Les Aigles de Rome T. 7 : une guerre intime aux résonnances modernes. [PODCAST]

Par Christian MISSIA Dio 14 janvier 2025 
Dans les Aigles de Rome, dont 7e tome est paru récemment (Dargaud), Enrico Marini plonge les lecteurs au cœur d’un conflit où vengeance, loyauté et trahison s’entrelacent. Alors que Marcus et Arminius, deux anciens frères d’armes, s’affrontent dans une lutte acharnée, cette fresque historique soulève des questions intemporelles qui résonnent encore aujourd’hui. Découvrez le processus créatif du plus flamboyant des auteurs suisses, Enrico Marini, au travers de cet entretien exclusif, disponible en podcast.
Les Aigles de Rome T. 7 : une guerre intime aux résonnances modernes. [PODCAST]
Les Aigles de Rome - Livre VII
Enrico Marini © Dargaud

Le récit s’ouvre sur Marcus, exilé volontaire dans les légions romaines de Germanicus, et animé par une quête : retrouver son fils Hraban, captif depuis des années chez les Chérusques. Ermanamer/Arminius, jadis frère de sang de Marcus, incarne désormais l’ennemi intime. Il aspire à fédérer les tribus germaniques et se rêve roi. Mais son projet et l’adoption symbolique de Hraban, qu’il impose pour défier Marcus, font gronder des tensions jusque dans son propre camp.

Entre batailles sanglantes et intrigues familiales, ce tome explore la tension entre loyauté, vengeance et ambition. La confrontation entre Marcus et Ermanamer, deux hommes liés par un passé commun mais divisés par des choix irréconciliables, constitue le cœur palpitant de ce récit.

Les Aigles de Rome - Livre VII
Enrico Marini © Dargaud

Marcus et Ermanamer : deux héros ambigus

L’une des grandes réussites des Aigles de Rome réside dans la profondeur et l’ambiguïté de ses personnages principaux. Marcus et Ermanamer, autrefois liés par une amitié indéfectible, sont devenus des ennemis jurés. Mais ce qui rend leur affrontement si captivant, c’est qu’aucun d’eux n’incarne pleinement la lumière ou les ténèbres.

Marcus, héros brisé par les tragédies de sa vie, incarne la rage froide et la détermination implacable. Pourtant, son parcours est entaché par des actes qui révèlent une violence brute et une moralité vacillante.

Lors de notre entretien, Enrico Marini revient sur une scène marquante :

« Quand Marcus jette sa demi-sœur par la fenêtre dans le Livre 6, c’est un moment brutal. Même moi, je me suis demandé : ‘Est-ce qu’il va trop loin ?’ C’est un personnage qui agit souvent sous l’impulsion de ses blessures et de sa colère, ce qui le rend fascinant mais aussi effrayant. Ce n’est pas un héros classique ».

De son côté, Ermanamer/Arminius est tout aussi complexe. Chef charismatique, stratège et visionnaire, il est également un homme prêt à tout pour atteindre ses objectifs. Ses ambitions politiques, son désir de vengeance et son besoin de légitimation le poussent parfois à commettre des actes répréhensibles. Marini explique :

« Arminius est un homme de pouvoir, mais c’est aussi un homme de guerre. Il est ambigu, parce qu’il oscille entre la défense de son peuple et ses propres ambitions. Ses actions peuvent être justifiées par le contexte, mais elles restent profondément humaines dans leur complexité et leur brutalité ».

Ce duo de protagonistes permet à la série d’explorer les nuances de la moralité. Ils ne sont ni des héros sans faille, ni des monstres dénués de conscience. Ce sont des hommes façonnés par leur époque, par leurs blessures et par leurs aspirations. Marini poursuit :

« Je voulais que le lecteur soit tiraillé entre eux, qu’il ne puisse pas totalement adhérer à l’un ou à l’autre. Marcus et Arminius représentent deux visions du monde, deux façons de survivre dans un environnement impitoyable. Mais ils partagent aussi une même capacité à franchir les limites pour atteindre leurs buts ».

