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Très bon
14 novembre 2022
Mickaël Alphange a terminé sa formation de « Veilleur du Crépuscule » auprès de ses maîtres et amis Jean-Michel Montrachet et Philippe, deux hommes aguerris aux sciences occultes. Après avoir appris à maîtriser les facultés révélées par l’ouverture de son troisième œil, le jeune artiste peut désormais percevoir ce qui demeure invisible au commun des mortels.
Et ce qu’il découvre dans les rues de Paris n’a rien de très rassurant. Derrière les apparences humaines se dissimulent parfois des créatures malveillantes auxquelles Mickaël entend bien régler leur compte. Le jeune homme se transforme ainsi progressivement en une sorte de justicier mystique, traquant les démons qui évoluent incognito parmi la population. Seulement, dans le monde visible, ses victimes restent des êtres humains. La violence et le caractère rituel de certains meurtres ne tardent donc pas à attirer l’attention de la police, d’autant que certaines victimes disposent de solides entrées dans les plus hautes sphères de l’État.
L’inspecteur Rayad Anouar Datri, vieux routier du sordide, est chargé de l’affaire. Assisté de ses lieutenants Alex et Ludivine, il tente de découvrir l’identité du sheitan responsable de ces crimes. Un terme que l’enquêteur n’emploie d’ailleurs pas tout à fait au hasard : pour Datri, celui qu’il poursuit possède nécessairement un esprit aussi pervers que celui de ses victimes. Une conviction qui prend une saveur particulière lorsqu’on sait que le lecteur, contrairement au policier, connaît déjà l’identité de celui qu’il traque.
Mickaël, lui, poursuit son exploration d’un Paris devenu méconnaissable depuis son éveil. Il peut notamment observer des égrégores, ces concentrations de formes-pensées capables de prendre vie et de croître jusqu’à atteindre des proportions gigantesques. Certaines manifestations sont si puissantes qu’il faudrait, pour les détruire, l’intervention d’une puissance céleste. C’est justement lors du concert de Cybèle, une musicienne tchèque à la beauté diaphane, qu’il a été confronté pour la première fois à un phénomène de cette ampleur.
Le hasard — ou peut-être autre chose — lui permet bientôt de recroiser la jeune femme. Mickaël l’aborde, la séduit et les deux artistes entament rapidement une relation passionnée. Cette parenthèse sentimentale et charnelle offre un contrepoint bienvenu à la noirceur qui gagne progressivement le récit. Car tandis que Mickaël découvre les plaisirs d’une relation naissante et poursuit ses chasses nocturnes, d’autres forces sont à l’œuvre dans l’ombre. Et celles-ci semblent s’intéresser de très près au nouveau Veilleur du Crépuscule.
Avec ce deuxième acte du Troisième Œil, Olivier Ledroit fait véritablement décoller une intrigue dont le premier volume constituait surtout une longue introduction. Là où La Ville lumière prenait son temps pour exposer l’éveil de Mickaël, son apprentissage et l’histoire occulte de Paris, Le Veilleur du Crépuscule multiplie les lignes narratives : les premières chasses du héros, sa relation avec Cybèle, l’enquête policière et les agissements d’une organisation aux intentions pour le moins inquiétantes. Avec ses 144 pages, l’album est pourtant plus volumineux que son prédécesseur, mais cette multiplication des points de vue lui confère paradoxalement un rythme beaucoup plus soutenu.
La menace se précise également. Ledroit plonge davantage son récit dans une imagerie satanique où se côtoient troubles psychiatriques, perversions sexuelles, coprophagie et sacrifices humains. Le dessinateur ne s’embarrasse guère de demi-mesures lorsqu’il s’agit de représenter la noirceur de certaines de ses créatures. Mais derrière ce déferlement d’horreurs apparaît une question autrement plus intéressante : que devient celui qui s’estime capable de distinguer le Bien du Mal lorsqu’il se donne également le droit de rendre lui-même la justice ?
C’est peut-être là que le personnage de Mickaël commence à devenir plus intéressant qu’il n’y paraissait dans le premier album. Sa mission semble parfaitement légitime puisque les êtres qu’il affronte se révèlent effectivement monstrueux. Pourtant, quelques détails viennent progressivement troubler cette évidence. Mickaël ne se contente plus de voir ce que les autres ne voient pas : il juge, condamne et exécute. Son troisième œil lui donne accès à une vérité cachée, mais cette certitude pourrait aussi constituer son principal angle mort. Ledroit ne livre encore aucune réponse et se contente habilement de semer le doute.
Graphiquement, l’auteur de Requiem, Chevalier Vampire continue en revanche d’avancer en terrain souverain. Paris demeure l’un des principaux personnages de la série, mais la capitale se métamorphose au gré des perceptions de Mickaël. À la représentation presque réaliste des rues, cafés et stations de métro succèdent brusquement des visions apocalyptiques où les immeubles sont dévorés par les flammes et où la ville semble basculer dans une autre dimension. Ledroit utilise pleinement le grand nombre de pages dont il dispose pour laisser respirer ses compositions et, à plusieurs reprises, abandonne presque entièrement le découpage traditionnel au profit de grandes images verticales.
La couleur participe directement à cette confrontation entre les différents niveaux de réalité. Aux bleus éthérés associés aux manifestations célestes répondent des rouges, oranges et noirs qui envahissent les visions infernales. Les scènes d’amour entre Mickaël et Cybèle prolongent elles-mêmes cette logique : les corps disparaissent progressivement dans des aplats rougeoyants, tandis que des motifs lumineux viennent rappeler que le regard du héros ne peut désormais plus se limiter au monde matériel. Chez Ledroit, le psychédélisme n’est donc plus seulement un sujet comme il pouvait parfois l’être dans le premier volume : il devient véritablement un langage graphique.
Cette débauche visuelle trouve naturellement son écrin dans l’édition collector en très grand format publiée parallèlement à l’édition classique. Les amateurs du dessinateur y retrouveront ce goût pour les architectures démesurées, les compositions foisonnantes et les créatures cauchemardesques qui constituent depuis longtemps sa signature. Mais cette fois, le spectacle graphique accompagne une intrigue qui avance enfin à un rythme comparable.
Reste Mickaël Alphange. À mesure que son troisième œil s’ouvre sur les ténèbres qui l’entourent, le lecteur serait peut-être bien inspiré de garder les deux siens ouverts sur celui qui prétend les combattre. Après tout, il faut être un loup pour combattre un loup. Et certains indices disséminés çà et là laissent penser que notre héros pourrait bien être atteint du syndrome du chevalier blanc...
Voir en ligne : Découvrez la série "Le Troisième Œil" sur le site des éditions Glénat
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Note : Cet article, initialement publié le 14 novembre 2022, a été mis à jour le 8 août 2026.
À lire sur ActuaBD.com :
Le Troisième Œil Acte 2 : Le Veilleur du crépuscule - par Olivier Ledroit, éditions Glénat. Album paru le 28 septembre 2022. 144 pages. Format 240 x 321 mm. 20,95 euros.
Le Troisième Œil Acte 2 : Le Veilleur du crépuscule (édition collector) - par Olivier Ledroit, éditions Glénat. Album paru le 9 novembre 2022. 160 pages. Format 290 x 369 mm. 99,00 euros.