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Excellent
14 janvier 2025
Avec son grand-père, Emma Siniavski disposait d’un sacré personnage, presque de fiction. Au fil d’une narration bien agencée, sans être pour autant linéaire, Babouchka et Dedouchka nous raconte son histoire. L’ouvrage commence d’ailleurs par une série de photographies d’Andreï Siniavski et de sa femme Maria, grands-parents de l’autrice, qui, si elle n’a pas eu la chance de connaître son grand-père - mort quelques mois avant sa naissance -, a par contre bien connu sa grand-mère ainsi que l’impressionnante maison familiale. [1].
Si Andreï Siniavski (1925-1997) est peu connu de nos jours, cet ouvrage a d’abord l’immense mérite de nous faire découvrir un personnage singulier, qui a comme ligne de conduite un désir absolu de liberté et d’indépendance. Sa longue barbe systématiquement taillée de travers témoigne aussi de son caractère singulier. Emma Sinavski y brosse le portrait d’un écrivain porté sur la fiction, dans une URSS centrée sur le réalisme socialiste, et de sa femme tout aussi libre et facétieuse. Durant plusieurs années et grâce à une jeune française rencontrée à Moscou, Andreï réussit à faire passer en France ses écrits, sous le pseudonyme d’Abram Tertz [2]. Il s’agit de récits et d’articles éloignées de la ligne politique du parti communiste. Après des années de recherches, Andreï finit par être démasqué, non sans mal, par le KGB
S’en suit un procès, dont la presse internationale se fera l’écho, ainsi que des écrivains de premier plan, comme Duras, Breton. Le verdict tombe : 7 ans de goulag. À la différence de beaucoup d’accusés, Andreï refuse de se reconnaître coupable. Ce qui aurait pu diminuer la durée de sa peine, mais cela aura pour effet inverse de le rendre très populaire au goulag. Durant 6 ans - il bénéficie d’une remise de peine, du fait de la ténacité et de l’audace de sa femme, qui a réussi à faire peur au KGB -, il réussit à survivre, malgré la dureté des conditions. Il continue d’écrire, notamment lors de ses correspondances avec sa femme à qui il peut envoyer deux lettres par mois. Et ce, sans qu’on ait pensé à limiter la longueur des lettres. C’est du pain bénit pour ce graphomane, qui peut donc écrire des lettres si longues que la censure ne peut les lire en entier. Andreï en profite donc pour y glisser de vrais travaux d’écriture, qui seront ensuite édités en France. Un tour de force et un joli pied de nez à la brutalité du système soviétique. Libéré en 1971 et autorisé à partir d’URSS deux ans plus tard, il s’installe en France avec sa femme Maria et son fils né avant l’entrée au goulag, Iegor Gran, lui-même écrivain et père de notre autrice donc.
Au plaisir de lire une telle histoire [3], s’ajoute la découverte d’une nouvelle autrice, Emma Siniavski, dont la liberté graphique est la règle. Les cases sont très rares, remplacées soit par des bandes, soit par de pleines pages. La dessinatrice use d’un trait simple, mais efficace autant qu’élégant. L’agencement varié des planches, l’utilisation de petites touches de couleur, la très grande liberté dans le tracé des bulles et les quelques changements de la couleur du fond de page contribuent largement au plaisir de lecture, qui fait que jamais l’on ne s’ennuie, malgré des textes parfois un peu denses.
Un grand soin a aussi été apporté à l’édition de cet ouvrage, doté d’une très belle couverture cartonnée, rouge, comme il se doit avec un tel sujet. On y trouve également un très beau portrait d’Andreï, auquel fait écho la quatrième de couverture, avec le portrait de sa femme tenant sa petite fille dans la main. Même les mentions officielles (p.124) ne sont pas laissées de côté, évoquant l’art soviétique.
Une très belle surprise donc et une très bel ode à la liberté, à l’amour et à la littérature.
Par Philippe LEBAS
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[1] Elles apparaissent toutes deux en 4ème de couverture, avec la petite Emma
[2] Un pseudonyme particulièrement bien trouvé, puisqu’il désigne un brigand légendaire tiré du folklore d’Odessa (renseignements tirés de l’Encyclopedia Universalis).
[3] Elle a d’ailleurs été racontée par le fils d’Andreï, Iegor Gran, père d’Emma Siniavski, dans un roman paru en 2020, Les services compétents (éditions P.O.L)