Cette dualité rend leurs affrontements profondément humains et tragiques. Ils sont liés par un passé commun et une fraternité trahie, mais cette proximité les rend d’autant plus implacables dans leur lutte. Cette ambiguïté pousse aussi les lecteurs à se questionner : peut-on pardonner des actes répréhensibles lorsqu’ils servent une cause jugée juste ?

Les Aigles de Rome - Livre VII
Enrico Marini © Dargaud

L’ennemi de l’intérieur : une thématique intemporelle

L’une des thématiques importantes de la série Les Aigles de Rome est celle de “la cinquième colonne” — cet ennemi de l’intérieur, formé et intégré au sein d’une société qu’il finit par trahir. Bien que Marcus ait brièvement souffert de la stigmatisation en raison des origines germaniques de sa mère, Ermanamer en est l’illustration parfaite. Enfant noble chérusque élevé à Rome comme otage, il a été formé selon les valeurs romaines, obtenant même le rang prestigieux de préfet de cavalerie. Pourtant, il retourne son savoir et ses talents contre ses mentors en orchestrant la célèbre défaite de Varus dans la forêt de Teutobourg, dans le Livre 5.

Lors de notre entretien, Enrico Marini confie :

« Arminius incarne cet ennemi que l’on accueille, que l’on forme et qui finit par se retourner contre nous. Les Romains pensaient pouvoir l’utiliser à leur avantage, mais en maltraitant son peuple, ils ont nourri un ressentiment qui l’a poussé à agir. C’est une dynamique intemporelle, que l’on peut retrouver dans de nombreuses situations historiques et modernes ».

Cette réflexion fait écho à des débats contemporains. La question de l’immigration en Europe, précisément celle en provenance d’Afrique et du Proche-Orient, ainsi que les attentats terroristes qui ont eu lieu partout dans le monde depuis le 11 septembre 2001, ravivent régulièrement la peur de “l’ennemi de l’intérieur”. Certains discours politiques instrumentalisent ce sentiment, en accusant les communautés immigrées d’être “des chevaux de Troie” prêts à nuire aux sociétés qui les accueillent.

Marini, tout en précisant qu’il ne cherche pas à faire une BD politique, reconnaît que cette thématique résonne avec les tensions actuelles :

« Arminius est entre deux mondes. Il connaît parfaitement la culture romaine, mais reste fidèle à ses origines. Ce genre de dualité, on le voit encore aujourd’hui. La méfiance envers les gens d’origine étrangère vient souvent de cette crainte qu’ils n’appartiennent jamais totalement à la nation qui les accueille ».

Les Aigles de Rome - Livre VII
Enrico Marini © Dargaud

Quand l’Histoire éclaire notre présent

Visuellement, Marini démontre une fois de plus son talent. Ses planches aquarellées magnifient l’intensité dramatique du récit, tandis que les scènes de bataille impressionnent par leur réalisme et leur dynamisme. Mais au-delà de l’action, l’auteur prend le temps d’explorer les dilemmes personnels et politiques des personnages, offrant un équilibre subtil entre spectacle et introspection.

Avec Les Aigles de Rome T. 7, Enrico Marini livre un chapitre puissant et pertinent, mêlant une fresque historique immersive à des thématiques universelles. La complexité des personnages, les enjeux de loyauté et de trahison, ainsi que l’écho contemporain de certains aspects du récit, en font une œuvre d’une grande richesse.

Si vous souhaitez en apprendre plus sur cette série, vous pouvez approfondir cette exploration en écoutant l’entretien exclusif avec Enrico Marini, dans ce podcast.

Les Aigles de Rome - Livre VII
Enrico Marini © Dargaud

Par Christian MISSIA Dio

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782505129417

En médaillon : Enrico Marini
Photo © Christian Missia Dio

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Les Aigles de Rome - Livre 7, par Enrico Marini - éditions Dargaud. Album paru le 4 octobre 2024. 64 pages, 241 x 318 mm. 17,00 €.

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