, qui était pourtant prévu, mais je pensais que ce n’était pas forcément une bonne idée.

Xoco - Intégrale Tomes 01 et 02 - Édition collector
Thomas Mosdi & Olivier Ledroit © Glénat

À l’origine, l’histoire de Xoco se concluait en deux tomes. Pourquoi avez-vous envisagé un second cycle ?

Thomas Mosdi, le scénariste de Xoco, avait encore des choses à dire contrairement à moi. J’étais intervenu sur le scénario du premier cycle pour clore l’intrigue, de manière à ce que les personnages ne soient pas réutilisables pour une éventuelle suite. Mais le temps passant, Thomas a eu envie de continuer.

Il y avait même un troisième cycle qui devait se dérouler à la Nouvelle Orléans mais comme le second cycle n’a pas du tout rencontré de succès commercial, l’éditeur a tout arrêté. Bien que je ne m’impliquais pas dans cette suite, je gardais quand-même un œil dessus et je voyais les pages arriver. J’en avais discuté avec Christophe Palma, le dessinateur, qui galérait un petit peu. Bon, ben voilà, c’est comme ça, des fois ça marche, des fois ça ne marche pas. Ils n’ont pas réussi dans le second cycle, dans les tomes 3 et 4, à récupérer la même veine qu’il y avait dans les deux premiers bouquins. C’est un peu dommage, mais bon, c’est vrai qu’à l’arrivée, comme ça ne fonctionnait pas, on se dit après qu’on aurait pu s’en passer, mais quand le projet a été lancé, ça sonnait pas mal à l’époque.

Fin 2020, Vent d’Ouest a réédité le premier cycle en grand format. Était-ce une demande de votre part ?

Oui, absolument, ça faisait partie de mes souhaits. Il y a un directeur de collection avec qui je m’entends bien chez Glénat (les éditions Vent d’Ouest appartiennent aux éditions Glénat, NDLR) qui aimait beaucoup Xoco. Étant donné que la série n’est pas épuisée, on ne pouvait pas faire une réédition tout de suite. Donc, nous sommes partis sur l’idée de faire un tirage de luxe, où on a pu refaire les lettrages. On a refait l’homothétie [1], parce qu’à l’époque où j’avais fait Xoco, il y avait eu un souci d’homothétie, et comme on n’avait pas d’ordinateur à l’époque, qu’il fallait bricoler avec des bromures, la personne qui s’occupait de la fabrication avait fait ce qu’elle avait pu, elle avait rajouté un liseré blanc pour mettre un fond noir. Maintenant, avec la technologie d’aujourd’hui, on a pu rectifier tout ça pour avoir une œuvre plus homogène. Et puis, nous avons aussi retravailler les couleurs. Donc ce tirage de luxe est vraiment conforme à ce que j’avais en tête à l’époque.

Parmi vos autres réalisations, nous pouvons également citer la trilogie Sha. Mais la série qui vous a lancé ce sont Les Chroniques de la Lune noire. Vous avez aussi initié un style gothique dans la BD. Vous êtes un des précurseurs. Qu’est-ce que ça vous fait d’avoir ce statut dans la BD ?

C’est arrivé sur le tard. À l’époque, je ne m’en rendais pas spécialement compte. J’ai fait ça parce que ça me plaisait. C’est surtout quand j’ai fait Requiem que j’ai eu ce statut. Après, je me suis dit, OK, pas mal, ça va me faire de la pub dans les milieux gothiques. Je ne sais pas comment dire. Je fais les choses comme je le sens. Ensuite, on met une étiquette ou pas. Je n’y pense pas la nuit.

Pouvez-vous nous expliquer votre technique graphique ?

Je travaille surtout aux encres acryliques. Je fais un crayonné. Ensuite, je fais mon dessin en lavis noir et blanc. Je colorise par-dessus. Je reviens à l’aérographe. En toute fin, je retravaille avec de la peinture acrylique. Je travaille beaucoup avec la transparence. C’est la même technique que l’aquarelle. J’ai appris à dessiner comme ça. Je recopiais pas mal le travail d’Alan Lee qui travaillait à l’aquarelle. Ça s’appelle
“pousser la goutte”. C’est la technique avec laquelle je me sens le plus à l’aise. J’ai fait pas mal d’expos avec des peintures acryliques, mais j’ai moins de facilité qu’avec l’encre.

Les Chroniques de la Lune noire - Intégrale - tome 1
François Froideval & Olivier Ledroit © Dargaud

Voir en ligne : Découvrez la série "Le Troisième Œil" sur le site des éditions Glénat

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782344013557

En médaillon : Olivier Ledroit
Photo : Glénat/DR

Agenda :

Exposition "Les Fleurs du Mal", par Olivier Ledroit
Du 19 juillet au 15 septembre 2024

Office de tourisme de Brocéliande
1, place du Roi-Saint-Judicaël 35380 Paimpont
PAF : gratuit

À lire sur ActuaBD.com :

Requiem T. 12 : La chute de Dracula - par Olivier Ledroit & Pat Mills, éditions Glénat. Album paru le 2 mai 2024. 80 pages. Format 240 x 320 mm. 16,95 euros.

Le Troisième Œil Acte 1 : La Ville lumière - par Olivier Ledroit, éditions Glénat. Album paru le 12 mai 2021. 112 pages, 20,95 euros.

Le Troisième Œil Acte 2 : Le Veilleur du crépuscule - par Olivier Ledroit, éditions Glénat. Album paru le 28 septembre 2022. 144 pages. Format 240 x 321 mm. 20,95 euros.

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[1] Une homothétie est une transformation géométrique par agrandissement ou réduction ; autrement dit, une reproduction avec changement d’échelle.

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