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Des pages sépia encadrent les chapitres successifs de cet album biographique : on y voit le fantôme de Cléopâtre dialoguer avec un petit singe qui fut momifié peu avant la mort de la reine. Sur les rives d’Alexandrie ou au fond de cette mer dans laquelle se sont effondrés palais, phares et autres bâtiments prestigieux, la belle et la bête dissertent sur le temps et la gloire qui passent.
D’autres échanges récurrents rythment également le récit. Cléopâtre s’entretient par-delà les millénaires avec la momie du pharaon Khéops (Khnoum Khoufou de son vrai nom), ramenée au palais des Ptolémées. Encore fillette, elle a appris le démotique, la vieille langue d’Égypte, en plus du grec et du latin. Sorti de sa pyramide, le vieux croûton fait preuve d’une bonne dose d’humour, lors de magnifiques scènes dans les catacombes superposées de la métropole antique.
La majeure partie des 208 pages narre les choix successifs qu’opère celle qui monta sur le trône à 18 ans et fut vite affublée en guise de co-roi d’un enfant de 11 ans, son frère, aussi instable qu’influençable. Au fil des conflits de pouvoir et des guerres civiles, qui se succèdent à Rome comme sur les bords du Nil, la descendante des Lagides va se retrouver face à Pompée, César, Marc-Antoine et Octave. On a dit et répété qu’elle avait trahi successivement les membres de sa famille autant que ses amants romains, mais ce jugement n’a guère de sens pour les gouvernants, parce que la fidélité en politique tient d’abord à la prise en compte des intérêts du royaume. En ce sens, on pourrait faire d’elle une incarnation précoce de l’école dite réaliste en matière de relations internationales.
Avant tout, « son grand tort fut d’avoir perdu. » (Maurice Sartre encore) En conformité avec notre époque, cette femme nous est montrée comme libre et responsable de ses décisions. On est loin des représentations dépoitraillées et souvent hystériques qu’affectionnaient les peintres du XIXe siècle. Il faut oublier également les postures lascives et les décolletés de la Cléopâtre de la série Alix (y compris le tout récent Gardien du Nil, Casterman, 2024).
Spécialiste en histoires du Croissant fertile bimillénaire, Isabelle Dethan a conservé la fluidité de la narration qui caractérisait ses premiers albums (Sur les terres d’Horus, Delcourt, 2002-2010) en y adjoignant autant de souplesse du dessin que de finesse des teintes. Avec leurs traits fins, leurs attitudes expressives et la science des drapés qui les enveloppent, ses personnages sont désormais bien loin des poses hiératiques de ses débuts.
Par Marcelin SWITCH
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