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Olivier Ledroit ouvre son « Troisième Œil » sur un Paris fantastique

Par Christian MISSIA Dio Très bon 20 mai 2021 
La parution d’un album d’Olivier Ledroit est toujours un événement graphique et ce nouveau livre ne déroge pas à la règle. Avec Le Troisième Œil, l’auteur renoue avec le fantastique urbain qui avait contribué au charme de Xoco, près de trente ans plus tôt. Mais pas question pour autant de regarder dans le rétroviseur : Ledroit délaisse les rues sombres de New York des années 1930 pour un Paris contemporain dont l’histoire, l’architecture et les mystères nourrissent un voyage psychédélique de 112 pages. Surtout, il reprend lui-même les commandes du scénario, une première depuis La Porte écarlate, paru en 1998.

La synesthésie désigne un phénomène neurologique par lequel plusieurs perceptions sensorielles se trouvent associées : certaines personnes peuvent ainsi percevoir une couleur lorsqu’elles entendent un son ou associer spontanément lettres et chiffres à différentes teintes. Une particularité qui a notamment été observée chez certains artistes et dont Vassily Kandinsky constitue l’un des exemples les plus souvent cités.

Difficile de ne pas y penser en découvrant Le Troisième Œil. Chez Olivier Ledroit, couleurs, sons, sensations et visions semblent constamment communiquer. Et c’est précisément ce qui arrive à Mickaël Alphange, jeune Parisien dont la perception du monde va brutalement basculer.

Voir au-delà du visible

Mickaël travaille auprès de Philippe, maître-verrier et fin connaisseur du Moyen Âge, passionné d’alchimie, d’astrologie et de géométrie sacrée. Ensemble, les deux hommes participent à la restauration des vitraux de Notre-Dame de Paris. Une activité qui permet au jeune homme de se familiariser avec la symbolique des couleurs et les croyances ésotériques dont elles sont chargées.

Un soir, Mickaël décide de pousser plus loin ses expériences. Aidé par la musique et le cannabis, il cherche à atteindre un état de conscience différent. L’expérience dépasse largement ses espérances : quelque chose s’ouvre en lui. À son réveil, le monde n’est plus tout à fait le même.

Mickaël distingue désormais les auras qui entourent les êtres humains et les animaux. Des formes lumineuses apparaissent dans son champ de vision, les couleurs semblent posséder leur propre existence et Paris révèle progressivement une réalité invisible à laquelle ses habitants demeurent aveugles. D’abord émerveillé par ce spectacle, le jeune homme découvre bientôt que cette nouvelle perception possède son revers. Aux manifestations lumineuses succèdent des présences nettement moins bienveillantes.

Philippe l’oriente alors vers Jean-Michel Montrachet, qui doit lui apprendre à comprendre et maîtriser ce don. Mickaël entame ainsi son apprentissage de « Veilleur du Crépuscule ».

Olivier Ledroit ouvre son « Troisième Œil » sur un Paris fantastique
Le Troisième Œil - Acte 1 : La Ville lumière
Quand le réel commence à se fissurer. Dans un Paris contemporain représenté avec réalisme, Olivier Ledroit fait progressivement surgir l’invisible dans le quotidien de Mickaël. Graffitis, publicité et misère urbaine se mêlent aux premières manifestations surnaturelles, annonçant la manière dont Le Troisième Œil fera bientôt basculer la capitale dans le fantastique.
Olivier Ledroit © Glénat

Paris, ville lumière

Deux ans après avoir achevé Wika, réalisé avec Thomas Day, Olivier Ledroit revient donc avec une nouvelle série dont il assure cette fois seul le dessin et le scénario. Et si Le Troisième Œil rappelle parfois Xoco, c’est avant tout par son appartenance au fantastique urbain : derrière la ville connue de tous se dissimule un autre monde, inquiétant, peuplé de forces dont le commun des mortels ignore l’existence.

Mais le New York nocturne de Xoco laisse ici place à Paris. Et Ledroit semble prendre un plaisir évident à investir la capitale. Rues détrempées, façades haussmanniennes, cafés, métro et monuments deviennent le théâtre d’une seconde réalité qui vient progressivement se superposer à la première. Le quotidien et le surnaturel coexistent dans une même image.

Notre-Dame occupe à ce titre une place particulière. L’album paraît presque deux ans jour pour jour après l’incendie du 15 avril 2019, et la représentation majestueuse de l’édifice en cours de restauration prend nécessairement une résonance supplémentaire. Ledroit en restitue minutieusement l’architecture tout en l’intégrant à son imaginaire ésotérique : monument historique, lieu sacré et objet graphique se confondent.

Cette fascination pour Paris nourrit également le scénario. Ledroit puise notamment dans Introduction à la géographie sacrée de Paris – La Barque d’Isis de Jean Phaure et multiplie les références à l’alchimie, à la symbolique des couleurs ou à la géométrie sacrée. La ville n’est donc pas seulement le décor de l’histoire : elle en constitue déjà l’un des principaux personnages.

