Excellent
18 février 2026
Le survivalisme n’est pas mort et l’on pourrait même dire que l’époque lui offre d’excellentes conditions d’épanouissement : réchauffement climatique, pandémie de Covid et confinements, inquiétante situation internationale... Publié par Sarbacane, Le Sanctuaire en offre un saisissant exemple.
Retranchée dans une montagne enneigée, une famille (papa, maman et leurs deux filles) survit tant bien que mal. Couper du bois, chasser, aller gratter du sel dans une mine proche et, de temps à autre, récupérer de l’essence en descendant dans la vallée, cette dernière mission étant réservée au père. Après quelques jours d’absence, ce dernier revient toujours avec des nouvelles qui font froid dans le dos. Enfin, un mal mystérieux menace, transmis par les oiseaux dont il faut se méfier et qu’il faut, dès que possible, tuer. Gemma, la plus jeune, chasse avec un arc (merci Suzanne Collins [1] évidemment)
Dans ce monde déréglé et angoissant, le cocon familial est donc un refuge idéal. Les filles s’endorment en écoutant leur mère leur lire des contes de la mythologie grecque. Parfois, le père impose des exercices physiques qui tiennent du parcours du combattant (en mode survie, rien de plus normal) mais, le soir au coin du feu, il fait rire toute la maisonnée.
Évidemment, tout ceci se dérègle progressivement dans un crescendo habilement maîtrisé. La violence était sourde, la voici qui éclate. Et c’est du père qu’elle vient. Le protecteur se fait tyrannique, profitant de cet univers clos pour asseoir sa domination et régner par la peur, tandis que surgissent des événements étranges - un thème connu, de L’Heure du loup (Ingmar Bergman) à Shining (Stanley Kubrick, qui a bien appris son Bergman).
En BD, on est à mi-chemin d’un univers à la Derib (Trois Hommes sont passés) et de la Patrouille des castors, version gore.
Mais ici, quelque chose d’autre se joue, en phase avec l’époque et ses questionnements. La violence paternelle se déchaîne à l’encontre de ses filles qui, en abordant l’adolescence, vont découvrir la sexualité et, ce faisant, échapper à sa domination. Les coups comme l’isolement sont ainsi un outil de contrôle du corps des femmes.
On observera la publication parallèle d’un roman aux thèmes similaires : Ici tombent les filles, de Stéphène Gillieux chez Phébus [2]. Là encore, univers clos et enfermement dans un monde inquiétant (ici un "grand dérèglement"), père déchaînant son extrême violence sur ses filles, dès lors qu’elles commencent à "saigner entre les jambes". Comme si, pardonne nous Clausewitz, le survivalisme était la poursuite du patriarcat par d’autres moyens. D’autant plus que cette violence est ici ritualisée et transmise de père en fils. Un nouveau genre semble naître, qui dénonce d’une même voix patriarcat et survivalisme, celui-ci étant un des terrains de jeu des "mascus".
Quelques mots sur les dessins. En larges traits de pinceaux, qu’accompagnent des aplats blancs et d’un bleu froid tirant sur le gris, Jérôme Lavoine capte à la fois le huis-clos familial et restitue la beauté de grands espaces naturels, sans oublier une attention particulière à la faune. La dernière case s’offre d’ailleurs un coloris supplémentaire, au grand plaisir d’un renard. La précision du trait offre ici un réalisme saisissant et trompeur. Ainsi de la maison vue en plan large dans la montagne, entourée de sapins. Pris individuellement, chaque arbre paraît schématique, hâtif, à peine esquissé. L’ensemble est une forêt dense et furieusement réaliste. Une réussite.
Par Jean-Marc PROUST
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