Le Troisième Œil - Acte 1 : La Ville lumière
Notre-Dame, entre réel et sacré. Olivier Ledroit restitue avec minutie la cathédrale en cours de restauration. Publiée près de deux ans après l’incendie d’avril 2019, cette représentation prend une résonance particulière dans un récit où l’architecture parisienne devient le point de rencontre entre histoire, symbolisme et monde invisible.
Olivier Ledroit © Glénat

Ledroit ouvre grand les portes de la perception

Visuellement, Le Troisième Œil est éblouissant. Ce constat ne surprendra évidemment personne connaissant le travail du dessinateur de Requiem, Chevalier Vampire, mais Ledroit trouve ici un terrain particulièrement adapté à son goût pour la profusion graphique.

Le dessin réaliste du Paris contemporain lui sert de point d’ancrage avant que les perceptions de Mickaël ne viennent littéralement contaminer les planches. Aux bleus et aux gris de la ville succèdent des mauves, des halos lumineux, des filaments, des formes organiques et des constructions géométriques qui semblent flotter au-dessus du réel. Ledroit ne se contente pas de montrer ce que voit son personnage : il cherche à faire partager son expérience sensorielle au lecteur.

Certaines pages deviennent alors presque contemplatives. Le découpage s’efface, les formes débordent mentalement des cases et l’œil se perd dans une profusion de détails. Les manifestations du monde invisible peuvent évoquer successivement des réseaux neuronaux, des constellations, des mandalas ou des organismes microscopiques. Cette luxuriance trouve naturellement son prolongement dans les couleurs, essentielles à la narration puisque ce premier acte s’intitule justement La Ville lumière.

C’est aussi là que se trouve la principale faiblesse de l’album.

Le Troisième Œil Acte 1 : La Ville lumière
Olivier Ledroit © Glénat

Une initiation qui prend son temps

Avec ses 112 pages, ce premier volume dispose de beaucoup plus d’espace qu’un album franco-belge traditionnel. Ledroit en profite pour installer patiemment son univers, expliquer les nouvelles facultés de Mickaël, raconter son initiation et développer les fondements ésotériques de son récit.

Par moments, un peu trop patiemment.

Les visions et monologues intérieurs se succèdent et certaines expériences psychédéliques donnent le sentiment que le récit s’arrête pour laisser place à la contemplation. Les digressions consacrées à l’histoire occulte de Paris, à l’alchimie ou aux différentes perceptions de Mickaël sont souvent intéressantes, mais elles retardent d’autant l’apparition des véritables enjeux.

Arrivé au terme de ces 112 pages, on comprend comment Mickaël a ouvert son troisième œil et comment il commence à apprendre à s’en servir. On devine également que ce qu’il aperçoit derrière le voile du réel est loin d’être inoffensif. Mais l’intrigue générale, elle, reste encore largement à découvrir.

La Ville lumière ressemble ainsi davantage à un long récit initiatique servant de prologue qu’au véritable déclenchement de l’aventure.

Le paradoxe est que cette lenteur se fait rarement pénible tant Ledroit donne envie de tourner les pages. Lorsque le scénario s’attarde, le dessin prend le relais. On poursuit alors la lecture autant pour découvrir ce qui attend Mickaël que pour voir quelle nouvelle hallucination graphique l’auteur nous réserve.

Avec Le Troisième Œil, Olivier Ledroit signe donc un premier acte imparfait dans son rythme mais somptueux dans son exécution. Ceux qui aiment son univers graphique, le fantastique urbain et les récits mêlant occultisme et histoire devraient largement y trouver leur compte. Pour les autres, il faudra accepter que cette première traversée du Paris invisible privilégie encore l’initiation et la contemplation à l’action.

Une chose est certaine : rarement une aussi longue mise en place aura été aussi belle à regarder.

Le Troisième Œil — Acte 1 : La Ville-Lumière (Edition collector)
Paris transfiguré. Pour l’édition spéciale de La Ville lumière, Ledroit place Mickaël face à une Notre-Dame monumentale envahie par les manifestations bleutées du monde invisible. Le personnage, minuscule au pied de l’édifice, donne toute son échelle à cette vision où la capitale réelle bascule progressivement dans le fantastique.
Olivier Ledroit © Glénat

Voir en ligne : Découvrez la série "Le Troisième Œil" sur le site des éditions Glénat

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 978234404312

Note : Cet article, initialement publié le 21 mai 2021, a été mis à jour le 8 août 2026.

Le Troisième Œil - Acte 1 : La Ville lumière - Par Olivier Ledroit, éditions Glénat

À lire sur ActuaBD.com :

Le Troisième Œil Acte 1 : La Ville lumière - par Olivier Ledroit, éditions Glénat. Album paru le 12 mai 2021. 112 pages, 20,95 euros.

Le Troisième Œil Acte 1 : La Ville lumière (édition collector) - par Olivier Ledroit, éditions Glénat. Album paru le 1er décembre 2021. 128 pages. Format 288 x 367 mm. 89,00 euros.

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